CHAPITRE Vil
LES jeunes qui veulent réussir ne sont guère moins occupés que les anciens dont le succès a couronné la carrière.
Nous passons sur les études préliminaires qu'il leur a fallu faire avant d'arriver au Palais : la licence en droit, souvent complétée d'une licence es lettres, et compliquée généralement d'un stage dans une étude d'avoué et un cabinet d'agréé.
L'École de droit a la réputation, bien établie, sinon justifiée, de ne point accabler de travail les étudiants qui s'y inscrivent.
Il est vrai qu'un examen de droit peut être préparé hâtivement, sans jamais avoir suivi un cours, dans des ouvrages résumés spécialement à l'usage des candidats, où ne se trouve que l'essentiel des questions auxquelles ils auront à répondre.
Mais l'étudiant peut aussi, s'il le veut, travailler son
droit dix heures par jour, pendant trois ans, sans
perdre son temps et sans réussir à épuiser le programme
très vaste que comporte la licence 1 Cette seconde
méthode n'est, sans doute, pas la moins recomman-
dable lorsqu'on se destine à une profession telle que
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le bfureau, dont le droit constituera, en quelque sorte, l'aliment quotidien.
Cependant, si beaucoup de jeunes gens pratiquent plutôt le premier système que le second, ce n'est pas généralement paresse de leur part, mais surtout manque de temps. C'est qu'ils veulent mener de front leur ficence en droit et leur stage dans une étude d'avoué.
Or celle-ci absorbe le plus clair de leur temps. Tous les matins de 8 heures et demie à midi, tous les aprèsmidi de z heure et demie ou 2 heures jusqu'à 5 ou 6 heures, il faut qu'ils soient à l'étude uniquement occupés à s'initier aux secrets de la procédure pratique.
Ils rédigent des projets d'assignations, des conclusions, des qualités ; ils reçoivent des clients ; ils écrivent des lettres ; ils téléphonent ; ils « font 1* Palais i>.
Cette formation pratique est indispensable à qui veut ne point se trouver dépaysé au sortir de l'École de droit.
Le clerc d'avoué connaît, pour l'avoir suivie pas à pas, la marche normale des affaires en justice, il sait, à première vue, retrouver dans un dossier le fil de la procédure, mettre immédiatement la main sur la pièce importante dont il a besoin. Il peut, enfin devenu avocat, et lorsqu'un client vient lui exposer une affaire, le conseiller lui-même sur la meilleure manière d'engager le procès et en garder la direction effective.
Le stage dans un cabinet d'agréé n'est pas moins utile. S'il exige une assiduité plus grande que l'étude d'avoué, il nécessite un travail plus personnel et plut
absorbant, il donne, aussi, plus rapidement la véritable pratique et le maniement des affaires. Il le met, enfin, d'un seul coup, en plein courant d'affaires, au cœur même de ce Tribunal de commerce dont les avocats ont fait la conquête.
' Lorsqu'il se sent assez sûr de lui-même, muni d'un bagage théorique et pratique suffisant, le licencié en droit demande son admission au stage.
Cravaté de blanc, revêtu d'une robe, généralement louée pour cette circonstance solennelle, un jeudi, à l'ouverture de l'audience de la Première Chambre de la Cour, sur la présentation du bâtonnier et devant M. le Premier Président, il est admis à prêter serment.
La formule sacramentelle lui est lue, par laquelle il s'engage à respecter les lois en vigueur, à ne rien dire contre le pouvoir établi, ni les autorités constituées. Il tend la main droite d'un geste noble et dit : « Je le jure. » Il est avocat I
Impatient de faire ses premières armes, il s'inscrit aussitôt à l'assistance judiciaire pour obtenir des commissions d'office.
La première affaire. — Quelques jours plus tard, il reçoit une lettre du bâtonnier l'avisant qu'il est commis pour la défense d'un intéressant détenu à la prison de la Santé, lequel est inculpé de « vagabondage, ivresse, •utrages aux agents et rébellion ».
