‹ L'évolution du droit et la conscience socialeChapitre 11 sur 31 · LES THÉORIES FINALISTES ET I TILITAIRES. LEURS CONTRADICTEURS · texte numérisé non relu

LES THÉORIES FINALISTES ET I TILITAIRES. LEURS CONTRADICTEURS

Si Jhering, suivant d'ailleurs sur ce point, les théories utilitaires courantes, exagère le rôle de la finalité consciente dans les périodes primitives de la formation de la morale et du droit, une nouvelle école, par une théorie toute contraire s'est efforcée, dans ces dernières années, de bannir entièrement cette notion de ces deux domaines.

Les systèmes utilitaires et téléologiques n'ont été combattus, pendant longtemps, qu'au nom de l'idéalisme. On tenait leurs défenseurs pour les représentants de la science contre les spéculations philosophiques, des données de l'expérience contre la raison abstraite.

Une nouvelle école les a combattus, ces dernières années, au nom de la science elle-même. C'est au nom de la science qu'on paraît vouloir

exclure la finalité, de la sociologie, de la morale et du droit.

Mais les discussions qui se sont élevées à ce sujet présentent une certaine confusion.

Après avoir, avec raison, rejeté la finalité dans les sciences de la nature, et justement critiqué l'abus qu'on y a fait des explications téléologiques des phénomènes naturels, il ne faudrait pas cependant vouloir l'exclure du domaine qui lui est propre, et oii elle se manifeste avec une évidence irrésistible, celui des actions humaines volontaires et conscientes.

C'est ce que paraissent faire quelques écrivains, et non des moindres, sociologues et moralistes.

Ces écrivains veulent proscrire la finalité dans toutes les branches de la science. Ils poursuivent tous les conceptions finalistes, avec une telle rigueur qu'on dirait qu'ils veulent l'exclure, même des actions humaines volontaires et conscientes, comme indifférente, oiseuse, et dépourvue de toute valeur.

Il y a là une équivoque qu'il importe de dissiper. Elle provient de la distinction, juste au fond, que ces auteurs établissent entre la science et l'art, mais qu'il ne faut pas exagérer, lorsqu'on traite des sciences morales et politiques.

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La science, dit-on, est la connaissance de ce qui est; l'art, la connaissance de ce qui doit être. La science de la morale, est la recherche de la réalité morale ot des mœurs, dans le présentet dans le passé. Cette réalité doitètreétudiée en elle-même, en faisant abstraction de toute finalité. Cette étude toute scientifique a pour objet la découverte des lois qui gouvernent le monde social. Cette recherche sera longue et difficile. Elle donnera cependant, lorsqu'elle sera plus développée, quelques lois qui permettront de prévoir les phénomènes sociaux, dans une certaine mesure, fourniront à l'homme les moyens les plus propres à réaliser sûrement ses fins, et substitueront ainsi, à u^n art empirique, un art rationnel fondé sur les seules données de l'expérience. Mais ces résultats, si imparfaits qu'ils soient, ne pourront être obtenus que dans un temps très éloigné et que nous ne pouvons encore prévoir \

i. V. notamment : Lévy-Brûhl. La morale et la Science des )/îa;iu's. F. Alcan, l'JU3. — Dans cette forte étude, qui contient une savante et profonde analyse de la réalité morale empirique, l'auteur soutient qu'il n"y a pas de science de la morale, qu"il n"y a qu'une science des mœurs, et qu'un art moral rationnel, qui n'existe pas encore, ne sera rendu possible que par la connaissance des lois que cette science pourra seule découvrir, indépendamment de toutes fins et de tous idéaux sociaux. Cette thèse a été déjà souvent et très

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On applique celle dislinclion au droil. La science du droit est la connaissance de ce qui est, ou a étéf de toute la réalité juridique, coutumière ou légale, dans le présent et dans le passé. La législation, que l'on appelle improprement une science, n'est qu'un art. Ce n'est que la découverte des lois dans le monde social qui lui donnera le moyen de poursuivre et d'atteindre ses véritables fins, qui lui donsera les bases fixes qui lui font défaut.

