LIBERTÉ
Notre siècle, épris de la connaissance scientifique, et pénétré de la coordination et de la dépendance mutuelle des sciences entre elles, s'est efforcé de rattacher la théorie du progrès dans les sociétés humaines, à celle du progrès dans les sciences de la vie. Une opinion très répandue, depuis un certain nombre d'années, parmi ceux qui se piquent d'apporter le plus de cette certitude et de cette rigueur dans les études sociales, proclame comme la cause déterminante du progrès des sociétés, la lutte pour la
vie, qui a été signalée, et surtout mise en lumière, avec tant de puissance, par Darwin, comme la cause et le véhicule du progrès dans le monde des plantes et des animaux, avec la sélection naturelle et la survivance des plus aptes, qui en sont, dans ce domaine, la conséquence nécessaire.
Le concurrence vitale, dans cette théorie, n'est pas seulement l'un des modes d'adaptation des hommes entre eux et avec le milieu; c'est le mode rationnel et parfait selon lequel cette adaptation doit se taire. Elle n'est pas seulement l'une des causes déterminantes, dans le temps, du progrès social; elle est la cause unique et permanente de ce progrès dans tous les temps.
On célèbre cette lutte. On ne l'accepte pas seulement comme une nécessité qui nous est imposée par la nature des choses, dans une mesure vnriable selon les temps et les lieux, et à laquelle on pourrait être tenté de se soustraire. On en lait la loi par excellence du développement des sociétés; et on proclame qu'il faut lui laisser ou lui procurer, en toutes circonstances, son libre cours, et surtout se garder de lui apporter les plus légers obstacles. On en exalte la beauté et les bienfaits, et c'est d'elle qu'on fait sortir, parune vertu miraculeuse, l'harmo-
nie linale et naturelle de tout le monde économique et social.
La pauvreté'des incapables, a dit Spencer, dans son livre de Y'individti contre ÏÈlat, la détresse des imprudents, le dénûrnent des paresseux, et cet écrasement des faibles par les forts qui laisse un si grand nombre dans les bas-fonds et la misère, sont le résultat d'une loi éclairée, bienfaisante \
Cette doctrine a un nom, déjà ancien dans dans l'économie politique ; c'est celle de la concurrence illimitée et sans frein, Au laisser passer ei àw laisser faire. Appliquée à l'ensemble de la vie sociale, elle fait revivre, en la transformant, et sous une forme scientifique nouvelle, la vieille théorie de Hobbes, de la lutte de tous contre tous.
On peut citer, parmi les auteurs récents qui ont fait, sous des points de vue divers, la plus grande part à la lutte, dans l'étude de la sociologie et du droit : M. Gumplowiczdans ses ouvrages bien connus, et notamment dans sa Lutte des races] M. Novicow, dans les Luttes entre sociétés humaines ; M. Vaccaro, dans les Bases sociologiques du droit et de l'Etat ; M. Eleutheropoulos, dans la première livraison
1. Spencer : L'Individu contre l'État, p. 101, F. Alcan. (Passage reproduit de sa Statique sociale.)
d'un traité, auquel il donne pour titre, avec une louable franchise philosophique, Le droit du plus fort, avec la devise : Le droit est la volonté du plus fort*.
C'est le principe même de la sélection et de la survie des plus aptes, combiné avec la vieille maxime de l'égale liberté, que Spencer donne comme fondement de toute sa théorie du droit.
Il a développé ses idées sur ce sujet, dans son livre de Justice qui, quoique publié depuis plusieurs années, paraît avoir moins attiré l'attention que ses œuvres précédentes.'
La conservation de l'espèce chez l'homme comme chez les animaux, est, d'après Spencer dans la loi de la survie des plus aptes, et dans la relation que cette loi implique entre la conduite et les résultats qui en découlent. Elle exige que tout individu puisse recueillir librement tousles avantages et les inconvénients inhérents à sa nature. C'est cette loi qui, dans toute l'étendue du règne animal, assure la prospérité et l'expansion des individus et des espèces les mieux adaptés à leurs conditions d'existence.
1. Gumplowicz. La lutte des races. — Novicow. Les luttes entre les Sociétés humaines iV . Alcan). — M. A. Vaccaro. Les bases socioloç/iques du droit et de l'État. — A. Eleutheropoulos. Das Recht des Stàrkeren. Die Rechtlichkeit. Zurich G. Schmidt, 1897.
Elle s'applique aux êtres solitaires, sans aucune autre limite que celle qui résulte de la subordination et de l'assistance qu'entraînent nécessairement la faiblesse du jeune âge et l'éducation de la progéniture.
Elle implique une autre restriction pour les êtres vivant en commun. Elle veut que les actes par lesquels chacun i-echerche des avantages, ou sefîorce d'éviter des dommages, conformément à sa nature, soient restreints par la nécessité de ne pas mettre obstacle aux actes analogues de ceux qui vivent avec lui en commun. C'est la condition indispensable de l'existence et de la durée de l'association; elle est impérative pour tous ceux qui veulent s'en procurer les bienfaits.
Ces deux lois qui s'appliquent, la première à tous les êtres quelconques, et la seconde à tous les êtres sociaux, s'affirment de plus en plus, à mesure que l'évolution s'élève, et trouvent dans la société humaine leur suprême et plus haute manifestation. Chaque homme doit, d'après la première de ces lois, recueillir librement les résultats, favorables ou défavorables, de sa nature, et de la conduite qui en découle, de manière à ne pouvoir, ni être privé des efforts avantageux de ses actions, ni se décharger sur autrui de leurs conséquences fâcheuses.
