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TENTATIVE D’AVORTEMENT PAR INGESTION DE POUDRE A FUSIL

bâton qu’il élevait au-dessus de sa tête, puis qu’il la laissait subitement retomber.

Cette manœuvre me semble bien peu vraisemblable. Soulever une jeune fille qui pèse plus de 100 livres, élever ce poids audessus de sa tête et faire que le corps de cette personne ne soit pas accolé au sien pour qu’elle puisse retomber lourdement à terre, est peut-être dans les possibilités d’un hercule exercé, mais n’est certainement pas à la portée d’individus non familiarisés avec les tours dans lesquels il faut associer la force et l’adresse.

4. — Tentative d’avortement par ingestion de poudre à fusil, ail, sabine, absinthe, seigle ergoté.

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. A. Lascoux, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 18 juin 1888, ainsi conçue :

« Vu la commission rogatoire ci-jointe de notre collègue de R... ; affaire contre fille L.. .et sieurs F...etG... : avortement et complicité.

« Commettons M. le Dr Brouardel pour dresser le rapport demandé par notre collègue de R... »

Ai pris connaissance de ladite commission rogatoire ainsi conçue :

« Nous, L..., juge d'instruction de l’arrondissement de R...

« Vu la procédure suivie contre les nommés :

« 1° L... (Ernesline), dite B..., seize ans, domestique, demeurant à Ch...;

« 2° F... (Alzice-Albert), trente-six ans, charretier, demeurant à V...;

« 3° G... (Pierre-Barthélemy), soixante et onze ans, demeurant à B..,.

« Inculpés d’avortement et complicité, libres.

« Vu l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, en date du 12 juin 1888.

« Attendu que la fille L..., après avoir absorbé différents breuvages dans le but de se faire avorter, aurait fait une fausse couche le 14 mars 1888, au domicile de ses maîtres, les époux B..., cultivateurs à Ch... ;

« Attendu qu’il importe de rechercher quelles causes ont pu provoquer cet accident, s’il a été provoqué par aliments, breuvages, médicaments, violences ou tout autre moyen;

« Qu’il résulte des renseignements recueillis que la fille L... aurait absorbé les breuvages suivants dans le courant du mois de février 1888 :

« 1° Da vin blanc, contenant de la poudre à fusil et de l’ail en gousse,

« 2° Du vin blanc, contenant de la Sabine,

« 3° Du vin blanc, mélangé avec de l’absinthe,

« 4° De l’absinthe pure,

« 5° Du vin blanc, contenant du seigle ergoté pulvérisé.

« Attendu d’un autre côté que la fille L... aurait été touchée dans les parties sexuelles avec une allumette pointue, mais qu’à ce moment elle n’aurait ressenti aucune douleur et qu’il paraît résulter de l’enquêle que cette allumette n’a pas été introduite profondément dans les parties sexuelles.

« Qu’il importe d’être renseigné sur la portée et l’efficacité de ces diverses manœuvres.

« Altendu que des constations médico-légales ont déjà été faites, mais que ces constatations ne sont pas suffisamment précises.

« Commettons aux fins ci-dessus désignées, M. le Dr Brouardel, demeurant à Paris.

u Lequel, après avoir prêté le serment prescrit par la loi, recherchera les causes qui ont pu procurer l’avortement de la fille L... Dira si ledit avortement a été procuré par aliments, breuvages, médicaments ou violences; se prononcera sur l’efficacité et les conséquences possibles des manœuvres indiquées plus haut; indiquera quel a pu être l’effet des breuvages absorbés;

« Dressera de ses opérations un rapport, qui nous sera transmis après avoir été affirmé sincère et véritable. »

Serment préalablement prêté, réponds comme il suit aux diverses questions posées par M. le Juge d’instruction de R....