Muni de son permis de communiquer, il se précipite à la prison de la Santé dont les hautes murailles dominent le lointain, tranquille et désert boulevard Arago.
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II passe fièrement devant le factionnaire qui monte la garde à la porte de la prison, et qui, pour lui, n'en défend pas l'entrée.
Un gardien débonnaire, aux gestes lents et mesurés, tourne une lourde clef dans une énorme serrure.
Il pénètre. Il traverse la cour. Il franchit d'autres portes qui s'ouvrent devant lui. Il gravit les escaliers : il est au cœur de la place I
Il tend son permis pour le visa. Le gardien préposé compulse longuement un gros registre, inscrit sur le permis des numéros mystérieux, indique au jeune stagiaire la direction du quartier haut.
Là, au pied d'un grand escalier, au bout d'un sombre couloir sur lequel s'ouvrent de part et d'autre les portes de six parloirs, quelques avocats attendent leurs clients qu'un gardien appelle, tour à tour, d'une voix aussi retentissante qu'indistincte.
Bientôt une silhouette paraît au haut du grand «scalier de pierre et commence à descendre.
C'est xxn homme d'une soixantaine d'années, sale, en haillons, la figure hirsute et stupide, les yeux noirs et fuyants sous la broussaille des poils grisonnants de ses sourcils.
Interpellé par le gardien, il dit son nom : c'est lui I le premier client du jeune stagiaire i
Le gardien placide enferme ensemble dans un parloir libre le jeune homme imberbe et candide et le vieil homme récidiviste et barbu.
L'avocat commence par mettre la table entre son
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inquiétant client et lui. Puis, consciencieusement, il l'interroge avec bienveillance sur les délits dont il est inculpé, sur ses antécédents, sur toutes les circonstances de nature à atténuer sa culpabilité.
Il apprend, non sans quelque découragement secret, que le casier judiciaire de son client compte déjà une dizaine de condamnations diverses, que celui-ci ne peut justifier d'aucun travail suivi depuis de longues années, qu'au surplus, il envisage avec sérénité un séjour de quelques mois en prison, pendant la mauvaise saison.
Que faire d'un tel client ? Que dire pour sa défense ?
Mentalement, le jeune stagiaire évoque les grandes ombres disparues des maîtres de l'éloquence judiciaire 1
Qu'aurait fait Berryer en pareille occurrence ? Qu'aurait dit Lachaud en cette conjoncture ?
Une telle cause, évidemment, n'eût rien pu ajouter à leur gloire !
Le trihundl correctionneL — L'atmosphère des audiences de police correctionnelle se prête au surplus si mal aux beaux mouvements oratoires I Le cadre en est étriqué. L'avocat est trop près du tribunal pour que la plaidoirie puisse prendre son envolée ou seulement quitter le ton de la conversation, presque de la confMsion.
Les juges sont trop pressés pour entendre de longs développements. Ils conunencent par expédier en quelques minutes toutes les fournées de flagrants délits. C'est àpeine si les municipaux de service ont le temps d'amener et de remmener les inculpés, que déjà ceux-ci
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sont jugés et condamnés et que d'autres sont venus prendre leur place sur « le banc d'infamie ».
Il se débite là de la prison et des amendes à une cadence vertigineuse qui déconcerte et stupéfie ceux qui parlent par oui-dire de la lenteur de la justice !
Cette exécution en masse, à l'allure accélérée, contribue à donner son rythme au reste de l'audience. Il ne saurait du reste en être autrement.
Le président se penche vers l'assesseur de droite, lui demande son avis. Celui-ci donne un chiffre : six mois de prison. L'assesseur de gauche incline pour quatre mois. Le président, distrait, fait une addition : l'inculpé est condamné à dix mois de prison...
Le rôle est si chargé qu'il ne faut s'attarder nulle part, si l'on désire pouvoir tout juger au cours de l'audience.
