CHAPITRE XJl
LES HONORAIRES
LJÏS honoraires doivent être proportionnés au travail nécessité par l'affaire, au service rendu, à la situation du client, à l'art enfin de l'avocat et à sa valeur professionnelle.
C'est dire qu'ils défient toute taxation, et jamais les avocats n'ont accepté l'ingérence des tribunaux ni du pouvoir sur ce point.
Il en existe un exemple célèbre. C'est la grève des avocats du Parlement de Paris sous Henri IV.
Loisel nous en a laissé, dans son dialogue intitulé Pasqniert un récit plein de saveur et de vie.
C'est en 1602 que se place cet incident mémorable. Depuis quelque temps, Sully avait invité le premier président « à réprimer l'exorbitance des honoraires des avocats ».
L'occasion du conflit fut fournie par le duc de Luxembourg, qui se plaignit directement au roi que son avocat lui eut demandé i 500 écus pour le défendre devant le Parlement. La somme, pour l'époque, était considérable.
Le Parlement rendit, en suite de cette plainte, un arrêt de règlement qui enjoignait aux avocats de se conformer, à l'avenir, à l'ordonnance de Blois. Cette ordonnance, datant de 1579, et qui était restée jusque-là
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lettre morte, prescrivait que les avocats devraient donner un reçu signé des honoraires touchés par eux et que le chiffre n'en saurait dépasser 30 livres tournois.
A la nouvelle de cet arrêt, l'émoi s'empare de l'Ordre tout entier.
Démarches inutiles des 24 plus anciens avocats, M* Duhamel, le doyen, en tête, portant la parole au n<Mn de ses confrères pour tenter de faire revenir le Parlement sur sa décision.
Le Parlement confirme son arrêt : que les avocats se soumettent ou se démettent 1
Le lendemain, 19 mai, les 307 avocats inscrits décidaient d'abandonner leur chatte et se rendaient en corps au greffe pour y signer leur désistement
Le 21 mai, à l'ouverture des audiences, les magistrats envoient vainement chercher un avocat dans le Palais. Impossible d'en trouver un seul.
Quatre jours consécutifs, la même scène se ri»iouveDe et les présidents doivent lever les audiences et surseoir à l'examen des affaires. L'émotion est très vive. Des libelles sont répandus dans Paris pour justifier aux yeux du public l'attitude des avocats.
Enfin le roi Henri IV, par son intervention personnelle, mit fin à cette grève singulière et trouva la formule de conciliation qui ménageait les susceptibilités de tous.
Il maintenait en principe l'arrêt du Parlement, mais il priait les avocats de reprendre leurs placée et leur laiiMait entendre qu'un nouveau règlement, plus res-
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LES HONORAIRES
pectueux de la dignité de l'Ordre, allait être pris incessamment.
En somme, pratiquement, le barreau avait gain de cause et jamais on ne le vit se conformer à l'ordonnance de Blois.
Incidents d'audience. -^ C'est généralement par un compromis, où chacun reste sur ses positions, que s'aplanissent les petits conflits que la vie professionnelle fait naître parfois entre avocats et magistrats, et où l'amour-propre, en jeu de part et d'autre, tient plus de place que l'incident même qui y a donné naissance.
C'est, le plus souvent, une interruption malencontreuse d'un président impatient et trop pressé qui suscite, entre :'avocat et les magistrats, un échange de mots parfois assez vifs.
Ces incidents, heiueusement rares, ont existé de tout temps.
Déjà Loisel se plaignait de ces magistrats « nous interrompant et nous rabrouant à tout bout de champ ».
Et il leur décochait cette épi gramme à sa façon :
Qui tost jnge et qni n'entend Faire ne peut bon jugement.
Camus, au xviii' siècle, dans ses lettres sur la profession d'avocat, déplore à son tour « ces interruptions que, dans quelques parlements, on fait de temps en temps aux avocats durant le cours de leur plaidoirie pour les avertir de finir bientôt : interruptions très fascheuses et très incommodes qui fatiguent beau-
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coup l'avocat et ne font pas honneur au président ».
n nous cite quelques ripostes heureuses d'avocats ainsi interrompus sans ménagements :
« Maître, concluez, disait un jour le président de Novion à l'avocat Dumont, qui n'avait pas terminé sa plaidoirie.
— Je suis prêt à conclure, répliqua celui-ci avec audace, si la Cour trouve que j'en ai assez dit pour gagner ma cause avec dépens, sinon j'ai encore des raisons si essentielles à faire valoir qu'il m'est impossible de les supprimer sans trahir mon ministère et la confiance dont m'honore ma partie. »
Le président n'insista pas et l'avocat put terminer tranquillement sa plaidoirie devant la Cour redevenue attentive.
Il est des cas où. sans interrompre directement l'avocat, les magistrats manifestent pourtant clairement leur impatience par leur attitude.
C'est ce qu'il advint à l'avocat Fourcroy qui plaidait un jour, lorsqu'il vit le président aller aux opinions auprès de ses assesseurs.
Alors, élevant brusquement la voix Fourcroy s'écria aussitôt :
« Que la Cour m'accorde au moins une grâce >
— Que voulez-vous? interrogea le président tout surpris.
— Je demande qu'il plaise à la Cour, me donner acte pour me justifier envers ma partie de ce qu'elle juge ma cause sans m'entendre I »
LES HONORAIRES
Déconcerté, Je président redevint attentif et le laissa plaider jusqu'au bout : il gagna son procès.
Mais que faire lorsqu'un président s'écrie, comme le fît, dit-on, certain magistrat contemporain :
« En voilà assez, maître 1 le tribunal n'y comprend plus rien I II va rendre son jugement. »
Comme jolie réponse, il y eut encore celle que fit l'avocat Delaverdy au premier président de la Grand'- Chambre qui lui reprochait d'avoir, par son attitude, manqué de respect à une Cour qui avait daigné recevoir son fils aux nombres de ses conseillers :
« Monsieur le premier président, riposta vertement Delaverdy avec une belle insolence, si mon fils eût été homme à se tenir debout, je ne l'aurais pas fait asseoir. »
Dans le même genre, signalons aussi cette autre riposte : « L'autorité est d'un côté, la raison peut être de l'autre. »
Cléry, spirituel et mordant, ripostait à un président impatient qui lui faisait cette o^re alléchante : « Pas de plaidoirie, maître, pas de prison ? » par ces simples mots : « Moi pas coupable, toi bon juge, toi acquitter I »
Enfin, pour servir de conclusion à tous ces incidents, citons ce mot d'un avocat qu'un président rappela trop brutalement au respect de la magistrature, et qui se borna à lui répondre avec dignité : « Sans doute, la magistrature a droit à nos respects 1 Mais le barreau droit à des égards I »
C'était bien le mot de la situation et c'est aussi la régie dont il convient de ne se jamais départir.