CHAPITRE PREMIER AU PALAIS
L'AVOCAT ! Quelle figure ce mot évoque-t-il d'abord à l'esprit de ceux qui vivent éloignés du Palais ? Quel sentiment éveille-t-il habituellement dans le public ?
Pour quelques-uns, l'avocat c'est, traditionnellement, le c défenseui de la veuve et de l'orphelin », le champion désintéressé de toutes las nobles causes, celui dont le dévouement est acquis à tous les opprimés, à tous les malheureux, à tous les déshérités de la fortune et qui fsût entendre, devant la justice, la voix de l'humaine pitié et de la miséricorde.
Mais ayons la modestie et la clairvoyance de le reconnaître, il s'en faut que telle soit toujours notre réputation. Disons même que, le plus souvent, dans la littérature, l'avocat n'a pas une bonne presse.
On le représente, trop volontiers, sous la figure d'un •s i-i - aj% ■ I. &
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insupportable bavard, madré compère, aimant la chicane, les roueries, la procédure, habile à soutenir toutes les causes, plaidant l'innocence, même lorsqu'il est convaincu de la culpabilité...
C'est sous ces traits peu flatteurs, ou du moins sous quelquei-uns d'entre eux, qu'il nous apparaît dans la farce de l'Avocat Pathelin, dans le Pantagruel de Rabelais, dans la Reconnue de Rémi Belleau et les Plaideurs de Racine ; sous la plume aussi de Molière, de La Fontaine ou de Beaumarchais. C'est ainsi que nous le retrouvons dans les caricatures de Daumier ou sous le crayon de Forain et d'Abel Faivre.
« Vieille rancune des écrivains sobres contre les orateurs abondants », a dit aimablement Henry Roujon pour expliquer cette animosité, presque générale, de la Littérature contre le Barreau.
L'explication est pleine de finesse et peut être valable pour les écrivains sobres, bien que tous les avocats ne soient pas des orateurs abondants t
Mais il n'y a pas que les écrivains pour dire du mal des avocats.
Et, sans doute, la vraie raison de leur impopularité réside-t-elle dans leur profession même.
C'est qu'en effet, le client n'a, normalement, recours à eux que dans l'adversité, lorsqu'il se trouve en proie à des ennuis, des tracas, de graves préoccupations, des responsabilités qui engagent parfois lourdement son hotmeur ou sa fortune.
Les avocats sont les témoins professionnels des mau-
/ rais jours, les confidents obligés à qui l'on est contraint d'avouer ses secrets de famille, voire même de petites vilenies dont on n'a pas sujet de s'enorgueillir.
De ce que le client s'est ainsi trouvé devant eux en fâcheuse posture ou dans une situation critique, n'est-il point naturel qu'il leur en veuille, peut-être inconsciemment, et qu'il conserve d'eux un très mauvais souvenir, ou même (c'est un sentiment bien humain — ce qui ne veut pas dire très noble I) , n'est-il pas naturel qu'il soit tenté de prendre sa revanche et de médire d'eux le plus possible... dès qu'il n'a plus besoin de leur assistance ?
Voilà pourquoi, sans doute, les avocats ne sont point et n'ont jamais été ménagés.
Cette ingratitude normale dont le philosophe ne saurait s'émouvoir, comporte heureusement des exceptions où se marquent les natures d'élite.
Leur rareté relative ne donne que plus de prix à des témoignages de reconnaissance dont l'expression toujours émouvante, est la récompense d'un labeur trop souvent méconnu, et le charme incomparable de notre profession.
Mais si l'avocat est habituellement mal jugé, n'est-ce pas aussi parce qu'il est insuffisamment et inexacte» ment connu ?
N'est-ce pas parce qu'il est victime de préjugés, et que le public se fait de sa profession une idée généralement fausse?
Quand ce ne serait qu'à ce point de vue, il n'est pas
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inutile que soit tracée» en une esquisse rapide, prise sur le vif, la vraie figure de l'avocat moderne.
