LA LUTTE POUR LA VIE ET L ASSOCIATION DANS LES SCIENCES NATURELLES
La science sociale, en s'emparant, dans les sciences naturelles, de l'idée de la concurrence vitale, n'a fait que reprendre à celles-ci une
conception qu'elles lui avaient elles-mêmes empruntée. Darwin, avec une rare modestie, nous a appris que, i)ien que des études spéciales l'eussent pleinement préparée l'élaboration de son système, la première idée de la lutte pour l'existence lui était venue de l'heureux hasard qui avait mis entre ses mains \ Essai sur la population, de Malthus.
Dans ses recherches sur la population, Malthus décrit en effet, sans prononcer le mot, le combat pour l'existence, qui résulte, dans la société humaine, des deux phénomènes concurrents, de l'accroissement illimité de la population, et de l'accroissement limité des subsistances. Il en montre les effets avec une grande abondance et une grande variété d'aperçus ; et il conclut que chaque individu doit se maintenir dans un état de lutte incessant, pour se conserver et assurer sa position au regard de tous les autres ^
Adopté par un grand nombre d'économistes, en dehors môme de toute adhésion aux idées spéciales de Malthus, comme le régulateur le plus parfait, en môme temps que le ressort nécessaire de l'activité économique, le prin-
1. Lettre de Darwin à HaeckeL reproduite par ce dernier, dans son Histoire naturelle de la création, ei dans O.Schmidt* Descendanceet darwinisme, iiAiS. Paris, F. Alcan.
cipe de la concurrence vitale devait prendre une nouvelle faveur, avec le rôle éminent que Darwin et ses successeurs lui assignaient dans les sciences de la vie.
Par une généralisation systématique, les successeurs de Darwin, plus que lui même, et surtout nombre de philosophes et de sociologues à leur suite, ont voulu faire de la lutte l'indice unique et exclusif du progrès, dans les sociétés humaines, comme dans le monde des plantes et des animaux.
Une généralisation aussi absolue peut paraître a prioTi excessive. Comme le remarque M. Metchnikoff, dans son livre snv La civilisation et les grands fleuves historiques, la sociologie est à la fois dépendante et indépendante de la biologie : dépendante, en ce qu'elle étudie les étapes supérieures d'une série progressive qui, des phénomènes chimiques, s'élève, sans solution réelle de continuité, jusqu'à ceux de la vie sociale ; indépendante, en ce qu'elle s'étend sur un domaine spécial de problèmes trop compliqués pour que leur solution scientifique soit possible, sans l'énoncé d'un principe plus synthétique et le secours d'un critérium nouveau'. C'est la même pensée qu'ex-