I. — Il est extrêmement difficile de faire des réponses précises aux questions formulées plus haut. Un premier point domine tout le débat. Certaines femmes font spontanément des fausses couches, malgré les soins que peut inspirer la plus extrême prudence. Tous les médecins ont assisté à des accidents de ce genre, bien qu’ils aient maintenu les femmes couchées, immobiles, au lit pendant plusieurs mois. D’autres femmes au contraire mènent au terme normal leurs grossesses, malgré les accidents, quelquefois les violences les plus graves. Cette constatation peut se traduire par cette formule scientifique, c’est que les contractions utérines sont provoquées, chez certaines femmes, par la plus minime excitation (ingestion de café, station verticale un peu prolongée, émotion morale, etc.), que, chez d’autres, les fibres musculaires de l’utérus ne se contractent que sous

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l’influence des excitations les plus énergiques. Ce n’est donc qu’en réunissant tous les indices que l’on peut recueillir sur les sensations éprouvées après l’ingestion des breuvages abortifs, sur le temps qui s’est écoulé entre le moment de l’absorption et la fausse couche accomplie, que le médecin légiste peut, dans un certain nombre de cas, établir une relation de cause à effet entre l’ingestion de ces substances abortives ou certaines manœuvres directes et l’avortement lui-même. Ces renseignements nous manquent pour dire si la fausse couche a été le résultat direct de l’ingestion de ces breuvages ou de l’introduction d’une allumette pointue dans les organes génitaux de la fille L....

II. — Le vin blanc additionné de poudre à fusil, d’ail, de sabine, d’absinthe, de seigle ergoté pulvérisé, a dans le peuple la réputation de provoquer les avortements. S'il est démontré que la fille L... a fait usage de ces divers breuvages, il n’est pas douteux qu’ils ont été absorbés dans le but de faire cesser une grossesse. Ils ne pouvaient être ingérés dans une autre intention.

La puissance d’action de ces diverses substances est d’ailleurs très inégale; elle varie aussi suivant l’époque de la grossesse.

L’addition au vin de poudre à fusil, d’ail, est insignifiante; il en est à peu près de même de l’absinthe même pure.

La sabine ne semble amener l’avortement qu’après avoir provoqué des douleurs gastro-intestinales très violentes, des vomissements, des selles liquides parfois sanguinolentes. Quelquefois même la mort de la femme est survenue sans que l’avortement tait été accompli.

La poudre de seigle ergoté s’est le plus souvent montrée inactive, quand le travail de l’accouchement n’est pas commencé. Toutefois, d’après certains auteurs, prise à dose élevée, 6, 8, 10 grammes, pendant un temps assez prolongé, la poudre de seigle ergoté a pu déterminer des contractions utérines et par suite l’avortement.

En résumé, il n’est pas douteux que les diverses substances indiquées plus haut ont la réputation d’être capables de provoquer des avortements, que c’est dans ce but qu’elles sont ingérées ; mais si elles témoignent des intentions des personnes qui en font usage, elles se montrent le plus souvent inefficaces.

III. — Les manœuvres mécaniques directes, piqûre des membranes, décollement des membranes par injection de liquide à l’intérieur de l’utérus, ont au contraire une efficacité trop bien démontrée.

Mais je ne trouve pas dans la commission de M. le Juge d’ins

ANNEXES

truction de fait qui soit de nature à permettre de supposer que chez la fille L... l’avortement reconnaisse une semblable cause. Une allumette pointue, à moins de conformation anormale, peu probable chez une fille qui, semble-t-il, n’avait pas eu encore d’enfant, est trop courte pour atteindre la cavité utérine à travers le vagin et le col. Pour réussir avec un instrument aussi primitif, il faudrait que la voie ait été éclairée par l’application d’un spéculum ou qu’il ait été guidé par un doigt exercé.

Conclusions. — 1° L’addition à du vin blanc de poudre à fusil, d’ail en gousse, de sabine, d’absinthe, de seigle ergoté pulvérisé témoigne que la personne qui a bu ces divers breuvages avait l’intention de provoquer un avortement.

2° Mais si telle est l’intention, révélée par l’usage de ces diverses substances, il n’est pas démontré qu’elles aient en général ou qu’elles aient eu, dans le cas particulier, une efficacité réelle.

Une restriction sur ce point est nécessaire, car la facilité avec laquelle survient l’avortement, même spontané, chez les diverses femmes est essentiellement variable.

3° Si les manœuvres directes se sont bornées à l’introduction peu profonde d’une allumette pointue dans les organes génitaux, elles témoignent, comme l’usage des breuvages cités plus haut, d’une intention criminelle, mais elles ont été très probablement inefficaces.

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