ZO
LES AVOCATS POLITIQUES
en Justice, alors que les agents d'affaires n'y sont pas admis. Il faut, pour que ce privilège subsiste, qu'il soit justifié par des garanties exceptionnelles d'honneur, de probité, de délicatesse, d'indépendance.
4e Vos règles ont pour objet d^ veiller. Elles sMit pour vous tutéJaires. Gardez-vous donc de voiu en affranchir. Car si vous y parveniez par malheur, en quoi vous distingueriez-vous encore de tous ceux qui usurpent le titre d'avocat, sans l'être véritablement ? C'en serait fait de votre protession dont la ratsen d'être et le but sont avant tout la consultation, l'assistance en justice et la plaidoirie. C'est assez, croyezle, pour bien remplir une carrière et absorber toute votre activité. Pourquoi vouloir sortir de votre domaine et faire le métier d'agents d'affaires ? En vous l'interdisant très sagement, votre Ordre veille, plus que vous ne pensez, sur votre honneur et votre repos. »
Sous la Révolution. — Aussi bien l'expérience n'a-t-elle pas été faite déjà que l'abolition des règles de l'Ordre des avocats ne pouvait rien donner de bon ?
La Révolution n'a-t-elle pas tenté cet essai mémorable dont personne n'eut à se louer, le public et la justice moins encore que les avocats I
Le 2 septembre 1790, un décret relatif au costume des juges s'exprimait incidemment ainsi au sujet des avocats :
c Les hommes de loi ci-devant appelés avocats ne
devant former ni ordre ni corporation, n'auront aucun costume particulier dans leurs fonctions I » C'était la suppression de la robe — cette robe que certains voudraient voir à nouveau disparaître aujourd'hui.
Quelques mois après, un décret des 15-16 décembre 1790 permettait aux plaideurs c de se défendre eux-mêmes ou d'employer le ministère d'un défenseur officieiuc ».
Aucune condition de capacité, de moralité, de probité ni de savoir n'était requise pour se dire défenseur officieux. Il n'était besoin que de se procurer un certificat de civisme constatant que l'on était « bon patriote ». On savait ce que cela voulait dire à cette époque i La voilà bien la liberté rêvée I « La loi sacrée de la nature et de la justice », comme disait éloquemment Robespierre.
Le résultat, on >e connaît trop.
Ce fut la tourbe des agents d'affaires îes plus tarés, repris de justice, anciens notaires véreux, courtiers, rebut des huissiers ou des procureurs, envahissant les tribunaux ; la rapacité, l'ignorance, la grossièreté, les manœuvres déloyales, la fraude y régnant en maitresses, au point que Delacroix-Frainville put écrire, parlant de cette époque : « Dieu a oublié en Egypte la plaie la plus terrible, la plus honteuse, celle des hommes de loi : sa colère la réservant sans doute à la France. »
Le conseiller d'État Thibaudeau nous en a laissé un tableau saisissant, lorsqu'il nous décrit ces défenseurs •"■ ■ -*<*'•* '^
LES AVOCATS POLITIQUES •g ^J^
officieux s'abattant sur le Palais comme « une nuée de gens inconnus qui se disputaient les clients avec une dégoûtante cupidité, « exploitaient les procès conim* une branche de commerce et souvent faisaient banqueroute ».
Merlin enfin, dans un rapport au Directoire, concluait en 1795, après cinq ans d'expérience : < La justice est restée pour ainsi dire sans appui et les justiciables sans justice. »
Voilà le triste mais normal bilan de cette expérience I
Se soucier£Ut-on de la recommencer ?
L9 rétablissement de l'Ordre des avocat». — Aussi comprend-on que Napoléon, malgré son horreur des avocats, auxquels il voulait se réserver de pouvoir c couper la langue », se soit empressé, dans l'intérêt général, de rétablir leur Ordre.
Pensons à ce précédent lorsque nous entendons maudire les règles du barreau. Si nous sommes tentés de les modifier, que ce soit d'une main prudente et légère.
