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CHAPITRE

LA PLAIDOIRIE

CE qui le frappera, sans doute, ce sera la simplicité du ton des plaidoiries.

Il me souvient, à ce sujet, de ce mot naît mais significatif, entendu d£ms l'auditoire, un jour qu'un avocat fort connu et de grand talent, aujourd'hui décédé, venait de terminer une de ses plus belles plaidoiries : « Qui est-ce donc ? » demanda une personne de l'assistance visiblement émue par ce beau talent. « Comment, lui répondit-on, vous ne le reconnaissez pas ! mais c'est maître Untel ! — Ah I vraiment ? teprit-elle, presque incrédule I C'est maître Untel ? mais comnte il parle simplement 1 »

C'est qu'on s'imagine trop souvent, en effet, qu'un grand avocat doit être nécessairement grandiloquent et tumultueux.

C'est presque toujours le contraire qui est vrai.

L'auditeur s'attend à des éclats de voix, à des poses, à des effets de manches, à un ton mélodramatique, à des arguments pathétiques, j'entends d'un pathétique tel qu'on le conçoit à l'Ambigu.

C'est là une idée assurément très répandue, mais disons qu'elle est aussi inexacte que répandue ou que,

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lu moins, elle a depuis bien Iciigtemps cessé d'être iuste.

Peut-être, autrefois, à l'époque romantique, le Barreau a-t-il, dans une certaine mesure, subi la conta> >;ion du genre à la mode et donné lui aussi dans le )athos grandiloquent et larmoyant ?

Peut-être même certains maîtres, dont la glande acrymale était complaisante, ont>ils réussi à se nontrer excellents dans ce genre détestable (tant il «t vrai que le talent réel sait s'imposer dans tous les genres).

Mais Si leurs mérites personnels peuvent encore ustifier leur réputation à nos yeux, la vogue momen> anée de la manière qu'ils avaient adoptée ne leur a pas urvécu.

On ne plaide plus aujourd'hui de la façon qu'ils ont m mstant illustrée, au siècle dernier, et ce serait une [rave erreur de croire que, pour bien plaider, il faille 'efforcer de ressusciter leurs accents dramatiques.

L'émotion, sans doute, n'est point bannie de la plai- [oirie, pas plus qu'elle n'est bannie de la vie ni du cœur Lumain. Mais ce doit être une émotion discrète et ontenue qui se devine et ne s'appesantit point, qui perce i peine à certains accents et se garde de s'afficher jamais. 1 n'est rien de plus faux que le genre théâtral à la arre, ni rien qui puisse être plus dangereux pour la «use, car rien ne donne moins l'impression de la sinérité. Des mercuriales des gens du roi, datant du cvi' siècle, relatives à la discipline de la plaidoirie

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conseillaient déjà aux avocats de s'efforcer de plaidet « sincèrement brièvement et élégamment » (ni ver», breviter et omate dicant).

Cet trois mots n'ont pas cessé d'être vrais I

Il ne peut être donné aujourd'hui de défim'tion phis concise et plus juste de l'idéa? d'une bonne plaidoirie, que ceUe donnée au xvi* siècle.

Plus un avocat acquiert d'expérience de la barre, plus îl a de réputation, et plus il s'efforce de se conformer à ce modèle de sincérité, de concision et d'élégante simplicité.

Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs, si rien n'est plus beau, rien aussi n'est plus difficile que cette suprême simplicité dans la plaidoirie.

Il en est à ce point de vue de l'éloquence comme de la peinture : pour s'en tenir au trait essentiel où se marquent, à la fois, la vérité du sujet et la personnalité de l'auteur, il faut avoir vraiment acquis la maîtrise de son art.

Il faut avoir tout su et vouloir tout oublier.

Il faut dépouiller ces vains ornements, laisser délibérément de côté ces horribles fleurs artificielles en 5ér/e connues sous le nom de fleurs de rhétorique.

îl faut que, seul, le feu de la conviction vous anime, que le but à atteindre soit l'objet de tous vos efforts.

