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CHAPITRE XI

LES AVOCATS POLITIQUES

Nous avons dit qu'il fallait à l'avocat des années de travail, d'assiduité constante et d'efforts soutenus pour arriver à se constituer un cabinet qui connaisse un afflux à peu près régulier d'affaires.

Il n'existe qu'une exception — il est vrai qu'elle est d'importance — à cette vérité : c'est le cas de l'avocat qui est en même temps homme politique.

C'est une tentation que les avocats éprouvent plus que quiconque de se lancer dans la politique.

Habitués professionnellement à parler en public, exercés à aborder tous les sujets, à s'assimiler rapidement toutes les questions, à répliquer quand il le faut, avec esprit et vivacité, ils ont, par là même, un avémtage marqué dans les luttes électorales où l'éloquence est souveraine.

Libres de leurs actes comme de leurs opinions, n'ayant de comptes à rendre à personne des manifestations auxquelles ils peuvent se livrer, dans les limites de la légalité, capables de soutenir avec talent toutes les causes, ne sont-ils point les candidats tout désignés des partis en quête de représentants ?

Au surplus, pour un avocat, être conseiller municipal ou conseiller général, député ou sénateur, est-ce

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abandonner sa profession ? N'est-ce pas plutôt la prolonger hors du Palais de justice, s'il est vrai, suivant le joli mot de Dupin, « que la tribune parlementaire offre seulement une cause de plus à défendre et la plus belle : celle du pays 1 »

Enfin, n'existe-t-il pas de nombreux et illustres exemples qu'un avocat peut mener de front la vie judiciaire et la vie politique, et que, bien loin de se faire mutuellement du tort l'une à l'autre, ces deux branches de son activité se fortifient et s'enrichissent, au contraire, réciproquement par des apports mutuels et des échanges profitables de leur influence respective.

Voilà pourquoi, sans doute, on voit chaque jour tant de jetmes avocats, passionnés de politique comme ceux qui cherchent à en tirer quelque avantage personne!, se montrer impatients de se lancer dans les luttes électorales. Le Barreau est donc, si l'on peut dire, une véritable pépinière de futurs hommes politiques.

Il existe même une conférence spéciale où les jeunes gens — principalement les avocats — peuvent s'exercer par avance, fictivement, aux règles du jeu parlementaire.

Cette conférence, dans ses assemblées hebdomadaires, imite aussi exactement que possible la physionomie d'ime séance de la Chambre des députés.

Tous les partis y sont représentés, et les orateurs y discutent les questions à l'ordre du jour, avec autant de chaleur et de conviction que si, de leurs votes, devaient dépendre les destinées du pays I A la vérité, ne suffit-il

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point que leur amour-propre et leur réputation personnelle soient intéressés pour qu'ils apportent à ce jeu le même sérieux, la même ardeur, que s'ils étaient vraiment les députés de la nation ? Ge qui ne veut pas dire que ceux-ci n'aient point d'autres préoccupations que le souci de leur situation électorale, mais seulement que la chaleur de leurs discussions, souvent tumultueuses, ne prouve rien au delà 1

Il serait fort injuste toutefois de mettre tous les défauts de l'homme politique sur le compte de sa qualité d'avocat.

Qu'il soit avocat, médecin, ancien officier, homme de lettres, magistrat retraité, agriculteur ou vétérinaire, l'homme politique est d'abord homme politique, et c'est bien comme tel qu'il possède en propre les défauts qu'on lui connaît.

Qu'on ne dise pas surtout que le bavardage stérile, les interminables discussions sans conclusions pratiques qui caractérisent les assemblées parlementaires sont le fait du grand nombre d'avocats qui y siègent I C'est tout le contraire qui est vrai. L'orateur le plus abondant, le plus intarissable qu'aient connu les annales parlementaires, n'était-il pas professeur de philosophie ?

