L IDEE DE JUSTICE
La justice n'est pas une idée simple. Elle répond, au contraire, à des sentiments très variés et très complexes, qui ne peuvent être ramenés à l'unité, ni compris dans une définition qui les épuise tous, dans le cadre d'une unique formule. C'est une entreprise vaine, quoique toujours renouvelée, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, que celle qui s'efforce de trouver uu principe abstrait d'oîi l'on puisse faire sortir rationnellement toutes les concep-
tions morales sous lesquelles se présente, dans des formes si diverses, cette notion commune de justice.
Ni l'idée mathématique de l'égalité, ni celle de la proportionnalité, de l'équivalence de la réciprocité, ni l'idée de l'harmonie et de la beauté, ni celle de l'identité et de l'accord de la pensée avec elle-même, ni même l'idée plus large de la solidarité, qui toutes entrent, pour quelque part, dans cette notion, loin
Id'en être la source unique, ne suffisent pour épuiser son contenu, si riche et si divers, ni ne répondent à la variété, à la chaleur et à la : force des sentiments que son évocation éveille dans l'esprit des hommes. Liées à nos conceptions éthiques, politiques, philosophiques, religieuses, les idées de justice ne sont susceptibles, ni d'une définition, ni même d'une énumération exacte'.
1. La notion de la solidarité est, parmi les idées de justice, la plus compréhensive la plus large C'est, dit .M. Bourgeois {Solidarité, p. 13 et laii), une manière générale de penser, dont on trouve les traces un peu partout, mais qui apparaît, lorsqu'on en pénètre la substance, comme l'achèvement des théories politiques et sociales dont la Révolution a donné au monde, sous les termes abstraits de liberté, d'égalité et de fraternité, la première formule. — Cette idée féconde delà solidarité a été érigée en système, ou développée dans diverses directions, par un grand nombre d'auteurs modernes, économistes, sociologues, naturalistes. 7. Izoulet. La Cité Modem''. — Gide. Principes d'éco-
Ce sont, pour le législatenr et le juriste qui cherchent la loi de la formation du droit et les conditiofts de sa légitimité, de son efficacité et de sa durée, des données de la conscience sociale. C'est de là quelles tirent, à leurs yeux, leur autorité et leur force, quelle que soit d'ailleurs, au regard delà spéculation philosophique, leur source première.
Les utilitaires soutiennent que ces idées peuvent être toutes ramenées à la catégorie de l'utile, qu'elles ne sont, au fond, que des expériences d'utilité sur des règles particulièrement importantes de la vie sociale, vérifiées pendant une longue suite de temps, et ayant acquis un degré de certitude qui les met hors de toute contestation.
Il n'est pas douteux, et personne ne conteste, que l'utilité, les intérêts matériels de la
nomie politique (Le Solidarisme, p. 39 de la 6' éd.). — Quatre Écoles d'économie sociale. Genève, 1890 (La nouvelle école, p. 98, et s.). — Revue inter)uitionale de Sociologie, oct. 1893. — Marion. Delà solidarité morale. — Durkheim. La division du travail social. — Metchnikoft'. La Civilisation des grands fleuves historiques. — Funck Brentano. L'homme et sa destinée. — Fouillée. La Science sociale contemporaine. — Secrétan. Le principe de lamorale, Lausanne, 1893. — TarJe. L'Opposition universelle. Paris, F. Alcan. — Léon Bourgeois et A. Croiset. Essai d'une philosop/iie de la Solidarité. Conférences et discussions. F. Alcan, 1902. — Les applications de la Solidarité. Leçons professées à l'Ecole des Hautes Études sociales, F. Alcan. 1904.
communauté, bien ou mal compris, n'aient eu une part et joué un rôle dans la conception que chaque époque s'est faite de la notion de justice et de son évolution à travers les âges. Mais la part contributive des idées, des sentiments, des croyances, n'a pas été moindre. Stuart Mill reconnaît que les idées de justice, prises par opposition avec celles de la simple utilité, revêtent dans notre esprit un autre caractère; qu'elles nous apparaissent, non comme des créations ordinaires de l'utilité, mais comme certaines catégories de l'utile plus absolues, plus impératives que les autres; qu'elles se présentent à nous, comme des sentiments différents en degré et en espèce; qu'elles doivent être distinguées enfin du sentiment moyen qui s'attache à l'idée simple du plaisir et de l'utile, par la nature plus définie de leurs commandements, et par le caractère plus sévère de leurs sanctions '.
Ces restrictions suffiraient pour justifier, dans le domaine pratique du droit, la distinction que nous établissons nous-mêmes ici entre la catégorie de Tutile et celle du juste, alors même qu'on pourrait ramener les unes et les autres, avec Mill, à une base commune, par