COOPÉRATION VOLOMAIRE ET LIBRE ASSOCIATION COOPÉRATIVE
L'association libre est la forme la plus parfaite de la coopération. Elle n'abolit pas la lutte, mais elle en restreint le champ, en lui enlevant tous les domaines de l'action dans lesquels les membres associés poursuivent des buts com-
muns; et elle en adoucit et en change, dans une certaine mesure, le caractère, dans le domaine des activités individuelles isolées. La lutte que soutiennent des hommes associés, pour des buts communs, n'est pas la même que cellequi s'engageentre ceuxquine sont unis par aucun lien. L'association développe, entre les premiers, des sentiments de solidarité et d'aide mutuelle, qui ne sauraient exister, au même degré, chez les seconds, et qui ne peuvent manquer d'exercer une certaine influence dans la poursuite même de leurs buts individuels concurrents.
C'est vers l'association libre que se dirigent aujourd'hui les vues de tous les hommes qui s'appliquent à corriger les défectuosités ou les vices de notre organisation sociale actuelle, non par les procédés violents ou révolutionnaires qu'impliquent, à des degrés divers, les théories communistes ou collectivistes, mais par la voie pacifique et régulière de l'évolution.
L'association a déjà accompli des merveilles dans le monde économique, et donné des résultats importants dans toutes les branches de l'activité humaine. La forme dernière qu'elle a revêtue, dans V association coopérative moderne, marque encore une phase supérieure de son développement.
Ce qui distingue cette forme nouvelle, ce qui lui donne sa plus haute valeur sociale et son caractère moral, c'est qu'elle constitue une association de personnes, non de capitaux, et qu'elle tend, non à l'enrichissement de ses membres, mais aune organisation et aune régularisation de la vie économique en général.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire du développement extraordinaire du mouvement coopératif depuis les célèbres Pionniers de Rochdale, qui l'ont inauguré, jusqu'à nos jours. Les propagateurs de ce mouvement ont pu et peuvent encore s'en exagérer la portée. Les associations coopératives, dans le sentiment de plusieurs d'entre eux, sont destinées à substituer, à notre état présent, un ordre économique tout nouveau, parla combinaison et l'alliance de leurs trois types principaux, d'associations de consommation, de production, de crédit. Elles doivent, à les en croire, faire dans un avenir plus ou moins éloigné, la conquête successive de l'industrie commerciale, et de la production manufacturière et agricole, par des voies toutes paciliques, et sans aucune intervention de l'Etat, et supprimer ainsi le douloureux antagonisme que notre régime économique actuel accuse entre le capital et le travail.
De telles vues d'avenir contiennent sans
L'ÉVOLUIIO.N ET LE PROGRÈS. 16o
doute, une part d'illusion. L'association ne peut pas être universelle, ni même pourvoir, dans des groupements distincts, à tous les besoins de la vie sociale. Elle ne peut, quelque extension qu'on lui donne, suppléer au libre jeu des initiatives individuelles, dans l'accomplissement de toutes les tâches sociales. Quelque bienfaisants que soient ses effets, elle ne serajamais le seul mode d'exercice de l'activité sociale. Tous les Imts sociaux ne [leuvent pas être remplis par elle. Un grand nombre d'entre eux sont, })ar leur natiiio même, plus sûrement atteints par les activités individuelles, et mieux garantis par l'organisation spontanée qui en résulte dans les sociétés bien réglées.
Mais si les plus ardents propagateurs de de l'œuvre coopérative peuvent s'en exagérer l'universalité et la puissance, les résultats immenses déjà acquis permettent d'affirmer que ses effets ne sont pas épuisés, et qu'elle est appelée à jouer encore un rôle plus important dans l'avenir. Au milieu de tous les rêves de rénovation et de réformes de toute sorte que notre siècle avuséclore, la libre coopération est la seule expérimentation sociale quiaitété pleinement vérifiée et réussie ; et elle paraît encore, dans l'état actuel de la science, l'hypothèse la plus plausible pour la réalisation d'une réno-
vation, au moins partielle, de notre régime économique.
Si elle a pu éveiller, dans certains esprits, de trop vastes espérances, elle n'en paraît pas moins destinée à concourir, de la manière la plus efficace, àl'avancementdu progrès humain et à apaiser, sinon à résoudre entièrement les conflits économiques les plus aigus du temps présent^.
1. V. parmi les nombreuses publications auxquelles a donné liea le mouvement coopératif : H. Gruger. Die Erwerb- W'irlhschafts Genossenschaflen in den einzelnen Làndern léna. J. Fischer. 1892. — Th. Hughues et Ed. Vansittart Neale. A. Manual for Coopération. Manchester. 1888. — B. Potter. Coopérative Movement in Great Britain. Londres. 1891. — G. Tremerel. Des Sociétés coopératives de consommation à l'étranger. Paris. Girard. 1894. — Gide. De la coopération (Discours d'ouverture du Congrès international des sociétés coopératives de consommation . Laroseet Forcel. 1889. — La Coopération. Conférences de propagande, 2' éd. Paris. 1906. — J. Girard. Vers la solidarité pour les Coopératives de consommation. Paris. 1904. — B. Lavergne. Les Fédérations d'achat et de productioti des sociétés coopératives distrihutives. Paris. 1908. — Protopopesco. Coopérations et Sociétés coopératives. Paris. 1908. (La Coopération dans ditférents pays, p. 158-223). — Congrès coopératif tenu à Lyon les 2S et 29 sept. 4907. Lyon. Au Sillon. « Les résultats matériels obtenus disait le rapporteur dans la première séance, expliquent les espérances hardies des coopératistes. Leur doctrine a, sur beaucoup d'autres, la supériorité d'une expérience heureuse. »