CHAPITRE
A LA PREMIÈRE CHAMBRE
MAIS, puisque nous sommes entrés en curieux dans le Palais, poursuivons notre visite. A travers la foule bruyante et animée qui encombre la salle des Pas-Perdus, gagnons la Première Chambre du tribunal. Auprès de la double porte à tambour qui en marque l'entrée et au seuil de laquelle vient mourir la grande rumeur du dehors, detuc avocats dont l'affaire est retenue attendent, assis sur un banc, leurs dossiers sous le bras, leur tour de s'affronter à la barre. Ils devisent gaiement, évoquent le souvenir de leurs vacances passées et se racontent, avec des sourires malicieux, les derniers potins et bons mots de ce « cercle » que constitue le Palais. Laissons-les à leurs aimables propos et entrons.
Là, c'est le calme d'un temple après l'agitation de la place publique. C'est aussi une pénombre d'église à laquelle il faut que les yeiuc s'accoutument un instant avant de rien distinguer.
Cette Première Chambre, où le président du tribimai lui-même tient audience, où ne viennent que les affaires les plus importantes, occupe une partie de l'ancienne Grand'Chambre du Parlement de Paris : « la basilique de la Justice », comme on l'appelait.
La salle d'audience actuelle se doublait alors de la
A LA PREMIERE CHAMBRE
Chambre du Conseil qui en est séparée aujourd'hui par une cloison. Ses dimensions étaient majestueuses. Le décor était merveilleux. Les hautes fenêtres oméos de vitraux anciens ne laissaient p£isser qu'une lumière adoucie, propice au recueillement et à la majesté du lieu.
Le sol formait un vaste damier noir et blanc, les murs tendus de tapisserie de velours bleu semé de fleurs de lis amenaient insensiblement le regard jusqu'au plafcmd, ce chef-d'œuvre dont on voyait briller les ors pâles dans la pénombre.
C'était la merveille du Palais que ce fameux plafond de la Grand'Chambre. Celui qu'on peut voir aujourd'hui à la Première Chambre du tribunal n'en est qu'ime copie.
C'est dans la Grand'Chambre du Parlement que le roi tenait ses lits de justice.
L'avocat Berryer, le père du grand Berryer, le défenseur du maréchal Ney, qui avait fait ses débuts au Palais, sous !e règne de Louis XV. a vu dans toute sa magnificence un lit de justice.
Tl nous en a décrit le pittoresque spectacle : Avec lui, repassent sous nos yeux, dans ce cadre merveilleux de la Grand'Chambre la noblesse en costume à la Henri IV, les cheveux flottants sous des chapeaux à plumets blancs ; tout le clergé de Paris ayant à sa tête l'archevêque précédé de la croix et de la bannière ; le Parlement de Paris, en grande tenue toutes Chambres réunies : tous les pairs du royaiune, militaires, civils, » ■■ igggr »
ecclésiastiques ; le chancelier ayant à son côté le sceau de France posé sur un coussin de velours violet brodé de fleurs de lis d'or ; enfin, au-dessus de lui, assis dans l'angle gauche, au fond de la salle et la dominant toute : le roi.
Le même Berryer nous raconte aussi sa première plaidoirie devant la Grand'Chambre.
C'était à une de ces audiences du matin qui se tenaient »i hiver à la lueur des bougies, à une heure qui semblerait, sans doute, cruellement matinale à nos habitudes d'aujourd'hui, puisque l'audience commençait aussitôt après la messe de 6 heures, célébrée dans la salle des Pas-Perdus.
La majesté des juges, la soleimité des circonstances, la pompe impressionnante de la justice, le silence religieux dans lequel on l'avait écouté, joints à l'émotioii de ses débuts, avaient mis les nerfs du jeune avocat à une si rude épreuve qu'à peine sa plaidoirie terminée, il tomba évanoui.
Tout ce cadre somptueux de l'Ancien Régime, la Révolution le détruisit systématiquement et n'en laissa rien subsister.
Elle fit recouvrir le plafond, supprimer les tentures bleu de roi portant l'emblème séditieux des fleurs de lis, et, sur le mur nu du fond de la salle, elle fit placer le buste de Socrate.
Le doux philosophe se trouva ainsi appelé, ô ironie du sort, à présider, en effigie, les séances du tribunal révolutionnaire.
A LA PREMIERE CHAMBRE
Spectacle inattendu et décevant pour lui ; il vit ceux-là mêmes qui se réclamaient de ses principes et s'étaient placés sous son patronage s'ériger en juges impitoyables ou plutôt mettre, sans vergogne, la justice au service de leurs haines et de leurs ambitions.
Il vit Fouquier-Tinville, le terrible accusateur public, le pourvoyeur attitré de la guillotine, réclamer et obtenir les têtes de ces illustres et touchantes victimes de la fureur révolutionnaire qui s'appelaient Charlotte Corday, Marie-Antoinette, Mme Roland, les Girondins, Camille et Lucile Desmoulins...
Quelle leçon pour un philosophe humanitaire I
L'âme de Socrate en tressaillit-elle au royaume des ombres ? Et songeant aux coupables excès de ses lointains disciples, le goût de la ciguë lui parut-il, rétrospectivement, moins amer ?
