COOPÉKATION FORCÉE ET COOPÉRATION VOLONTAIRE
Le progrès s'est fait, sous ce rapport, par le ^ passage de la coopération forcée, issue des for-
mes de l'autorité, à la coopération volontaire, sortie du consensus des intérêts, et de la volonté générale présumée qui l'exprime.
Ces deux sortes de progrès, quoique devant coïncider, dans la règle, ne marchent pas cependant toujours de pair. Le progrès moraine suit pas toujours, du même pas, le progrès matériel, et réciproquement. On peut rencontrer un assez grand degré de coopération libre, quoique inconsciente, dans les sociétés primitives. Bien que la coopération soit le plus souvent marquée, dans ces sociétés, par le plus absolu et le plus cruel despotisme, il en est d'autres qui se sont constituées dans des milieux si favorisés que la coopération sociale s'y est organisée spontanément, avec un degré de liberté tel que des civilisations plus avancées pourraient le leur envier. Dans les sociétés, même fondées sur la contrainte la plus dure, la coopération est généralement spontanée et instinctive, dans le domaine delà coutume, pour tout ce qui ne touche pas les rapports des gouvernants avec les gouvernés, des classes privilégiées avec les classes sujettes, des vainqueurs avec les vaincus. Elle n'est établie, par la seule voie de l'autorité, que dans les rapports entre les gouvernants et les gouvernés, et surtout dans ceux des vainqueurs avec les vaincus. Mais,
quel que soit le degré de volonté libre qui se trouve dans de telles sociétés, ce ne sont jamais que des sociétés rudimentaires et primitives, quelle qu'ait été leur durée, si elles sont encore au stade de la coopération homogène ou quasi homogène. Ce n'est que dans la coopéjpération hétérogène largement développée, combinée avec l'avancement de la liberté et de la volonté consciente dans la coopération, que ise trouve le progrès intégral delà civilisation.
Ce passage de la coopération issue des formes de la liberté à celle qui relève des formes de l'autorité et de la contrainte, s'est opéré lentement et progressivement, sous l'influence de l'accroissement de la masse sociale, de sa différenciation, de l'accession au partage, direct ou indirect du pouvoir, des classes delà société les plus nombreuses, primitivement subordonnées, et des états successifs de la conscience collective.
Ce qui distingue la coopération forcée de la coopération volontaire, ce n'est pas seulement son origine, c'est aussi sa nature propre, et l'état mental qui y correspond. L'adhésion volontaire qui peut lui être donnée, de la part de ceux qui y sont soumis, n'en change pas le caractère.
Une coopération quelconque, même établie
par l'autorité la plus forte, ne peut être maintenue longtemps, par la seule contrainte matérielle. Elle ne dure et ne constitue un état régulier et permanent, que lorsque le temps et l'accoutumance ont amené la soumission et l'adhésion volontaire de ceux auxquels elle a été imposée. Toute société organisée est nécessairement liée à un état conforme de la conscience collective, à un ensemble de sentiments et de croyances appropriés. L'état mental correspondant à la coopération forcée, est une ferme croyance de la masse des gouvernés, en la puissance souveraine des gouvernants, et en l'excellence de leurs œuvres.
L'effort des gouvernants, dans tous les temps, a été de substituer, dans la coopération forcée, à la contrainte matérielle, l'exécution volontaire résultant de cet état mental. C'est de créer, chez les gouvernés, une mentalité qui les porte à accepter, comme une nécessité résultant d'un ordre surnaturel et divin ou, dans tous les cas, commandé par la nature inéluctable des choses, ce qui ne leur a été imposé à l'origine qu'artificiellement, dans l'intérêt des gouvernants et par la force.
Ce but est le mieux et le plus facilement atteint dans les temps primitifs, où la religion, la morale et le droit sont confondus. La classe
sacerJotalc qui, lorsqu'elle n'est pas la classe gouvernante, est presque toujours une classe privilégiée et associée aux gouvernants, remplit surtout merveilleusement cette tâche, d'adapter les croyances à l'ordre de choses existant.
C'est sous cette influence, et sous celle des gouvernants, comme aussi par la vertu inhérente à la longue pratique des institutions établies, et à la mentalité correspondante qu'elle développe et consolide, que la coopéra • tion instituée par la voie de l'autorité obtient, dès l'origine, ou gagne, dans le cours du temps, l'adhésion volontaire de ceux qui y sont soumis. La légilimilé des prescriptions juridiques, coutumières ou légales, parait fondée alors principalement, non sur la valeur intrinsèque de leur contenu, mais sur l'autorité de laquelle elles émanent. Elle prend sa source, d'abord pour la plupart d'entre elles et les plus importantes, dans la foi en l'autorité invisible qui est réputée lesavoir révélées, au cours des premiers âges des sociétés humaines, puis, à défaut de cette origine surnaturelle, dans le sentiment persistant de la sagesse infaillible de l'autorité humaine souveraine, et de l'obéissance nécessaire qui lui est due.
Mais le cours du temps, le développement général de la civilisation et, surtout les progrès
L'ÉVOLUTION ET LK PROGRÈS. Io-
de la science et de l'esprit humain, substituent, lentement mais sûrement, d'autres sentiments et d'autres croyances à ceux qui fondaient le droit sur cet ordre surnaturel et préétabli. La coopération sociale, lorsque cette base première vient à lui manquer, ne peut plus trouver de solide fondement que dans la j)ûursuite consciente des véritables buts sociaux et dans le sentiment croissant des liens de dépendance qui unissent les membres de la société, pour la réalisation de ces buts, et de la solidarité de leurs intérêts matériels et moraux.
C'est de ce progrés dans les sentiments de solidarité sentie et voulue que sort la coopéraralion volontaire fondée sur le consensus des intérêts, qui no peut remplacer la coopération primitive et purement autoritaire, que sur un terrain convenablement préparé, et dans un état de la conscience sociale qui y a disposé les esprits et les cœurs.
Mais cette forme nouvelle de la coopération doit être organisée, aussi bien que la première. Elle reçoit cette organisation, selon la nature diverse des buts à réaliser, soit de la loi issue de la volonté générale présumée, soit du libre jeu des initiatives individuelles, isolées, ou groupées dans des agrégats sociaux particuliers.
Cette coopération est donc légale ou libre.
i:;8 L'EVOLUTION ET LA FORMATION.