Déjà Rousse s'indignait justement contre la légende des avocats bavards :

« Dans ce débordement de vains discours ou de sophismes mortels, dans cette furie de paraître et de parler où ce pays est emporté sans retour et où il achève •" ■ J'/Y*" — ^

LrS AVOCATS POLITIQUES

aujourc 'hui de se perdre, il est commode vraiment de faire de? avocats les prête-noms de toutes ses fautes et de toutes ses folies 1 Le règne des avocats, le gouvernement lies avocats I Comme si les avocats parlaient seuls dans ce pays où personne ne sait se taire 1 »

Et Rousse concluait par cette affirmation paradoxale à première vue que, tout au contraire, « c'est l'avocat qui, aujourd'hui, parle le moins ».

Rien pourtant n'est plus exact et, pour peu qu'on y réfléchisse, c'est parfaitement explicable I

Car l'avocat a été soumis professionnellement à une discipline de la pensée, à une règle oratoire qui lui permettent d'être, plus que n'importe qui, toujours maître de sa parole.

Le bavardage, la prolixité, les inutilités sont le fait d'orateurs qui manquent d'expérience et de méthode, qui parlent pour ne rien dire, qui ne voient point clairement où ils vont et où ils veulent s'arrêter.

Pour traiter une question avec clarté, concision, netteté, il n'est rien de tel que d'avoir eu l'habitude de la plaidoirie, que d'avoir été rompu à l'étude et à la préparation des dossiers, c'est-à-dire à la pénétration rapide d'un problème complexe et à la mise en pleine lumière de son point le plus important.

Voilà pourquoi il est vrai de dire (contrairement à la légende, trop communément acceptée sans contrôle) que les avocats sont les seuls à savoir se taire : puisque « savoir se taire » n'est qu'un corollaire inséparable de « savoir parler ».

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C'est précisément un avocat qui, â la Chimbre, a pris l'initiative de proposer d'introduire un peu plus de méthode dans les procédés de discussion actuellement en vigueur, d'exiger qu'il y ait une conclusion pour chaque interpellation et non pas seulement un ordre du jour de confiance vague et général, englobant et enterrant à la fois, sans y répondre, plusieurs interpellations sur les sujets les plus divers, enfin de limiter strictement le temps qu'un orateur pourra passer à la tribune.

Cet exemple, entre autres, montre bien quel est l'état d'esprit des avocats à la Chambre des députés. Bien loin de se proposer d'y perdre du temps en bavardages. Ils se soucient, tous les premiers, d'y faire du travail utile.

Depuis 1870, les avocats ont été cinq fois les hôtes de l'Elysée. Jules Grévy fut un de nos bâtonniers. Si MM, Loubet et Fallières appartenaient à des barreaux de province, MM. Poincaré et Millerand sont des nôtres. Ils sont restés inscrits à notre tableau, même au cours de leur magistrature suprême. Nous en concevons une grande et légitime fierté.

L'un et l'autre, avec des qualités différentes, avec des tempéraments opposés, sont de grands avocats. Ils ont plaidé les affaires les plus difficiles et les plus lourdes avec tm talent qui a fait i'admiration de leurs confrères.

Aux heures les plus difficiles de la guerre, les destinées de la France ont été confiées à des avocats qui ont su bien remplir une tâche difficile. Alexandre Ribot,

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lorieux vétéran des luttes parlementaires, kené Yiviani, l'enchanteur et la sirène dont l'éloquence fit les merveilles, Aristide Briand, qui créa le front de lialonique, facteur important de la victoire, ont été :ous trois présidents du Conseil pendant la grande tournente.

La politique serait la plaie du monde judiciaire si les magistrats n'avaient le scrupule de déjouer les idétestables calculs des mauvais plaideurs.

Ceux-ci s'imaginent que l'influence de leur avocat parlementaire compensera la pauvreté de leurs arguments et le vide de leurs dossiers.

Ils remettraient plus volontiers leurs intérêts à un futur ministrable, dont ils escomptent l'ascension prochaine, qu'à un ancien ministre, dont le crédit leur parait épuisé.

Ces clients se trompent et font injure aux magistrats qui doivent les juger.

La magistrature française peut inspirer à tous une égale confiance. Elle continue à rendre des arrêts et non des services I

Elle sauvegarde jalousement son indépendance.

