LA LUTTE POUR LA VIE DANS LES SOCIÉTÉS HUMAINES
Nous avons consulté jusqu'ici les naturalistes pour suivre, sur leur propre terrain, les auteurs qui, assimilant le progrès social au progrès biologique, tirent de leur étude des sciences naturelles des conclusions excessives et non justifiées. Mais, quelque secours que les sciences naturelles puissent offrir à la science
1. E. Perrier. Les Colonies animales et la formation des ovfjanlsmes. Préface et p. 781 et s.
sociologique par les analyses et les comparaisons qu'elles suggèrent, il ne faut pas en exagérer riraportance. Ce ne sont toujours que des comparaisons, d-es analogies, et souvent de simples manières de raisonner, décevantes et factices.
Il y a, entre les deux ordres de faits, biologiques et sociaux, à côté des ressemblances, des différences profondes. Les emprunts qui se font des uns aux autres, les déductions qu'on en tire, sont souvent trompeurs; et c'est, en dernière analyse, dans l'étude des conditions spéciales propres à la formation et à la croissance des sociétés humaines, et dans les dissemblances qu'elles présentent avec la formation des organismes et des sociétés animales, qu'il faut rechercher les causes véritables du progrès humain.
Les dissemblances entre ces deux ordres de faits sont considérables^ en ce qui concerne précisément la lutte pour la vie et la sélection qui en est la conséquenccv Déjà, à ne considérer que l'homme, pris isolément et comme individu, Wallace a remarqué que, par sa seule faculté de se vêtir et de se faire des armes et des outils, l'homme a enlevé à la nature la puissance, qu'elle exerce pleinement sur les animaux, de modifier sa forme et sa structure. Ceux-ci, pour pouvoir vivre, doivent subir,
dans leur structure, leur constitution physique, leurs mœurs, des modifications conformes à
celles de leur milieu. L'homme atteint le
même but, au moyen de son intellig^ence, qui lui permet de se maintenir en harmonie avec le monde extérieur, sans changer sa propre constitution. Ce sont les instincts sociaux et sympathiques, les facultés morales et intellectuelles, que la sélection naturelle a surtout développés et perfectionnés chez l'homme primitif; elle a cessé, semhle-t-il, d'avoir sur lui une influence appréciable, dès le moment où ces instincts et ces facultés ont atteint chez lui tout leur développement. Darwin lui-même, beaucoup plus circonspect que ses trop enthousiastes disciples, a exprimé des idées semblables et reconnu que la sélection naturelle paraît n'exercer qu'une action très secondaire sur les nations civilisées ^
Les différences qui séparent, au point de vue de la concurrence vitale, le règne animal et les sociétés humaines, ne peuvent être méconnues. Nous avons vu que la lutte pour la vie n'est pas l'unique indice du progrès, même
1. Darwin. La descendance de l'homme et la sélection sexuelle, p. 137 et s. — Cf. sur le même sujet, de Greef. Le Transformisme social, p. 237 et s. Paris, F. AIcan;et de Laanessar. La concurrence sociale et les devoirs sociaux. F. Alcan,
biologique. Mais à supposer qu'elle ait, en réalité, ce caractère, et qu'elle constitue, à elle seule, la loi que la nature a imposée au progrès animal, elle ne pourrait être, en même temps, la loi nalurelle du progrès humain, parce que la lutte est conditionnée et dominée, dans l'humanité, par un milieu artificiel qui est l'œuvre, non de la nature, mais de l'homme. Tandis que la lutte animale se poursuit entre des individus pareils et tels que la nature les a faits, et n'est influencée que par leurs qualités propres et personnelles, et par le milieu physique dans lequel ils vivent, elle s'engage, dans les sociétés humaines-, entre des individus dissemblables, pourvus, en dehors de toute supériorité naturelle, d'avantages résultant du milieu social où ils sont placés. Le milieu naturel, qui pouvait régler, en grande partie, les conditions de cette lutte, dans les temps primitifs, n'a plus qu'une action, à peu près nulle, chez les peuples parvenus à un certain degré de civilisation. L'influence décisive est celle du milieu social. Or, il n'y a aucun motif pour affirmer, a priori, que la concurrence vitale et la sélection artificielle qui peut en résulter, soient favorables au progrès, par elles-mêmes, et quel que soit le milieu dans lequel elles se produisent.
C'est cependant ce postulat qui est impliqua dans le système de ceux qui préconisent, en économie politique, la loi absolue du laisser passer et du laisser faire, <3u de ceux -qui, avec Spencer, prohibent toute intervention de l'Etat dans la réglementation de l'œuvre sociale, en dehors de ce qui est strictement nécessaire pour assurer le libre exercice des activités individuelles concurrentes. Ces systèmes impliquent, en réalité, que la sélection artificielle qui résulte de la lutte est une cause de progrès, pir elle-même, dans n'importe quel milieu donné.
Mais, tout au contraire, le progrès, dans les sociétés humaines, dépend d'abord et essentiellemenl, de la nature du milieu; la concurrence vitale et la sélection artificielle n'ont qu'une influence suboixlonnée.
