AVORTEMENT TRÈS PROBABLEMENT PROVOQUÉ
n’ont pu être observés. Un écoulement sanguin a commencé à se produire.
Cependant la situation s’aggrave et vers 2 heures la mort survient. Peu d’instants avant, la sarge-femme avait trouvé dans le col un pied engagé.
Or, quinze heures après le décès, après une nuit assez fraîche (15° environ), par un temps absolument sec (vent du nord-ouest), la putréfaction a commencé à se manifester. Vers 9 heures du matin, l’odeur était telle qu’il a fallu procéder à la mise en bière, et à 5 heures du soir, au moment où j’ai pratiqué l’autopsie, vingtsept heures après la mort, voici dans quel étal j’ai trouvé le cadavre.
La tête, le tronc et les membres sont boursouflés, distendus, d’une couleur verte; l’épiderme s’enlève par larges plaques et d’énormes phlyctènes le soulèvent. Un liquide séreux rougeâtre trempe le suaire; l’intestin est distendu par les gaz et, sous l’intluence de cette putréfaction extraordinaire, le fœtus a été expulsé et repose entre lesjambes de la mère.
Ce fœtus est lui-même macéré, putréfié : cependant je puis constater au niveau du frontal gauche deux petites piqûres très voisines l’une de l’autre, paraissant produites par un corps effilé (comme pourrait les faire une aiguilleà tricoter).
A l’ouverture du corps, dégagement considérable de gaz infects. L’intestin est distendu : l’épiploon le recouvre complètement. Pas de trace de péritonite, ni injection, ni adhérences, ni liquide. Je plonge ma main pour chercher l’utérus et je rencontre une sorte de bouillie qui se dissocie sous mes doigts et à travers laquelle je pénètre dans le vagin. Ceci est bien un phénomène de décomposition cadavérique, puisque le bassin ne renferme ni sang, ni liquide d’aucune sorte, et qu’il n’y a pas de péritonite. La partie inférieure de l’utérus est plus ferme : je puis la détacher complètement et m’assurer qu’il n’existe nulle trace de blessure.
Les autres viscères, sauf leur état de décomposition, ne présentent aucun caractère digue d’être noté.
Voici donc une jeune fille qui, après quelques scènes domestiques, quelques violences, mais aussi après des manœuvres abortives sinon certaines, du moins très probables, est prise soudainement d’accidents rapidement mortels, caractérisés essentiellement par de violentes douleurs utérines, du délire et une agitation extrême. La nuit survient et presque instantanément la putréfaction commence, dans des circonstances plutôt défavorables : nuit fraîche, air sec.
Puis-je conclure à une explosion d’accidents dus à l’auto-infec- P. Brouardel. — L’Avortement. 47
ANNEXES
tion, avec le fœtus et l’ utérus comme foyers? Cette infection putride n’explique-t-elle pas mieux que tout la putréfaction extraordinaire quia envahi l’organisme dans un délai absolument anormal?
Or, si ce cas vous paraît peu ordinaire, ne serez-vous pas plus surpris si je vous dis que c’est le troisième qui est observé depuis quelques mois. Deux jeunes femmes ont pareillement succombé rapidement au cours d'avortement et, dans chacun de ces cas, la putréfaction s’est manifestée en quelques heures (six heures pour la dernière, qui est morte au mois de mars).
Je n’ai rien trouvé de pareil dans la littérature médicale. J’ai pensé, Monsieur le Professeur, que cette observation aurait quelque intérêt pour vous, et que vous voudriez bien me prêter le secours de votre expérience.
Vous me reprocherez sans doute de n’avoir pas conservé le tube digestif et ses annexes pour les soumettre à une analyse. Je plaide coupable et ne demande qu'à exposer les raisons qui m’ont empêché de le faire.
D’abord l’état de putréfaction extrême des organes ; ensuite le résultat négatif fourni par les recherches dans les cas antérieurs que je vous ai signalés.
Mon opinion est que nous avons affaire à une faiseuse d’anges ; mais je me demande si les complications observées sont suffisamment expliquées par l’auto-infection, ou s’il existerait quelque drogue qui pût produire sur l’organisme les effets que j’ai tâché de vous décrire.
Veuillez recevoir, Monsieur le Doyen, avec tous mes remerciements, l’expression de mes sentiments de très haute considération.
Dr P....
J’ai répondu à mon confrère que ces accidents rappellent ceux d’une septicémie suraiguë, telle que celle que l’on peut produire expérimentalement par inoculation, mais que je ne connaissais pas de fait absolument semblable. Enfin que cette série de trois femmes succombant dans la même localité, dans des conditions presque identiques, en un temps assez court, devait faire penser à l’intervention d’une matrone maniant quelque instrument sale.
7. — Inculpation d’avortement par déchirure des membranes. Relation médico-légale de l’affaire du Dr C... et de D..., par
Tarnier et P. Brouardel.
Les 10, il et 12 février 1881, un procès qui a vivement ému l’opinion publique s’est déroulé devant les assises de la Seine.
Une jeune fille, avant de mourir, avait formulé contre un docteur en médecine et contre son amant une grave accusation. D’après cette pauvre fille, le 9 juin 1880, elle serait devenue la maîtresse d’un nommé D..., négociant ; elle se serait bientôt aperçue qu’elle était enceinte. Son amant l’aurait conduite, le 14 août, chez le D1’ G... Celui-ci aurait immédiatement pratiqué sur elle des manœuvres, à la suite desquelles elle aurait fait une fausse couche, trente-six heures après sa visite. Quelques jours plus tard, elle aurait été obligée de prendre le lit, et, après divers accidents dont la complexité avait rendu le diagnostic assez obscur, elle succombait à la Maison de santé, le 7 octobre 1880.
La position sociale des accusés, les témoignages nombreux apportés à l'audience par des hommes dont l’honorabilité n’était pas suspecte, avaient passionné l’opinion publique. Nous n’avons pas l’intention de rappeler les divers incidents, qui sont d’ailleurs reproduits dans les journaux judiciaires, mais nous avons cru qu’il était bon de soumettre au jugement de nos confrères les parties médico-légales du procès. La lecture des deux rapports, que nous reproduisons in extenso , fera connaître les diverses questions auxquelles nous avons dû répondre.
Deux de nos confrères, M. Pozzi, professeur agrégé à la Faculté de médecine, et M. le Dr Bouloumié, ont soulevé à l’audience quelques hypothèses médicales favorables à la défense, présentées, d’ailleurs, avec une parfaite courtoisie. Nous avons cru de notre devoir de soumettre, en même temps que nos rapports, leurs dépositions, rédigées par eux-mêmes, au jugement du public médical. Le lecteur possédera ainsi toutes les pièces du procès.