En voulez-vous un bel exemple ? Un jeune substitut n'hésitait pas, dans une affaire célèbre, à conclure contre le riche client d'un garde des sceaux en fonctions, donnant ainsi la preuve de ce courage professionnel et de ces nobles vertus qui sont l'honneur de sa brillante carrière.

Cette fière attitude n'a pas nui à son avancement :

L'AVOCAT <e <Sy '■ ■!).

il est aujourd'hui le chef aimé et respecté du parquet de la première Cour de France I

II faut à l'avocat politique beaucoup de tact et de prudence pour ne pas donner l'impression qu'il vient à la barre user de son crédit auprès des magistrats, dont certains ont pu être nommés par lui. Suivant le mot bien connu d'un confrère, qui est aussi un homme politique considérable : « L'écharpe du député ne doit point s'apercevoir sous la robe de l'avocat. »

L'existence de l'avocat parlementaire doit être peu enviable. Quel travail il doit fournir 1 Absorbé par le Palais Bourbon, il vient, en courant, au Palais de justice, juste le temps nécessaire, pour plaider, et ne peut goûter le charme de ces longues conversations entre confrères, dans la salle des Pas-Perdus, qui font naître les amitiés et cimentent les affections.

Notre profession est assez belle pour être aimée sans partage — d'une tendresse exclusive — et jalouse l

Les règles de VOrdre des avocats et les tendances modernes. — « Plutôt que de blâmer ou d'interdire le cumul de la profession d'avocat et delà politique, ne vaudrait>il pas mieux prendre modèle sur ces grands avocats américains, véritables hommes d'affaires, eux, dont l'activité professionnelle ne connaît pour ainsi dire pas de limites et peut librement s'exercer partout où bon lui semble, sans être arrêtée ou entravée à chaque instant par les prohibitions de règles sévères ? »

Ainsi parlent certains jeunes, impatients du joug de nos usages et de nos traditions. Il n'est point jusqu'à

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notre costume qu'ils ne critiquent. La grande robe noire, le rabat, la toque, leur semblent un déguisement ridicule. Ils ont un sourire d'ironique pitié lorsqu'ils lisent dans le recueil des règles de la profession, que l'avocat ne doit pas avoir de divan dans son cabinet. , Un divan i « Profond comme un tombeau I », a dit le poète. Le tombeau des secrets ! Pourquoi pas de divan ? Sans doute en considération des visites des jolies clientes, des trop aimables divorcées ? Mais alors, les avocates, elles, peuvent-elles avoir un divan ? « Le Cresson », évidemment, n'a pas prévu les avocates I Il n'a eu en vue, par sa prohibition, que de sauvegarder la respectabilité du caractère de l'avocat, en bannissant soigneusement de son cabinet, ce sanctuaire professionnel, un meuble qui peut prêter à des soupçons de frivolité.

Quant à notre costume souvent décrié, ne s'expliquet-il pas aussi par des considérations analogues ? Il ne se propose que la décence dans la tenue extérieure de l'avocat. Il n'a pour but que de voiler, sous son uniformité sévère, les inégalités de fortune entre confrères.

Une ordonnance de François I^^", datant de 1540, disposait ; « Défendons à tous avocats entrer aux prétoires ni juridictions sinon en habit décent et longue robe et bonnet rond et sans porter barbe, pourpoint et chausses déchiquetés et autres habits dissolus. » La barbe était alors, qui le croirait, considérée comme un ornement trop frivole.

Au moyen âge, les avocats qu'on dénommait alors

« Chevaliers es lois » étaient en grande majorité des ecclésiastiques qui se présentaient devant la justice dans leur robe de prêtre. Les avocats laïques, eux, portaient l'habit long.

Pour les cérémonies, jusqu'au xvi« siècle, le barreau avait une grande tenue : la robe de pourpre.