Nos auteurs ne s'expliquent pas sur ce que deviendra l'art de la conduite, si nécessaire cependant, en attendant la découverle de ces prétendues lois, si lointaines encore, si longues, et si difficiles à établir. Ils paraissent presque s'en désintéresser. On vivra, on développera sa conduite empiriquement, et semble-t-on dire, comme l'on pourra.

On voit, au seul énoncé de cette thèse, tout ce qu'elle a d'excessif.

Celte assimilation entre les prétendues lois sociales, qui sont encore à découvrir, pour la plupart, et dont aucune n'est d'ailleurs admise sans contestation, et les lois naturelles, est

bien réfutée. (V. Fouillée, hlémenls sociolof/iques de la morale. F. Alcen, 1903, p. 254 et s. — Ch. Belot. Eludes de morale posilive, p. 112 et s., F. Alcan, — et tout récemment E. Faguet. La Démission de la morale, Paris, 1910, p. 115 et s-

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empreinte d'un optimisme scientifique exagéré, et méconnaît la nature des choses, et des deux domaines bien distincts, des sciences proprement dites, et des sciences politiques et morales.

C'est là un legs de la philosophie de Comte, qui considérait cette connaissance des lois comme très avancée par la seule apparition de son système philosophique, et qui croyait voir, dans ce système, un instrument déjà très précieux de prévision des phénomènes sociaux. On sait à quel point cet espoir de Comte a été trompé.

Les lois sociales que nous pouvons découvrir, seront toujours empreintes, dans unétatdonné quelconque de nos connaissances, d'un caractère de contingence beaucoup plus grand que toutes les autres lois scientifiques, et même que celui des lois des sciences naturelles. C'est ce qui résulte de l'infinie complexité des éléments dont la considération s'impose à l'observateur, dans leur détermination, et qu'il ne peut que très difficilement embrassertous ensemble d'un regard assuré. Ce n'est pas sans quelque abus de langage, que nos savants sociologues parlent si volontiers des véritables lois sociologiques, avec les moyens si imparfaits qu'ils ont de les établir, alors que, dans les sciences pro-

prement diles, on reconnaît encore, aux lois expérimentales les mieux établies, un certain caractère hypothétique.

Mais alors même que la connaissance de ce qui est, constituerait, dans la sociologie, la morale ou le droit, l'objet le plus important de la recherche scientifique, il serait encore illégitime d'établir, dans ces branches de nos connaissances, une séparation aussi absolue entre la science et l'art.

La réalité sociale se composant, pour une grande partie, d'actions humaines volontaires et conscientes, on ne peut proscrire, même dans la seule étude de cette réalité, toute considération de finalité.

Il serait sans doute dangereux et faux, de chercher, pour chaque institution, dans les fins que nous concevons et auxquelles elle peut servir aujourd'hui, les motifs de son établissement au moment oii elle a fait son apparition dans le monde. Mais il n'en est pas moins utile et indispensable, pour l'intelligence complète de cette réalité, de connaître, avec ses fins actuelles, celles qui lui ont donné naissance.

On objecte, pour diminuer la valeur pratique de toutes les conceptions finalistes, que le but poursuivi, dans les actions individuelles ou

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sociales, est souvent manqué, et que le choix et la discussion des moyens sont beaucoup plus importants, pour la conduite, que la détermination des fins.

C'est un fait d'expérience incontestable, qu'une fin poursuivie est souvent manquée, qu'une action, accomplie dans un certain but et en vue de produire un effet, peut produire un effet tout différent, et même parfois contraire.

Mais de ce que, par suite de la complexité de de nos actions et de la réaction qu'elles exercent les unes sur les autres, comme aussi par l'infirmité des prévisions humaines, nos actions n'atteignent pas toujours le but qu'elles visent, il ne s'ensuit pas qu'elles donneraient de meilleurs résultats, si elles s'étaient accomplies sans but. Car alors, ce serait la vie la plus incohérente qui serait la plus raisonnable. Le meilleur moyen d'obtenir une vie individuelle et sociale aussi cohérente que possible, est d'avoir une vue claire de ses buts. Le passage, dans une société, de l'inconscient au conscient, est un des caractères certains de l'évolution et du progrès.