La seconde exige qu'en accomplissant ainsi les actions par lesquelles il assure et développe sa vie, en en retirant les fruits bons ou mauvais, chacun s'assujettisse aux restrictions qu'impose l'accomplissement d'actes semblables de la part des autres qui, comme lui, ont droit à recueillir les résultats de leur conduite.
Cette seconde loi, qui n'est qu'une forme spéciale de la première, dans son application à l'état de société, contient et résume toute l'idée de justice. »
Cette formule de la justice, énoncée déjà par Spencer, dans sa Statique sociale, se résoud, en définitive, dans la reconnaissance de la liberté de chacun limitée par la liberté de tous, dans la loi d'égale liberté. C'est la loi de Kant, c'est la maxime de la coexistence du droit naturel, retrouvée par Spencer dans une autre voie. Kant l'énonce comme une exigence a priori, en faisant abstraction de toute fin utile. Spencer la déduit des conditions de la vie en général, et de l'existence et de la conservation de la vie sociale.
Spencer traite successivement, dans une série de chapitres, de l'intégrité et de la liberté physiques, du droit à l'usage des milieux naturels et du droit de propriété, des dons et legs et du droit héréditaire, du contrat, de la liber
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du travail, de la liberté des croyances et des cultes, de la liberté de la pensée, et de ses divers modes, de manifestation, du droit des femmes et des enfants, et enfin de l'Etat et de ses rapports avec l'individu. Il s'écarte peu, dans la détermination de ces droits, des doctrines courantes sur les principales institutions juridiques. Son originalité consiste dans les inductions par lesquelles il les rattache toutes, à l'exception du droit de famille et des rapports des parents avec les enfants, à son unique principe. Ce lien est relativement facile à établir, lorsqu'il s'agit des droits de la personne. Mais où sa fragilité apparaît, c'est dans la discussion des autres droits, et notamment de la propriété et du droit héréditaire. 11 faut lire les chapitres relatifs à l'usage des milieux naturels et du droit de propriété, pour voir avec quelles difficultés il parvient aies établir, et combien est timide sa conclusion que le droit de propriété, par son origine, « est suceptible de se rattacher à la loi d'égale liberté ». Et encore n'arrive-t-il à ce résultat qu'à l'aide de la fiction d'un domaine éminent qui appartiendrait à la communauté sur la totalité du sol. Mais c'est 1?. une base bien fragile pour une telle institut ion.
La propriété et l'hérédité, comme toutes les
autres institutions nécessaires, ne se ramènent pas à la seule loi de la concordance entre la conduite et les résultats, et de l'égale liberté ; elles trouvent leurs indestructibles fondements dans l'ensemble des conditions économiques et morales de la vie sociale.
La conception de Spencer, des rapports de l'individu et de l'Etat, déjà développée par lui dans un précédent ouvrage, diffère peu, au fond, de celle à laquelle la maxime de la coexistence a conduit Humboldt. L'Etat n'a que des fonctions de police et de justice; il n'a d'autre mission que de garantir les ciloyens contre toute agression, intérieure ou extérieure Il n'aqu'à protéger le libre exercice des activités individuelles, sans exercer aucune autre intervention que celle qui peut résulter de l'emploi des divers modes d'action nécessaires pour assurer cette protection, parce que son ingérence, étendue au delà de ces limites, détruirait la loi d'égale liberté et le rapport normal qui doit toujours exister entre la conduite et les résultats'.
Prise en elle même, la loi d'égale liberté n'a pas d'autre valeur que la maxime de la coexistence de Kant, que nous avons discutée au début de cette étude. C'est une formule qui
1, Herbert Spencer. Justice. F. Alcan, 1893.
prête aux mêmes critiques; elle est, comme elle, toute formelle et vide de contenu. Elle dérive, il e«t vrai, chez Spencer, de la loi de la survie des plus aptes, qui la domine, et dont elle n'est qu'un corollaire. Mais il s'agit précisément de savoir si cette loi, qui régit l'animalité, s'applique à l'homme vivant en société, et dans quelle mesure.
Elle règne, sans conteste, et agit sans obstacle dans le monde animal. On peut admettre encore qu'elle a eu une action, quoique moindre, dans les populations primitives, chez les sauvages et les barbares. Mais son influence diminue et devient de moins en moins sensible avec le progrès de la civilisation, dont les œuvres sont autant d'obstacles à son plein développement.
La sélection et la lutte pour la vie sont le jeu de la force brutale ; et le but de la civilisation est précisément d'en corriger les effets. En entendant préconiser leur application aux sociétés humaines, on ne peut s'empêcher de songer à ces docteurs du vieux droit naturel, qui imaginaient un âge primitif dans lequel l'homme, à l'état de nature, avait formé une société parfaite et idéale, âge d'or, dont un funeste aveuglement aurait seul éloigné l'humanité dans les temps passés.
C'est à une illusion du même genre, quoique toute contraire et assurément beaucoup moins grossière, que nous paraissent s'abandonner Spencer, et plus encore, les récents adeptes, plus intransigeants, de la sélection et de la lutte pour la vie, lorsqu'ils s'efforcent d'appliquer à la société humaine les lois de la force brutale qui régissent l'animalité, et qu'ils considèrent le progrès, comme résultant du jeu rigoureux de ces lois, alors que l'avancement des lumières et le développement de la civilisation doivent précisément avoir pour but et pour effet de restreindre, dans la plus large mesure, le champ de leur application.
C'est ce que nous nous proposons d'établir ici, par une discussion plus approfondie du principe darwinien de la lutte pour la vie, et des conséquences excessives qu'on en a tirées, dans son application aux sociétés humaines.