Songez qu'en moins de quatre heures, il faudra liquider, certains jours, plus de soixante affaires.
Cela fait moins de cinq minutes en moyetuie à consacrer à chaque cause.
La plaidoirie, on le conçoit, doit suivre le train. Sa première qualité est la rapidité si l'avocat ne veut pas indisposer le tribunal.
Il se contente donc, la plupart du temps, de présenter quelques brèves observations, soit pour faire connaître aux magistrats des éléments de moralité favorables à l'inculpé, tels que de bons certificats de travail, soit pour discuter la matérialité ou les circonstances du délit, soit enfin, et lorsqu'il n'y a pas d'autres res-
sources, pour faire appel, sans grand espoir, à l'indulgence du tribunal.
C'est évidemment là que la tâche de l'avocat est le plus ingrate, c'est là qu'il éprouve l'impression de la vanité de son effort. Et pourtant cette impression est trompeuse. Là comme ailleurs, il n'est pas d'effort inutile, si l'avocat sait garder la foi dans l'utilité de sa mission. ^
Là comme ailleurs, la conviction solide sait s'imposer et le défenseur peut réussir à faire partager au tribunal sa manière de voir, s'il ne semble pas lui>m€me n'y point tenir d'abord 1
Évidemment, il ne doit pas oublier qu'il a affaire à des magistrats de carrière, dont la formation professionnelle met, dans une large mesure, la sensibilité à l'abri des assauts d'éloquence ou des effets d'audience qui porteraient sur des jurés.
Il ne plaidera donc pas comme il plaiderait aux Assises, devant les juges d'occasion qui constituent le jury.
La mise au point nécessaire n'empêchera pas l'avocat expérimenté de montrer ses qualités et de faire, grâce à elles, triompher son influence.
C'est généralement devant une chambre correctionnelle que les jeunes stagiaires prononcent leur première plaidoirie. Il n'est, sans doute, pas de genre plus difficile que ces courtes observations où l'essentiel seul doit être dit, avec autorité, force, conviction et expérience, devant un tribunal sceptique, impatient et surchargé d'affaires.
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Mais les jeunes ne plaident pas qu'en correctionnelle4 lis reçoivent aussi, de l'assistance judiciaire, de nombreux dossiers civils. Songez qu'il y a plus de 20 000 affaires d'assistance judiciaire, chaque armée, devant le tribunal de la Seine, et que la charge en incombe presque uniquement aux quelques centaines de stagiaires, volontaires pour ce genre de dossiers. Or, ces dossiers demandent, pour la plupart — si j'en excepte les divorces par défaut et les demandes en séparation de biens contenant une lettre du syndic — autant de travai; autant de recherches de jurisprudence, que les affaires les plus importantes. L'Assistance judiciaire, c'est, un peu, pour les jeunes du barreau, ce qu'est l'hôpital pour les internes en médecine. Le travail, pour être gratuit, n'en est pas moins ardu. Il n'est pas, non plus, moins important, car c'est sur de « l'humanité » vraie qu'il s'exerce. A qui veut s'en occuper consciencieusement, comme il se doit, cela coûte beaucoup de peine et beaucoup de temps et ne rapporte pas de profit, sinon d'une manière indirecte, hypothétique et lointaine. L'avocat, qui s'y consacre, ne peut même pas espérer en général la reconnaissance du client pour qui il s'est dépensé sans compter. CcU, par un âtrange phénomène psychologique, le client bien souvent n'a pas de considération pour un avocat auquel il n'a pas versé d'honoraires. Bien mieux, il n'est pas rare qu'il suspecte son dévouement sous prétexte qu'il ne l'a point rétribué. Il faut donc reconnaitre un vrai mérite aux avocats d'Assistance ^ — lit*''* — ».
judiciaire. Dans l'accompUssetnent de leur tâche ingrate, admirons-les et proclamons bien haut le bel exemple de solidarité humaine, de labeur et de dévouement désintéressé qui est ainsi donné chaque jour par le barreau.