Ce sont tous ces souvenirs, entre combien d'autres, que peut évoquer la Première Chambre du tribunal à l'esprit de ceux qui se laissent aller à rêver du passé.
Mais a-t-on le loisir aujourd'hui de rêver ? Et peut-on songer à réveiller le passé du sommeil de l'oubli, lorsque le présent tyrannique accapare tous nos instants ?
L'audience est commencée à la Première Chambre.
Sur les bancs ^nt pris place, comme chaque jour, quelques vieux habitués du Palais, pauvres épaves
de la rue, que la douce tiédeur du calorifère ramènera là tout l'hiver.
Ils somnolent dans la pénombre propice, bereés p«f les plaidoiries des maîtres...
Nous apercevons, de dos, l'avocat debout à la barra.
Mais rien qu'à sa façon de marteler les mots, d'une voix lente, grave et profonde, rien qu'à cette sorte d'ironie mordante et contenue dont on perçoit comme le rire sarcastique, à travers l'harmonie de ses phrases bien ciselées, tous ceux qui fréquentent le Palais l'ont déjà reconnu.
Ne s'est-il point illustré dans telle cause retentissante où son courage civique et la fermeté de son caractère ne furent pas moins admirables que son beau talent oratoire i
C'est un redoutable adversaire, à l'esprit incisif, à la dent dure, à la repartie cinglante, qui se donne tout entier à la cause qu'il défend, possède à fond son dossier, prépare ses plaidoiries avec autant de soin que s'il ne savait point improviser, et improvise pourtant en une forme si parfaite qu'on la croirait écrite d'avance et apprise par cœur.
Ses cheveux courts relevés en brosse qui font paraître son front plus carré, son menton volontaire, sa forte moustache rousse mêlée de blanc, qui souligne et accentue encore ses traits rudes, lui donnent plutôt l'aspect convenu d'un militaire que d'un avocat. Et ne tient-il pas en effet de l'un et de l'autre puisqu'il mêle intimement le courage au talent •" - ■ ■ ' -^y- '»•
A LA PREMIERE CHAMBRE
Il faut l'entendre lire une pièce importante de son dossier de sa diction si personnelle qui martèle les syllabes et met les mots en valeur.
Il quitte sa place, s'arance vers son adversaire, le doigt tendu, et semble vouloir le clouer à son banc. Et que celui-ci ne s'avise pas de protester, d'interrompre la lecture, ou seulement d'esquisser un geste de dénégation, car il s'attirerait aussitôt une de ces répliques mordantes qui sont comme les éclairs foudroyants d'une fine lame d'acier.
Il plaide actuellement une affaire de garde d'enfant après divorce.
Les décisions des tribunaux, en cette matière si délicate, étant toujours provisoires, c'est la troisième fois, depuis quatre ans que le divorce est prononcé, que les parents se disputent en justice l'unique enfant issu de leur éphémère et malheureuse union.
La répétition incessante de cette action judiciaire qui, à peine éteinte, renaît aussitôt de ses cendres, n'a pas encore diminué la passion des plaideurs. Le ressentiment tient, dans leur cœur, autant de place que le sentiment.
Ils sont là derrière leurs avocats respectifs qu'ils appuient de leur mimique véhémente, se jetant réciproquement des regards de haine et contenant mal l'indignation qui les soulève, tour à tour, suivant que les arguments développés les touche, alternativement, l'un ou l'autre.
Comme presque toujours, en pareil cas, les certi- * ■ ' <f'^ =»•
ficats médicaux fouent un grand rôle dans l'affaire.
Chaque dossier en est abondamment pourvu, car toutes les sommités de la Faculté ont été appelées contradictoirement en consultation par les parents ennemis.
Ceux-ci, naturellement, n'attachent de valeur qu'aux certificats qui leur sont favorables et qui deviennent aussitôt l'œuvre des maîtres incontestés de la sdence médicale, dont on ne saurait énumérer trop complaisamment les titres magnifiques.
Professeurs agrégés de la Faculté, médecins des hôpitaux, spécialistes d'enfants, chefs de clinique et praticiens éminents ont conclu tour à tour, ou bien que l'enfant de santé délicate avait impérieusement besoin des soins de sa mère, ou bien que la mise en pension à la campagne, demandée par le père, dans tel collège de Normandie célèbre par son culte du plein axr et des sports, ne pouvait être que d'un effet des plus salutaires pour fortifier une constitution anémiée seulement par le séjour à Paris, et redonner de l'appétit à un estomac fatigué surtout des régimes et des médicaments.
Là-bas, penché sous l'abat-jour de sa lampe électrique, sa figure grave de magistrat scrupuleux en pleine lumière, le président, la joue appuyée dans la paume de sa main, écoute attentivement la plaidoirie, sans hen laisser paraître de ses impressions.
A ses côtés, ses deux assesseurs restent également impénétrables.
A LA PREMIERE CHAMBRE
L'un, renversé dans son fauteuil, semble plongé dans la méditation.
L'autre, la plume à la main, prend des notes sans doute, ou peut-être esquisse machinalement un croquis de l'avocat.
Voilà l'aspect qu'une audience de la Première Chambre peut présenter aux yeux du promeneur qui y pénètre un instant en curieux.