Il faut enfin consentir à s'oublier soi-même pour ne penser qu'à la cause et au résultat à obtenir.

Il faut vouloir convaincre et non séduire.

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Mais il ne suffit pas de vouloir.

Des dons naturels et une éducation technique très omplète sont nécessaires aussi pour réussir au barreau.

La somme de connaissances nécessaires, pour exercer a profession d'avocat, devient chaque jour plus consiiérable. Ce n'est pas peu dire si l'on s'en rapporte à «lie que demandaient déjà nos ancêtres, fort exigeants a cette matière.

L'avocat Camus (Armand-Gaston), né en 1740, fîls l'un procmeur au Parlement, et qui eut, sa vie divant, ine réputation extraordinaire d'intégrité d'honneur, ie talent et de conscience, nous a laissé, dans ses lettres ur la profession d'avocat, l'état des étitdes considérées »ar lui comme nécessaires pour former un avocat ligne de ce nom.

Ilfaut acquérir, nous dit-a. omnium remm magna- •nm atque artiam scientiam, la science de toutes es grandes choses et de tous les arts.

Pour préciser ce programme un peu vaste et que seul m Pic de la Mirandoie eût pu se flatter de posséder, )amus énumère les connaissances les plus nécessaires i son sens ; ce sont : « les humanités, la littérature, 'histoire, le droit, la politique ».

Dans le droit : il est indispensable de posséder à <md le droit naturel, ie droit public, le droit romain, e droit canon, le droit commercial, le droit crmainel,

le droit ecclésiastique, le droit civil français, enfin, les ordonnances royales, les coutumes et la jurisprudence.

il faut, naturellement, ayoir lu et étudié, au point de se les rendre familiers, les auteurs suivants : Platon, Cicéron, Grotius, Puffendorf> Cumberland, Montesquieu, Cujas, Pothier, Voët. Henneccius, Godefroy.

Un avocat ne doit pas ignorer non plus les secrets de l'économie sociale, ni de la politique.

£nfîn, lorsqu'il s'est initié, d'une manière complète, aux beautés mystérieuses de la procédure pratique, il peut songer à demander son admission au stage et prendre part aux conférences de la bibliothèque de l'Ordre.

Telles étaient les prescriptions de l'avocat Camus.

Cicéron n'était guère moins exigeant pour les jeunes avocats de son temps.

Dans le dialogue immortel des hôtes de Tusculum sur les qualités « de l'orateur », Crassus conseille aux jeunes l'étude des poètes, « à cause du grand rapport qu'il y a entre les figures ue la poésie et celle de l'élo» quence », et aussi parce qu'il y a dans la poésie « un rythme et un nombre » qui conviennent aux période de l'éloquence.

Mais, à elle seule, la poésie ne saurait donner que la forme harmonieuse, et il faut encore la « substantificque mouelle » que procurera l'étude de la philosophie, de l'histoire et du droit.

Il est vrai qu'Antoine, l'émule de Crassus, déclare dédaigneusement que tout cela est superfîu et qu'il -a, ==:^f^= V-

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n'est vraiment pour l'orateur qu'une seule connaissance indispensable : « celle du coeur humain ».

Savoir lire dans les âmes, démêler les sentiments de son auditoire pour lui tenir exactement, en toutes circonstances, le langage qu'il désire et qu'il attend : voilà quelle doit être, pour Antoine, la qualité essentielle de l'orateur I

Mais est-ce qu'à y bien regarder, cette qualité essentielle n'en exige pas beaucoup d'autres pour exister ?

Est-ce que pour tenir en toutes circonstances le langage qui convient, il n'est pas d'abord nécessaire d'avoir accumulé, au préalable, tout un fonds de connaissances diverses et de celles-là que préconisait Crassus ?

Défions-nous de la facilité oratoire que de fortes études n'ont point précédée et que le travail ne soutient pas et n'alimente pas.