L'erreur fondamentale du système qui applique la loi de la concurrence vitale et de la survivance des plus aptes aux sociétés humaines, a dit M. de Laveleye, est dans l'idée superficielle et fausse que, si l'on proclamait le régime du laisser passer et du laisser faire, ; les prétendues lois naturelles gouverneraient I l'ordre social. On oublie que les individus agissent tous sous l'empire d'institutions politiques et administratives, et des lois qui
règlent la propriété, l'hérédité, la prescription, et tous les rapports sociaux, de quelque nature qu'ils soient. Pour que les lois naturelles, et surtout celle de la survie des plus aptes, régnent dans les sociétés humaines, il faudrait détruire d'abord cet immense édifice de législation;, et retourner à l'état sauvage oii vivaient probablement les hommes primitifs, à la façon des animaux. Ceux qui, comme Spencer, Haeckel, veulent que la loi de la sélection naturelle soit appliquée à de telles sociétés, ne voient pas que le règne animal et l'organisation sociale, sont des milieux complètement dissemblables, et oii, par conséquent, la môme loi ne peut avoir que des etTets différents. Parmi les animaux, chaque individu se fait sa destinée à raison de ses aptitudes. Parmi les hommes, la destinée de chacun est déterminée en partie par les avantages qu'il obtient ou qu'il hérite de ses parents. Le principe que l'on veut appliquer est que la société est régie par des lois naturelles auxquelles il suffit de donner un libre cours, pour amener la plus grande somme possible de prospérité et de bonheur. Certes, la société humaine étant comprise dans ce que nous appelons la nature, obéit aux forces naturelles. Mais les institutions et les lois qui régissent l'acquisition et la trans-
mission des biens, sous leurs formes diverses, et toutes les lois civiles et pénales, émanent de la volonté de l'homme et des décrets du législateur, qui peut les abolir ou les modifier, si l'expérience ou une notion plus élevée de justice lui montrent qu'elles doivent être changées. Quant à la loi darwinienne du plus apte, il est impossible de la faire régner parmi les hommes, sans anéantir toutes ces institutions, d'une façon plus radicale que ne le rêvent les plus extrêmes nihilistes ^
La sélection produite par la lutte, soit des animaux, soit des hommes, n'est, en définitive, qu'un des modes de l'adaptation de l'individu à son milieu. Mais cette adaptation^ qui n'est chez l'homme que le résultat d'une sélection, non naturelle mais artificielle, peut être une cause de rétrogradation, aussi bien que de progrès, suivant la nature du milieu. Elle sera une cause du progrès, si ce milieu est favorable; elle sera une cause de rétrogradation, si le milieu est hostile.
Il en serait ainsi, même pour les animaux, si on suppose que des individus d'une certaine espèce, moins bien pourvus d'avantages que leurs rivaux, au lieu de succomber dans la
1. E. de Laveleye. Le socialisme contemporain, 9° éd. Appendice. L'Elat et l'individu, p. 375 et s. Paris, F. Alcan.
lutte qu'ils soutiennent avec eux, sont amenés à émigrer dans un milieu naturel moins favorable. Ces animaux, ainsi transportés dans une autre aire, s'adapteront à leur milieu nouveau. Mais cette adaptation même pourra les réduire à un type inférieur à celui qui leur appartenait dans le milieu d'où ils ont été chassés, et sera devenu ainsi, pour eux, une cause de rétrogradation, non de progrès.
Ce n'est donc pas la lutte, qui est seule, et par elle-même, une cause de progrès : elle n'en est qu'un des facteurs, dont l'intluence est subordonnée à l'influence du milieu.
La lutte, entant qu'elle exprime le conflit des intérêts privés et des activités personnelles concurrentes, ne pourra jamais être suprimée. Elle est une conséquence inévitable de l'exercice même de ces activités, et de la vie individuelle qui aura toujours une part prépondérante dans l'ensemble de la vie sociale. Mais cette lutte n'est pas la lutte naturelle du monde animal. C'est une lutte artificielle, qui n'est pas seulement conditionnée par tout le milieu social, mais qui peut être encore réglée, d'une manière plus directe, par la loi ou la coutume. Elle l'est, quoique d'une manière très imparfaite, même dans nos sociétés actuelles, par certaines dispositions légales, et
no-tamment par celles qui prohibent, par exemple, la violence, la tromperie, la fraude.
On ne peut prétendre que ce règlement soit le dernier mot de la sagesse humaine, et que rien ne peut y être ajouté. Cette lutte doit souffrir, au contraire, toutes les limitations qui, sans porter atteinte aux sources des énergies individuelles, sont de nature à les faire tourner au plus grand profit de la communauté, à ta plus grande coopération sociale.
Les sociétés les plus parfaites ne sont pas celles dans lesquelles la lutte intestine entre les individus est la plus intense et la plus rude. Ce sont celles oii le milieu social, les lois, loin d'exaspérer la lutte, la limitent, la règlent et en tempèrent les elîets, oii les membres de la communauté, loin d'être opposés les uns aux autres, dans un conflit universel et permanent, sont le mieux associés entre eux pour le plus grand nombre de leurs buts communs, et le mieux conciliés dans le libre exercice de leurs activités propres.