Les antipathies les plus fortes, qu'elles soient individuelles ou sociales, reposent bien souvent sur une méconnaissance du véritable caractère des gens. Il n'est encore rien de tel que de se bien connaître pour s'apprécier vraiment.
La remarque a souvent été faite. C'est déjà i connaître » un peu quelqu'un que de « connaître > le cadre où il évolue, le milieu dans lequel il vit.
La maison où l'Ordre des Avocats est né, où il a grandi, où à chaque pas se lèvent des souvenirs de son histoire, intimement liée à l'histoire de France, c'est le Palais de Justice.
Avant d'y pénétrer, considérez un instant sa silhouette à la fois fine et forte, où les siècles ont gravé sur la pierre leur inimitable patine.
N'eat-il point symbolique que, dans cette île de la Cité, ce berceau d'où Paris a pris, peu à peu, son essor sur les deux rives du fîeuve, s'élèvent, proches l'un de l'autre, ces deux monuments admirables où se caractérise en quelque sorte le génie traditionnel de la race : Notre-Dame et le Palais : le temple de l'Idéal religieux et le temple de la Justice ?
Voyez comme ces tours élancées — tour carrée de l'Horloge, tours rondes de la Conciergerie — dressant leurs clochetons pointus au-dessus des toits environnants, complètent et parachèvent harmonieusement, par leurs silhouettes audacieuses, la tonalité
zo
discrète de ce paysage unique d'Ile-de-France ?
Quel incomparable ensemble forme ce vaisseau de la Cité, amarré par ses ponts, dans le milieu du fleuve !
Et quelle finesse de touche dans les teintes estompées, entre le gris voilé de ce ciel parisien, le gris d'argent lumineux des deux bras de la Seine rehaussé à l'automne par les reflets d'or des platanes du quai, et le gris plus sombre de la pierre séculaire profilant sur l'horizon brumeux sa grande masse aux lignes sobres, entre le ciel et l'eau.
L'étranger, visitant Paris, qui verrait pour la première fois ce monument émouvant, survivant de l'ancienne France parmi les maisons modernes, pourrait-il être lente de penser qu'il n'a là, devant les yeux, qu'un sépulcre de notre histoire, un cadre vide de la vie qui l'anima, comme le Louvre ou Versailles ?
Quelle erreur serait la sienne 1
Le Palais de Justice fourmille, au contraire, d'une vie intense et trépide d'une activité multipliée qui étonnent et déconcertent le profane.
Si vous y pénétrez le mardi notamment à l'heure des Référés, vous trouverez l'énorme salle des Pas- Perdus littéralement noire de monde.
Une foule qui, s'y presse et s'y agite, une véritable marée humaine y déferle avec ses houles et ses remous, où dominent les robes noires et les rabats blancs d'avo-
cats ou d'avoués et d'où monte une immense rumeur faite du bruit de toutes les conversations confondues, et qui s'amplifie encore de son propre écho en se répercutant, en ondes sonores, sous ces hautes voûtes de pierre.
Le spectacle est vraiment saisissant pour tous ceux dont il n'est point la vie quotidienne et qui, par accoutumance, ne le remarquent même plus.
il peut donner une idée d'ensemble de la prodigieuse activité du monde du Palais.
Et pourtant, ce que le visiteur voit là n'est encore qu'une infime partie du labeur total qui s'y dépense en ime joiunee.
Le Palais i c'est vraiment, si je pu<s me permettre cette comparaison, ime immense usine de la Justice où chaque jour ramène, aux mêmes heures, les différents ouvriers de cette grande œuvre commune.
Chacun, en effet y collabore dans la sphère et selon l'importance de ses attributions, depuis le premier président lusqu'au plus modeste des auxiliaires.
Les clients de cette usine, ce sont les plaideurs — Ja matière première à transformer — ce sont les procès : tous ces dossiers iimombrables que magistrats, avocats, avoués, huissiers, clercs et petits clercs apportent dans leurs serviettes gonflées de papier.
