LE M A G I S T R A T
neur et la considération des familles les plus puissantes dépendent parfois des attendus de leurs jugements.
Ils disposent, par leurs décisions, de richesses immenses. Et ils ont à peine de quoi vivre.
Aussi s'explique-t-on cette réflexion, brutale mais t3T)ique, qu'un éminent avocat du barreau de Bruxelles (M. le bâtonnier Théodor) nous racontait naguère avoir entendue dans la bouche de riches plaideurs américains.
Ceux-ci avaient un procès roulant sur plusieurs millions et dont le gain, on le conçoit, leur tenait fort à cœur.
Aussi s'enquéraient-ils sans cesse, auprès de leur avocat, de tous les moyens susceptibles de concourir à son succès.
L'un d'eux, en homme d'affaires positif et pratique, sinon délicat, finit par demander : c Mais enfin, quel traitement touchent les magistrats qui nous jugeront? »
Et comme l'avocat, sans songer à mal, en énonçait le chiffre bien modeste, celui-ci parut si follement dérisoire à ces « âmes » américaines, que tous en chœur en conclurent aussitôt qu'il devait être bien facile, moyennant un léger sacrifice, de s'assurer de la profitable complaisance de pauvres juges si mal rétribués 1
Leur éminent défenseur eut toutes les peines du monde à les convaincre qu'il n'en était rien, que nos vieilles consciences européennes avaient encore la faiblesse de ne pas concevoir la vie de la même façon
pratique que leurs jeunes appétits du Nouveau-Monde, et qu'une démarche dans le genre de celle qu'ils projetaient, outre les désagréments qu'elle pouvait leur attirer, n'aurait assurément pas les heureux effets qu'ils en escomptaient.
Notre magistrature a conservé intactes les vertus anciennes. Sa devise est : Travail, honneur et probité.
Il n'y a pas que les traitements de la magistrature qui aient besoin d'être revus... et considérablement augmentés I II y a aussi le système actuel d'avancement qui est défectueux et qui demanderait à être modifié.
Notre organisation judiciaire est l'œuvre de Napoléon.
Ce cerveau militaire n'était nullement préparé à une pareille tâche.
Arrivant au pouvoir par un coup d'audace, dans le chaos post-révolutionnaire, ayant tout à réédifier de la France saccagée, il avait un peu trop tendance à croire que l'autorité supplée à tout.
C'est une déformation professionnelle que la vie militaire amène facilement.
La magistrature porte encore la marque de cette tendance d'esprit napoléonienne, qui semblait considérer a priori que « n'importe qui, étant bon à n'importe quoi, pouvîiit n'importe quand, être mis n'importe où I »
L'avancement des magistrats se ressent fâcheusement de cette conception simpliste.
Ils passent, au cours de leur carrière et par le fait
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