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Chapitre xiii LE MAGISTRAT

« f A plus belle fonction de l'humanité, a dit Jiii4 Voltaire, est celle de rendre la justice. » Dupin, dans un de ses discours de rentrée, a fait du magistrat cet éloquent éloge qui peut servir de réplique à l'éloge de l'avocat par le chancelier d' Aguesseau :

ff Assurer le règne des ]ois et la paix entre les citoyens; demeurer impassible au milieu du choc des passions et de l'agitation des partis ; ordonner, défendre, punir au nom de la Cité : quelle mission, Messieurs i Qu'elle est admirable par la grandeur qu'elle présente 1 Qu'elle est effrayante par les vertus qu'elle exige et la responsabilité qu'elle impose I »

Celui à qui est dévolue cette mission si haute et si redoutable, le magistrat, n'a plus, il faut bien le dire, dans notre société moderne, la place qu'il devrait avoir. Lorsqu'on évoque par la pensée ce que furent ces grands magistrats de l'Ancien Régime dont l'Histoire nous a conservé les noms glorieux et respectés, on ne peut se défendre d'un sentiment de regret à considérer le sort, vraiment trop indigne de leur fonction, que notre démocratie réserve à leurs descendants.

Imaginez, un instant, ce que pouvait être l'existence magnifique de ces puissantes familles de magistrats :

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les Lamoignon, ies d'Omiessoii qui, de père en fils, se transmettaient leur charge et illustraient leur profession

« Ils ne tenaient à rien qu'à l'honneur et à la justice », suivant le mot de Saint-Simon.

Mais ils avaient tout par surcroît : noblesse, fortime, influence, honneurs, considération, indépendance, qu'ils ne craignaient point, au besoin, d'afflrmer, même à l'égard du Roi-Soleil et de ses ministres, lorsque celui-ci. par l'eatremise de Colbert, émit la prétention inadmis» sible d'intervenir dans le procès de Fouquet pour dicter aux magistrats le sens de leur décision.

Quelle belle unité de vie et quelle admirable application au devoir quotidien dans ces longues carrières judiciaires, faites tout entières d'honneur, de conscience et de dévouement à la justice 1

Ils avaient le souci de transmettre à leur fils^ en même temps que leur charge héréditaire, un nom entouré de la considération de tous et l'exemple de leurs hautes vertus. Ils avaient, enfin, la forte armature morale de leur conscience de crojémts i

Aussi quelles belles figures de magistrats ils nous ont laissées...

Rappelez-vous les éloges qu'en faisaient leurs contemporains.

L'épître de Boileau à Lamoignon « sur le plaisir des champs I »

L'éloge funèbre du président de BelHèvre par l'illustre Patru : « Qu'il était loin de cette impatience brutale

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qui égorge les affaires et les parties et qui entraîne presque toujours à sa suite l'erreur ou l'injustice... »

c Tous ceux qui ont goûté les iruits précieux de sa Justice lui donnent, par leurs regrets, la plus douce et la plus sensible de toutes les louanges...

c Si le ciel lui permettait de vivre une deuxième fois, il vivrait comme il a vécu... »

Heureux celui à qui les témoins quotidiens de son existence peuvent, sans offenser la vérité, décerner un tel éloge.

Et comme ils comprenaient leur mission ces grands magistrats I Quel souci de justice ils apportaient à la bien remplir.

Rappelez-vous cette page définitive de d'Aguesseau qui met en garde le magistrat contre le danger des formules toutes faites et des décisions antérieures de jurisprudence appliquées mal à propos.

« La science a ses préventions et quelquefois plus que l'ignorance même. Moins occupé de ce qui est que de ce qui a été, le magistrat savant s'accoutume à décider par mémoire, plutôt que par jugement et plus attentif au droit qu'il croit savoir, qu'au fait qu'il devrait apprendre, il travaille bien moins à trouver la décision naturelle qu'à justifier une application étrangère I »

Quelle fermeté et quelle justesse dans la pensée, quelle expérience professionnelle et quel amour de son métier dénotent ces simples réflexions i

En vérité, lorsqu'on relit les pages que nous on

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laissées ces grands magistrats, lorsqu'on se représente ce qu'était leur existence, toute de travail et de dignité, partagée entre les honneurs de leur vie professionnelle et leur studieuse vie de famille, sans mesquines et irritantes préoccupations matérielles, lorsqu'on évoque enfin leur immense crédit et qu'on imagine ce qu'ils étaient dans la société de leur temps, la place et le rang qu'ils y tenaient, on pénètre mieux le sens plein et profond de cette formule aujourd'hui vide de sens : « Noblesse de robe 1 »

Notre magistrature contemporaine n'a pas démérité et pratique le même culte de l'honneur et de la justice qui la caractérisait jadis.

Il 7 a encore des juges en France et qui sont les dignes descendants des magistrats de nos Parlements. Mais, hélas I que leur sort, trop souvent, est ingrat et peu digne de leurs mérites.

La profession de magistrat est devenue, matériellement, si précaire, qu'elle risque de tomber dans une disgrâce chaque jour plus marquée.

Déjà le concours qui en ouvre l'accès réunit fréquemment moins de candidats qu'il n'offre de places.

C'est que, pour un jeune homme conscient de sa valeur et libre de choisir, la carrière de magistrat offre de moins en moins d'attraits.

Débuter à vingt-six ans, après de longues et coû< teuses études, comme juge suppléant ou même comme juge ou substitut, dans un tribunal de 3^ classe, moins rétribué qu'un balayeur municipal, pour y végéter

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pendant des années, dans une petite ville morne, perdue de province, avec, comme seul espoir, un avancement chichement mesuré, qui vous enverra dans un autre coin de France, continuer la même existence médiocre et sans intérêt, cela n'a rien vraiment qui puisse tenter ceux qui se sentent l'intelligence, les connaissances, l'énergie et l'ambition suffisantes pour obtenir un meilleur sort.

Ce qui est vrai dans les sphères inférieures de la magistrature, ces«e à peine de l'être pour les postes les plus élevés, ceux oix l'on ne parvient qu'après une longue carrière et lorsqu'on a été servi, non seulement par des mérites, mais aussi par une chance exceptionnels.

Les premiers magistrats de France, ceux du Tribunal et de la Cour d'appel de Paris, ou même ceux de la Cour de cassation, n'ont encore que des traitements dérisoires, si on les compare à ceux des anciens magistrats du Parlement ou à ceux des juges anglais ou américains de même importance.

Un magistrat qui n'a pas de fortune personnelle et qui en est réduit à son maigre traitement pour vivre, faire vivre sa famille et tenir son rang — j'entends par là seulement sauvegarder les apparences les plus essentielles — se trouve actuellement encore, malgré le dernier relèvement des traitements, dans la situation la plus critique et dans la gêne la plus pénible.

Or, songez que ces magistrats tiennent dans leurs mains le sort de litiges portant sur des fortunes. L'hon-

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