CHAPITRE X
LES FEMMES AVOCATES
IL sait s'imposer, même lorsqu'il revêt une forme inusitée. N'a-t-on pas vu, cette année, une jeune avocate nommée secrétaire de la Conférence, alors que, depuis qu'il y a des femmes au barreau et qui concourent, on répétait, chaque année, que jamais une femme n'obtiendrait ce titre envié.
Elle l'a obtenu cependant !
C'est une conquête de plus à l'actif du féminisme et une conquête de haute lutte, qui n'est pas méprisable, puisque c'est la première fois, depuis que ce concours existe, qu'une femme réussit à pénétrer dans cette place, jusque-là jalousement gardée par les hommes.
Celle qui a réussi cet exploit difficile, est une aimable jeune fîlle toute menue, mais vibrante d'intelligence, avec une amusante expression mutine et gamine de sa figure très vivante sous ses cheveux courts, et de grands yeux de flamme où semble concentrée toute la vie trépidante de son être frêle et nerveux.
Son jeune talent a fait un miracle. Son éloquence a étonné et séduit ses juges, et fait revenir de leurs préventions ses plus sévères censeurs. Elle siégera derrière la grande table, au tapis vert traditionnel, où s'alignent chaque samedi les douze secrétaires encadrant le
bâtonnier. Son Impétuosité a enfoncé la porte qu'on tardait trop à ouvrir aux femme?. La première de toutes les avocates, elle a pénétré dans ce sanctuaire. Grâce à elle, d'autres suivront, mais elle seule aura eu ce rare et difficile mérite d'avoir montré la voie.
Ce titre sera-t-il, pour les femme<; aussi un gage de réussite dans la profession ?
Le présent nous montre ce dont on doutait encore l'an dernier, une iemme secrétaire de la Conférence. L'avenir nous montrera-t-il des femmes membres du Conseil de l'Ordre ou même bâtonniers ? Plus simplement celles qu'on voit, chaque aanée plus nombreuses, s'inscrire au barreau, sont-elles destinées à tenir au Palais un emploi réellement impoxtant et à y jouer un rôle vraiment utile, comme celles qui ont choisi la carrière médicale ? Ou bien sont-elles vouées à une médiocrité qui n'a même pas ie mérite d'être dorée, sans pouvoir jamais espérer une situation satisfaisante ?
Ne préjugeons pas de l'avenir, puisque le présent nous démontre chaque jour la possibilité d'éventualités auxquelles nous n'avions pas cm jusque-là, et nous désabuse de nos injustes préventions ou de nos erreurs passées.
Mme Colette Yver dans son intéressant roman Les Dames du Palais, a posé à notre sens très exactement le problème dans ies termes où il faut le comprendre, lorsqu'elle a dit que le Barreau devait pouvoir offrir « une place provisoire à la veuve, à la jeune fille qui ont besoin de travailler pour vivre »,
LES FEMMES AVOCATES
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Il ne suffit pas, en effet, de dire comme le faisait un avocat général près la Cour de Bruxelles : « C'est au nom du respect auquel la temme a droit qu'il faut lui interdire l'accès du prétoire : elle a une mission spéciale à remplir, qu'elle s'y confine ! Son domaine est la maternité et le ménage. » Il ne suffit pas de conclure comme le décidait la Cour de Bruxelles : « La direction du ménage, les sujétions de la maternité placent la femme dans des conditions peu conciliables avec les devoirs de la profession d'avocat. » Tout cela est bel et bon ! Mais la vérité c'est que si le mariage doit rester, en effet, pour la femme, la situation idéale comme la plus conforme à sa nature et à ses aspirations, cet idéal, pour beaucoup d'entre elles, ne descend jamais dans le domaine de la réalité. Il est donc nécessaire, indispensable, de pourvoir au cas où la femme, restée seule malgré elle, se voit forcée de subvenir à son existence et que, pour ce cas-là au moins, il existe des professions qui lui assurent l'indépendance matérielle dont elle a besoin, en attendant de rencontrer — si elle le rencontre jamais — celui à qui elle unira sa vie.
Dans cette recherche d'une position sociale, le Barreau devait forcément attirer quelques femmes. N'y semblaient-elles pomt prédestinées de par les défauts mêmes que l'on prête à leur sexe qu'on prétend, à tort certainement, bavard et entêté ?
Certaines d'entre elles y ont trouvé un mari. De celles-là, on peut dire que le Palais leur a été favorable.
D'autres ont renoncé déjà à une profession qui mettait leurs forces et leur santé à une trop rude épreuve. Elles sont entrées dans ie professorat.
D'autres persévèrent courageusement et pjaident avec conscience de nombreuses afFairet.
L'expérience est encore trop récente pour permettre d'en tirer une conclusion définitive. Disons cependant qu'il ne semble pas, jusqu'à présent, que les femmes doivent de sitôt évincer les hommes du Barreau en faisant le trust des clients.
L'une d'entre elles, femme au grand cœur et d'un talent, je dirais presque viril, si ce qualificatif, élogietuc dans ma pensée, ne risquait d'être considéré comme une insulte par une féministe, s'est fait une spécialité de s'occuper de l'enfance coupable, des femmes de Saint-Lazare et des œuvres sociales de relèvement. Il y a ià sans doute, pour l'avocate, une mission intéressante que ses qualités de tact, de cœur, de finesse et de bonté la rendent plus apte à mieux remplir que l'homme.
Mais est-ce là un emploi suffisant pour toutes celles qui viennent au Barreau dans l'espérance de s'y taire une situation lucrative i L'effort quotidien et prolongé qu'il faut fournir pendant des années n'excède-t-il pas les forces et la persévérance féminines ?
Car enfin, ne l'oublions pas, il faut s'astreindre pour réussir à une rude discipline, à une grande régularité dans le travail. Il faut fournir un effort considérable, plaider à force, en préparant à fond tous set dossiers
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LES FEMMES AVOCATES
et surtout, c'est le sacrifice le plus pénible, mais le plus nécessaire, renoncer pendant de longues années à prendre aucune vacance, puisque c'est surtout pendant le temps des vacances, lorsqu'ils sont seuls au Palais, que les jeunes avocats peuvent commencer à se constituer une clientèle. Tout cela, que beaucoup d'hommes déjà trouvent rapidement trop pénible, — ce qui explique la nombreuse émigration du Palais vers les c affaires » — des temmes des jeunes filles, à la fois plus fragiles et plus impatientes d'arriver vite, s'astreindront-elles longtemps à le faire P Nous voulons bien que l'expérience nous le démontr? victorieusement
Nous le souhaitons même pour les charmes du Barreau.