On oppose encore, aux conceptions finalistes, un autre fait bien connu. C'est que des institutions, établies dans un certain but, servent

ensuite à d'autres fins qui se substituent aux premières. C'est ce qu'on a appelé, l'Jiétérogénéité, la métamorphose des fins.

Cette substitution des fins, les unes aux autres, ne prouve rien contre la finalité. Elle nous montre seulement la très grande plasticité des institutions humaines. Elle nous fait voir que l'homme est toujours très fortement inlîuencé par la tradition, et qu'il est ainsi amené à adapter des institutions anciennes à des buts nouveaux au lieu d'en créer de nouvelles. Ce phénomène s'explique et se justifie mieux encore, par le motif qu'une telle adaptation, moins parfaite peut-être que ne le serait une institution nouvelle^ a du moins l'avantage d'apporter le moins possible de changements aux rapports anciens, et de rendre inutile une réadaptation générale de ces rapports, qu'une création nouvelle aurait rendue nécessaire. On a remarqué que souvent le meilleur moyen d'introduire une réforme et de la faire vivre, dans un certain état social, est de l'adapter le mieux possible, aux anciens rapports établis, en laissant subsister, dans ceux-ci, tout ce qui peut être conservé. Les institutions anciennes peuvent donc se maintenir avec des buts nouveaux; mais c'est à la condition qu'elles puissent s'adapter, d'une

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manière plus ou moins complète, à ces buts. Si cette adaptation est impossible, ou si ces buts sont caducs, l'institution tombe ; elle n'est plus qu'une simple survivance, et finit par disparaître.

Une autre objection, d'une portée plus générale et de principe, a été dirigée contre la finalité, surtout dans ces derniers temps. On soutient que les fins ne déterminent pas, au fond, même nos actions volontaires et conscientes, que la vue anticipée de ces fins n'est qu'une sorte d'épiphénomène, qui ne peut influer en rien sur le cours naturel des choses *.

Sans doute les fins directes de nos actions ne sont pas des causes premières, et ces actions sont déterminées par une série complexe de phénomènes dont un grand nombre se dérobent à notre vue, et dont l'enchaînement nous échappe. j\Iais quand ces fins iraient, dans la série infinie des phénomènes antécédents, générateurs d'une action donnée, se perdre dans un mécanisme universel, qui n'est d'ailleurs qu'une hypothèse, et dont notre intelligence n'aura sans doute toujours qu'une notion très imparfaite, leur considération n'en

1. V. Le Dantec {Le Conflit, Paris 1901; et les Influences ancestrales, Paris 1905), qui pousse celte théorie à ses conséquences les plus extrêmes.

serait pas moins d'une importance capitale pour la pratique, puisqu'elles sont incontestablement les conditions les plus prochaines de nos actions. Dire que ces prétendus épiphénomènes, quoique accompagnant nécessairement l'acte volontaire conscient, n'ont aucune influence sur le cours des choses, et que tout se passerait de la môme manière s'ils n'existaient pas, nous paraît un non-sens, même au point de vue du déterminisme universel.

La finalité ne peut être négligée dans l'étude des phénomènes sociaux. On peut toujours étudier ces phénomènes sous les deux aspects différents de la finalité et de la causalité. Ces deux principes ne s'excluent pas; ils se complètent plutôt l'un par l'autre. L'application de lu finalité n'est possible que sous la condition de la validité et de l'application simultanée de la causalité '.

Il ne faut pas cependant confondre, comme le fait Jhering, en les assimilant et en les mettant sur le môme rang, la cause physique et le but, qu'il appellela cause psychiologique. La vue anticipée du but ne nécessite pas l'action comme la cause naturelle nécessite l'etfet. L'action peut ne pas se produire, elle peut être

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