Neukamp, op. cit., p
JHERING. LE BUT DANS LE DROIT. .Il
reconnaît bien, dans l'histoire, l'existence de deux sortes de phénomènes, internes etexternes, qui paraissent exercer concurremment une influence sur le droit, dans le cours de son évolution. ;Mais ce n'est là pour lui qu'une apparence ; cen'est pas le fond des choses. Les phénomènes internes, telsquelecaractèredu peuple, sa manière de penser et de sentir, qu'il paraissait encore considérer, dans son Esprit du droit romain, comme un fait donné, un principe final d'explication, se résolvent purement et simplement, par une dernière analyse, dans les phénomènes externes d'oii ils dérivent. Une partie de son livre des Indo-Européens avant l'histoire, où il traite des Aryens et de leur période de migration, et de lacivilisation babylonienne, est consacrée à illustrer cette thèse. Nous ne pouvons pas entrer ici dans l'examen détaillé de cet essai de reconstitution d'vm passé antéhistorique et des hypothèses hardies sur lesquelles il re[)0se. C'est dans le livre même qu'il faut lire les développements ingénieux et brillants dans lesquels l'auteur fait sortir toute la civilisation babylonienne, de l'habitat, du sol, du voisinage de la mer, et de la fabrication de la brique et de la construction du navire qui en furent la conséquence.
Ce sont ces mêmes tendances ultra-positi-
visles d'Jhci'ing', qu'on remarque dans son second volume du But, avec sa détermination des mobiles d« la conduite humaine, et l'unité iinale à laquelle il les ramène tous.
11 trouve cette unité dans le seul égoïsme. Oii pourrait croire, si l'on s'en tenait à son premier volume, qu'il admet, à côté de ce sentiment, un autre sentiment également naturel, coexistant avec lui, le désintéressement, le détachement de soi, de son nom moderne le plus usuel, l'altruisme. Mais on voit, dès le second volume, que ee n'est pas là sa véritable pensée. L'égoïsme est proclamé le seul sentiment primitif et naturel ; et c'est de ce sentiment que la vie sociale a dégagé tous les autres, différents en apparence, mais qui s'y rattachent étroitement. Sec et nu chez l'homme de la nature, transformé chez l'homme civilisé, épuré et surtout agrandi dans le corps social, c'est toujours l'égoïsme fondamental et primitif.
Jhering développe cette idée sous toutes les formes, et avec un caractère de plus en plus absolu dans ses derniers écrits. C'est l'égoïsme que la nature a implanté dans le cœur de l'homme; l'histoire seule a tiré de lui le sens moral et le sentiment du droit. L'égoïste est le produit de la nature; l'homme moral est le produit de la société. La morale n'est autre
JHERIXG. LE BUT DANS LE DROIT. m
chose que l'égoïsme dans sa forme la plus haute; c'est la répétition d'une même pensée, à un degré plus élevé de l'évolution. Ce n'est pas, selon une formule qu'il se plaît à répéter, le sentiment du droit qui a créé le droit; c'est le droit qui a créé le sentiment du droit. Le droit est, comme tout le monde moral, une simple création de l'homme, « à laquelle la nature n'a pas eu la moindre part» '.
Merkel, dans son Introduction philosophique à la science du droit, de l'Encyclopédie d'HoltzendorfF, a signalé, en très bons termes, l'erreur d'Jhcring sur ce point. L'utilitarisme perfectionné, tel qu'il le reconnaît chez Jhering, Stuart Mil], Leslie Stephen et d'autres, n'accorde pas la valeur qui lui appartient à l'être humain et méconnaît l'origine des sentiments moraux qui se forment en lui à tous les degrés de son développement. Nous avons en nous des instincts, des penchants naturels, qui prennent leur racine dans l'organisation humaine et la structure particulière de l'individu. L'àmed'un jeune citoyen du monde n'est pas une feuille blanche sur laquelle on peut inscrire n'importe
1. V. Der Zweck, t. U, p. 174 et s. : Die gesellschaflliclie Théorie; p. 213 et s. : Der Gegensatz von gutund bôse ; der Tugendbegrifl ; der Pflchtsbegritf. — Enlv:ickeUingsfje.'>chic/ile, p. 19 et passim.
ni LA FINALITE DANS LE DROIT.
quel conlenu, et qui n'y ajoute rien. L'homme n'est un produit de la société qu'au sens dans lequel le chêjie est le produit du sol où il prend racine, et qui, d'un chêne, ne peut précisément laisser sortir qu'un chêne. Il y a des forces éthiques qui coexistent avec les forces égoïstes, dans la nature humaine; et les unes et les autres se développent, à des degrés divers, sous l'influence des conditions sociales. La bonté de cœur n'est pas un fruit des influences sociales, dans un autre sens que la dureté de cœur. La supposition que l'homme est venu au monde comme un égoïste absolu, et que la société a fait naître, comme par enchantement, de son égoïsme, toutes les forces morales dont il avait besoin pour atteindre ses buts sociaux, est aussi arbitraire que celle qui fait de l'individu, marchant dans les rangs de la société, un automate susceptible d'être transformé en une quantité quelconque, au gré des intérêts sociaux.