Mais gardons-nous d'oublier qu'elles sont les sages protectrices du public, en même temps que de notre réputation. C'est notre force et notre grandeur que ce respect de nos traditions. C'est enfin notre honnetur même que notre propre sévérité envers nous.
Au surplus, ces règles, si rigides soient-elles, ont-ellts Jamais empêché un avocat de valeur de donner sa mesure et de remplir sa mission ? Ont-elles jamais gêné le vrai talent ?
L'avocat ne garde-t-il pas toute sa liberté pour
< ^Sg= — »•
accepter ou retuser une cause ? Dépend-il d'autre chose que de sa conscience et de son sentiment de la justice ?
L'un des plus illustres d'entre nous pouvait dire à la fin de sa longue carrière : « J e n'ai jamais plaidé un seul procès que, juge, j'aurais fait perdre à mon client i »
Quel plus bel éloge peut-on faire de son caractère •t de son intégrité professionnelle ?
C«t exemple, pourtîuit, n'est pas rare au barreau. Mais est-ce à dire que les avocats ne soient jamais que les défenseurs de la vérité et de la justice ?
Assurément non.
Les procès ne se présentent que bien exceptionnellement avec cette netteté que le bon droit soit évidemment tout d'un côté, l'iniquité entièmnent de l'autre.
De telles affaires ne vont pas jusqu'à l'audience. D'astre part, il faut tenir compte de la déformation |M'»feMionn>Ue qui fait qu'en toute bonne foi, un avecat est prévenu en faveur de la cause qui lui est renflé! et en voit d'abord les points forts et les arguments solides.
Un avocat, que la politique n'arracha jamais complèt^nent au barreau, M« Poincaré, a pu écrire à ce sujet ces lignes pletnee de justesse et d'expérience :
c Avec quelque soin qu'un avocat scrupuleux choisÎMe ses causes, il est rare qu'il puisse suivre à la lettre le «ooMil donné par Jean-Jacques à son ami Loyseau de MonUkMi de n'être jamais que le défenseur de la lustiee et ée ki Vertu. Réfléchissez-y : on n'a pas encore -;^ ■ — ■■>■
ïo3
LES AVOCATS POLITIQUES
connu un seul avocat qu> gagnât tous ses procès. Il leur faut donc admettre, ou bi^i que ies plus conscten> deux en plaident quelquefois de mauvais, ou bien, s'il s'en trouve qiu n'en plaident que de bons, que les tribunaux commettent aux dépens de cette élite, des erreurs bien fréquentes.
« Cruel dilemme f Laquelle des deux hypothèses est la vraie ? Elles le sont peut-être toutes les deux. Il est bien possible que les tribunaux ne soient pas infaillibles. Il est bien possible que sur deux avocats qui plaident l'un contre l'autre, il y en ait au moins un qui ne défende ni la Justice ni la Vertu ! »
Oisons plutôt qu'il est bien possible que cous ies deux eroient les défendre. Il arrive même, lorsqu'ils ont du talent, qu'ils fassent tour à tour partager cette conviction à leurs auditeurs. Rappelez-vous ce mot célèbre et typique du bon roi Henri IV qui s'écriait, à la fin du duel oratoire de deux avocats : « Ils ont raison tous les deux 1 »
C'est l'effet du mirage de l'éloquence qui sait parer
de couleurs séduisantes tout ce qu'elle touche et qu'elle embellit.
Les Égyptiens la tenaient. dit-(m, pour une déesse
funeste, maîtresse d'erreurs et d'iniqtiité. Ils s'en
défiaient au point de la bannir de leurs prétoires
et d'exiger que toute procédure fût entièrement
écrite.
Il est certain que les plus prévenus risquent de s«
laisser prendre à ses charmes.
A VO C A T
Ne raconte-t-on pas qu'un client, entendant le récit de sa vie dans la bouche de son avocat, s'écria soudain en sanglotant : « Ah I je ne savais pas que j'avais été aussi malheureux I »
Magie de l'éloquence 1