Les artisans de cette transformation, ce sont les offî» ciers ministériels et les avocats qui préparent le travail des magistrats.
Ceux-ci, enfin, rendent ia. justice selon le droit et
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leur conscience, pour la sauvegarde de la paix sodale.
Voilà un aperçu de la tâche formidable qui s'accom< plit quotidiennement au Palais.
Il n'est poini jusqu'au principe de la division du travail qui n'y soit observé I
Chaque Chambre a dans ime certaine mesure, sa spécialité.
La besogne est repartie suivant les attributions particulières et la compétence de chacun, et tous les rouages de l'énorme machine marchent ensemble, sans à-coups selon l'horaire prescrit, les prévisions réglées par les rôles d'audience, au maximtmi de leur puissance de travaiL
Mais ce qu'on ne voit point assez, dans le public, c'est que le Palais, en dépit de toute son activité, n'est cependant encore que la scène oi^i aboutissent les résultats de tout un effort immense et silencieux accompli ailleurs.
L'avocat qui prononce ime plaidoirie de quelques heures ie magistrat qui lit im jugement à l'ouverture d'une audience, n'apportent que le fruit d'un labeur, trop mal connu et pourtsmt considérable, de recherches, de lectures et de méditations auxquelles ils ont dû se livrer dans la solitude de leur bibliothèque.
Eux seuls savent le temps et la peine qu'il leur a coûté? et les veilles qu'il leur a fallu consacrer à la préparatic^ d'une œuvre qui semble sentir s; peu i'effort.
Ain«:. l'acteur, sur la scène, fait oublier, par l'aisance de son jeu et la perfection de sa mémoire, tout le long •« ' ^ »
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et dur travail préparatoire du rôle qu'il a dû apprendre et des répétitions où il a fallu régler et coordonner minutieusement les attitudes et les jeux de scène de chacun.
Mais l'acteur, du moins, peut espérer que son travail servira pour un grand nombre de représentations, où il n'aura plus qu'à se répéter lui-même, sans faire preuve de ressources et d'inventions nouvelles.
Tandis que l'avocat ne prononcera jsunais deux fois la même plaidoirie. Chaque tois qu'il doit prendre la parole, c'est le même travail préparatoire à renouveler de fond en comble.
Tout son labeur obscur, si long, si minutieux, ne connaîtra qu'une première et unique représentation de quelques heures, parfois de quelques brèves minutes. £nces courts instants, il devra donner toute sa mesure, établir ou consacrer sa réputation, retenir l'attention des juges, réussir à les convaincre, et entraîner pour sa cause une décision favorable.
Comment s'étonner qu'un pareil effort exige une tension de tout l'être, une concentration, tme mobilisa» tion, si je puis dire, de toutes les énergies de la volonté, de toutes les facultés de persuasion, et qu'un avocat — qui a la conscience de sa mission, le souci de sa responsabilité et l'amour-propre de sa réputation, — quels que puissent être, d'ailleurs, son habitude de la barre et son entraînement à la parole, — n'aborde jamais une plaidoirie de quelque importance sans une secrète mais intense émotion, et ne quitte l'audience, son rôle ter-
miné, que brisé par l'effort qu'il vient de donner, bien souvent à l'insu de tous.
Encore heureux, lorsque son effort ignoré n'a pas été inutile et qu'une décision favorable, arrachée de haute lutte, est venue récompenser son labeur et lui faire oublier sa fatigue.
Evidemment, toutes les plaidoiries ne mettent pas autant à l'épreuve le système nerveux.
L'atmosphère généralement paisible des audiences civiles réserve moins de surprises, exige moins de combativité, nécessite moins de vitesse dans la riposte, ménage plus, en ixn mot, les nerfs de l'avocat que l'atmosphère chargés d'électricité des audiences de Cour d'assises.