Loisel écrit au milieu du xvi' siècle :« Jadis avions la prérogative de porter aux bons jours la robe escarlate, violette ou rouge. »

Aux siècles classiques, le costume de l'avocat était déjà devenu à peu près ce qu'il est actuellement, mais la robe avait une traîne, aujourd'hui relevée par un cordon, que les avocats avaient le privilège de faire porter derrière eux, lorsqu'ils se rendaient aux audiences.

En outre, les règlements se préoccupaient même de leur tenue en dehors du Palais : ils ne devaient avoir que « des vêtements noirs, sauf en vacances ».

Enfin, plus près de nous, sous le second Empire, les règles étaient beaucoup plus strictes encore que de nos jours, puisqu'on n'admettait péis les avocats à plaider, sinon en pémtalon noir et cravate blanche.

On raconte qu'un avocat, ayant mis, par dérision, un pantalon blanc et une cravate noire, le président, devant lequel il se présentait ainsi, lui avait dit sévèrement : « Maître, la Cour vous invite à mettre votre pantalon à votre cou et votre cravate à vos jambes. »

De plus, le port de la moustache était interdit aux gens de loi. En 1862, un arrêt refusait d'admettre à plaider les avocats avec moustache, en ces termes qui

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nous semblent risîhtes : « Une pareille tenue manque de dijB^nité et tournerait souvent au ridicule : la mous» tache n'est d'usage que parmi les militaires. »

Peut-être notre robe actuelle fera-t-elle sourire de même nos arrière-petits-neveux ? Et pourtant... Et pourtant n'a-t-il pas sa raison d'être, ce costume par lequel un avocat se distingue immédiatement dans la foule qui encombre une salle d'audience ? N'a-t-il pas sa grandeur, cet uniforme qui remonte si loin dans le passé de notre Ordre qu'il se confond avec lui, cette, robe que tous portent au barreau, et qui est la même pour l'ancien, le plus illustre et le dernier des stagiaires.

N'est-ce pas vraiment le symbole de notre égalité à la barre, une égalité qui ne souffre d'exception que celle du talent I

Sans doute, c'est une des surprises de l'histoire, que de trouver encore au sein de notre vie moderne, dans ce Palais où se jouent des drames poignants, un costume de l'ancienne France.

Mais pourquoi regretter cette trop rare originalité ?

Nous ferait-elle, comme le dit Rousse, prendre pour « une congrégation suspecte, oubliée dans l'exécution de toutes les autres 1 » La démocratie, au nom du nivellement universel,, prendrait-elle ombrage de no* traditions séculaires et de notre esprit de corps ?

Quelle erreur serait-ce là I

Il n'est pas en réalité d'état plus d«nocratique que I* nôtre.

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Nul n'y doit n'en qu'à lui-même, à sa chance et à son talent.

Et qu'on ne dise pas que le barreau est un corps fermé I II compte, à Paris, plus de a 500 membres, et le nombre en augmente sans cesse. Il suffît, pour s'y faire admettre, de justifier qu'on remplit les conditions essentielles : probité, savoir, indépendance (x).

Quant aux règles de l'Ordre, avant de s'en moquer et de songer à s'en affranchir, peut-être serait-il pru« dent d'en rechercher et d'en comprendre la raison d'être ?

L'arriviste les supporte malaisément au début, les trouve étriquées, désuètes, mal adaptées à la vie moderne, s'indigne d'en être parfois gêné dans les démarches qu'on pourrait faire sans elles, rêve de les abolir, comme une entrave au progrès I

Il faut dire à ces impatients : € Prenez garde I Qu'allez-vous faire ? Vous vous plaignez que les murs de votre maison limitent trop le champ de votre activité et vous vous proposez de les jeter à terre. Mais comprenez donc que, s'ils vous gênent parfois, ils n'en sont pas moins d'abord votre abri et la condition de votre repos 1 Craignez d'y porter imprudemment la main, car votre maison disparaîtrait bientôt avec eux et plus nen ne vous protégerait, plus rien ne vous distinguerait des hommes d'affaires.

« Vous avez un privilège : Celui de pouvoir plaider

(1) Discours de rentrée du bâtonnier Chenu.

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