Mais, malgré l'intérêt des dossiers civils, malgré les détails souvent pittoresques et savoureux qu'on peut trouver dans les affaires de divorce (après cette constatation traditionnelle et mélancolique que « les débuts du mariage furent relativement heureux ») , malgré la vie toute crue et toute pleine de verdeur des affaires correctionnelles où défilent, en quelques heures, tant de types d'humanité déchue, — rien de tout cela ne hante les rêves du stagiaire 1 Ce qui le hante, ce qu'il désire péir-dessus tout : c'est la Cour d'assises. Plaider en Cour d'assises, voilà la première ambition de la jeimesse.
La Cour d'assises. — La Cour d'assises I qui, chaque jour, fait salle comble, où, à chaque audience, se retrouvent sur les bancs qui leur sont réservés, les chroniqueurs judiciaires de tous les journaux, c'est, en quelque sorte, pour l'avocat, une tribune où, du milieu du Palais, sa voix porte jusqu'au grand public. Tribime unique, en vérité, où le tragique des situations l'étendue de la salle, la majesté des audiences, le choc des passions, J 'ardeur de la lutte entre l'accusation et la défense, l'état de réceptivité émotionnelle du public, le souci enfin de la responsabilité engagée dans une partie dont l'enjeu est une vie humaine, permettent
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& l'éloquence de donner toute sa mesure, de faire'vibrer toutes ses cordes, d'atteindre au pathétique le plus poignant, par les moyens les plus simples, d'entraîner, d'émouvoir, de convaincre, et de valoir à l'avocat, avec le gain de sa cause, une juste popularité.
Inconnu de la veille, il sentira, fixés sur lui, tous les regards d'une salle enfiévrée ; il entendra murmurer son nom sur son passage, il sera l'objet des attentions les plus flatteuses.
Il lira, le lendemain, son nom dans tous les journaux, il y verra peut-être son portrait, en robe, tiré à 500 000 exemplaires, à côté de celui de son client. Quelle gloire ! Sa plaidoirie sera commentée, son talent diversement apprécié — loué par les uns sans réserve — critiqué peut-être par d'autres sans aménité. Mais la critique, n'est-ce pas encore une manière de célébrité?
Et cette célébrité, c'est une source de nouvelles affaires qui viendront grossir peu à peu son cabinet.
Qu'il ne s'y trompe pas cependant I Si rien n'est plus rapide, rien n'est plus éphémère que cette célébrité capricieuse de l'avocat d'Assises i
lous les journaux sont pleins aujourd'hui du procès qu'il plaide. Mais qui donc se rappellera encore seulement son nom dans huit jours ?
La renommée, que le vent de la fortune lui apporte ainsi, le quittera aussi vite qu'elle lui est venue, si sa chance et son talent ne savent point la fixer à nouveau chaque jour.
11 bâtit, sur le sable de la popularité, un brillant mais
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fragile édifice qui ne tiendra' que par son effort de tous les instants.
Et c'est de lui surtout qu'il est vrai de dire qu'il devra refaire, chaque jour, sa situation.
Voilà ce que ce mot de « la Cour d'assises » évoque à l'esprit des jeunes.
Voilà pourquoi, sans doute, ils rêvent tous d'y débuter I N'est-ce point pour le talent véritable — et qui donc ne s'en accorde pas un peu à soi-même ? — l'occasion de se manifester ? N'est-ce pas le moyen, sinon le plus sûr, du moins le plus rapide d'acquérir au Palais une situation enviée ?
Mais il y a peu d'appelés et bien moins encore d'élus i Les affaires de Cour d'assises sont rares, si on les compare au nombre de ceux qui aspirent à en plaider !
Parmi elles, il en est d'obscures et qui passent presque inaperçues.