Elle pourra donner des premiers succès éclatants, gros de promesses, en apparence.

Mais, grisé péU' ses débuts, l'avocat qui se fiera uniquement à sa facilité pour réussir n'ira pas loin. S'il néglige de travailler, d'écrire pour former son style, d'enrichir sa mémoire, de renouveler et d'augmenter sans cesse son fonds par l'observation, la réflexion, la conversation et surtout la lecture, il sera rapidement voué aux redites, à la bîmalité, et bientôt à la stérilité intellectuelle.

Sa facilité même, sur laquelle il comptait, viendra

quelque jour à lui faire défaut ou ne sera plus qu'un

insipide bavardage sans aucune valeur, dont la trame

trop Visible et les grossières ficelles indisposeront vite s'importe quel auditoire.

Réduit à se répéter lui-même, en s'appauvrissant sans cesse, l'improvisateur paresseux sera bientôt son propre perroquet, et la flamme sacrée de l'éloquence n'animera plus ses mots vides de sens.

L'improvisation n'est point, en eSet comme beaucoup le pensent, une sorte de miracle intellectuel spontané, comparable au miracle de Moise faisant jaillir une source d'un rocher nu en le frappant de sa baguette.

Dans l'improvisation, la source ne jaillit que si, au préalable, l'orateur a su accumuler une richesse cachée de vocabulaire, d'images, d'idées, de connaissances appropriées, où il n'aura qu'à puiser à pleines mains, le moment venu. En réalité, l'improvisation n'est qu« le résultat d'tm long travail d'accumulation.

Mais alors que dans un cas, il y a eu une préparation immédiate et directe dont le mécanisme e<;t facilement visible aux yeux de tous, dans l'improvisation, au contraire, la préparation est plus lointaine, plus indirecte et, pour beaucoup, elle demeure invisible et insaisissable.

L'improvisateur semble, à ceux qui l'écoutent, inventer brusquement, au fil de son discours et au fur et à mesure de ses besoins, les argiunents dont il se sert

Il les invente, en effet, mais seulement au sens étymologique de ce mot, c'est-à-dire qu'il les trouve ou les

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retronre, là où il les avait déposés, parfois longtemps auparavant : par ses lectures, ses études, ses observations, dans le tréfonds, plus ou moins inconscient de sa mémoire.

C'est de là qu'ils remontent brusquement, qu'ils jaillissent en quelque sorte, sous l'effort de sa volonté tendue, sous le choc répété des mots qui s'appellent et s'enchaînent les uns les autres.

Bientôt l'esprit s'illumine et s'échauffe à ce jeu. la mémoire se ressaisit et vibre tout entière au son de la voix qui en réveille les mystérieux échos.

Une suractivité mentale se {iroduit, une sorte de lucidité supérieure, une plus grande rapidité de pensée président au choix et à l'ordre logique des arguments ; la parole s'affermit et s'amplifie à la fois, trouve des accents plus prenants et plus justes... Les idées entraînent les idées à la charge, les images viennent leur prêter plus de vie, de force et de couleur : le mécanisme intellectuel de l'improvisation est en mouvement !

C'est un don de la nature, sans doute, mais c'est un don qu'il dépend de nous de laisser perdre ou d'enrichir, comme s'atrophient ou se développent les muscles I

Ceux qui ne le possèdent pas peuvent, dans une large mesure, l'acquérir par un entraînement progressii, mais ce n'est qu'au prix d'un labeur persévérant, et grâce aussi à l'enrichissement et à l'assouplissement de l'esprit qui a besoin de travail et d'aliments sans cesse

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renouvelés pour ne point s'engourdir peu à peu dans on sommeil proche de la mort.

Ce sont là, sans doute, des vérités premières. Les Jeunes étudiants qui se destinent au barreau ne doivent point les perdre de vue.

Qu'ils se rappellent ou qu'ils relisent, en leurs rares moments de loisir, les riches annsiles du Barreau français. En s'instruisant, ils éprouveront un sentiment de grande fierté.

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