Il suffit, pour se convaincre du caractère insoutenable d'une telle prétention, de considérer l'amour maternel qui, d'une part, est un élément essentiel de l'éthique humaine et s'y révèle comme l'une des forces de la nature, et qui, d'autre part, se manifeste également aux degrés les plus élevés et moyens de l'animalité*
JHERING. LE BCT DAXS LE DROIT. 55
Les instincts répondant à nos sentiments moraux sont, en général, représentés, de diverses manières, dans le monde des animaux, où ils ne peuvent cependant être considérés comme une production artifii-.ielle de l'éducation, ni ramenés, comme source dernière, à l'expérience de l'individu par rapport aux conditions de son bien-être. Or, il est impossible, sans faire preuve d'un dogmatisme qui ferme les yeux à l'évidence des faits, d'admettre que l'organisation humaine soit plus [)<iuvre, sous ce rapport, que l'organisation animale, et que ce qui est sorti, dans celle-ci, d'un penchant naturel, ne se soit développé qu'artificiellement dans la première. L'homme est sociable, de sa nature; il ne l'est pas seulement par la vertu de l'institution sociale. Ses expériences portent, dès l'origine de la vie, à la fois sur des mobiles égoïstes et sur des forces différentes qui contribuent à la formation d'un certain idéal éthique, et qui ne sont pas seulement un écho des impératifs sociaux.
Dans la troisième édition, toute récente de cette môme Encyclopédie, le nouvel éditeur Kohler, apprécie de la même manière, les conceptions d'Jhering sur ce point. Elles sont, dit-il, contredites par les premières données de l'histoire. Nous trouvons chez l'homme des
sentiments altruistes, si loin que nous remontions dans le passé. L'amour des enfants, l'hospitalité, -eont plus anciens que la propriété. L'auteur affirme môme que les instincts sociaux, sans doute plus élémentaires, ont du moins une plus grande force à l'origine des sociétés, et que ce n'est que plus tard que l'égoïsme de l'individu prend toute son extension. L'interprétation d'Jhering, des données historiques sur ces formations morales, les dénature \
Dans son étude si pénétrante sur la Psychologie des Senliments, M. Ribot rejette également la théorie qui fait de l'altruisme un simple produit de l'égoïsme transformé. 11 montre que l'instinct altruiste est lui-même naturel et primitif; qu'il en est de même du sentiment moral qui en dérive ; que ce sentiment n'est pas, à son origine, dû à une idée, à un jugement; qu'il est, dans son fond, de l'ordre moteur, non de l'ordre intellectuel, mouvement ou arrêt de mouvement, tendance instinctive à agir oii à ne pas agir, et, en ce sens,
1. R. Y. HoItzendorfT. Enc;/clopûdie der Rechtswissc7ischu/Ï : Merkel, 5- éd., p. 87;etKohler, 6 éd. (1902j, p. 13. — Y. sur la .Morale utilitaire; avec Guyau, La morale anglaise contemporaine, et Fouillée, L'idée moderne du droit; l'important ouvra^ de Wuadt, Etik, 3' éd. (1903), t. I, p. 484 et s., et t. II, f. 9 ets.
Inné en un mot, non à la façon d'un prétendu archétype invariable, éclairant partout et toujours, et d'où les idées morales sortiraient, innées elles-mêmes et toutes formées, mais à la manière de la faim, de la soif et des autres besoins constitutifs. Et M. Ribot donne, avec Merkel, comme la meilleure preuve on faveur de l'innéité du sentiment altruiste, l'alfection, l'attachement qui se rencontrent môme chez les animaux, et qu'on ne peut attribuer à un calcul, à des prévisions intéressées; de telle sorte que l'innéité de ce sentiment lui paraît établie sans réplique '.
Jhering pousse encore, à un autre point de vue, sa théorie à ses conséquences extrêmes, par son abus do la finalité absolue qui lui fait voir, dans toutes les périodes de la vie sociale, môme les plus primitives, une formation consciente de la morale et du droit. 11 est en désaccord, sur ce point, avec les adversaires même de l'Ecole historique, qui reconnaissent, la plupart, la formation inconsciente du droit dans sa première période coutumière; il l'est également avec les philosophes les plus engagés dans les voies de la science positive.
M. Ribot, dans l'ouvrage que nous venons de
1. Ribot: La Psychologie des sentiments, p. 234 et ^86. Paris, F. Alcan.
5s LA FINALITE DANS LE DROIT.
citer, remarque ' qu'il faut distinguer, dans l'évolution de la morale, deux périodes distinctes. La première, instinctive, spontanée, inconsciente* déterminée par les conditions d'existence du groupe, s'exprime par les mœurs, mélange hétérogène de croyances et d'actes, moraux, immoraux, ou amoraux, ou puérils. La seconde, consciente, réfléchie, aux aspects multiples comme les formes supérieures de la vie sociale, s'exprime dans les institutions, les lois écrites, les codes civils et religieux, et plus encore dans les spéculations abstraites des moralistes et des philosophes. La plupart des constructeurs de morale savante ont dédaigné la première période; et c'est à tort, car elle est la source*.
La finalité consciente, quelque soit son rôle, et quoique son importance augmente progressivement avec les périodes les plus avancées de la civilisation, ne peut pas servir d'explication intégrale de la vie sociale, de toutes les règles de la morale, et du droit.
Cette critique d' Jhering sur deux points, dont le premier, d'une grande importance pour la mora".:", intéresse beaucoup moins le droite ne doit pus nous empêcher de reconnaître toute la