II. — Rapport du Dr Brouardel
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. X..., Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 4 mars 1881, ainsi conçue :
« Vu la procédure en instruction contre les nommés Ch... (Philippe), docteur en médecine, et fille C..., fourreuse, inculpés d’avortement.
« Attendu qu’à la date du 27 janvier 1881, M. le Dr Brouardel a été commis par le Parquet, à l’effet d’examiner la fille G... (Anna), inculpée d’avortement.
« Attendu que cette fille, actuellement détenue^à Saint-Lazare,
accuse des violentes douleurs dans le bas-ventre, et un état de maladie grave, qu’elle impute aux pratiques abortives qui auraient été accomplies sur elle par le Dr Ch...
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de visiter à nouveau la fille Anna C... et, après avoir recueilli d’elle les détails relatifs à l’opération qu’elle aurait subie, de l’examiner et dire l’état dans lequel elle se trouve, si les douleurs qu’elle ressent sont dues aux pratiques opérées sur sa personne et quelles peuvent en être les conséquences. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l’examen de la fille Anna C..., le 7 mars 1881.
La fille Anna C... est, depuis notre visite du 28 janvier, très affaiblie. Elle nous paraît plus pâle;, plus maigre qu’à cette époque.
Interrogée sur les maladies qu’elle a éprouvées d’abord avant la grossesse qui s’est terminée à la fin de janvier, puis sur les accidents qui sont survenus pendant la grossesse et depuis la fausse couche, elle nous répond sur le premier point que, depuis son arrivée à Paris en 1874, elle a eu des abcès autour du cou dont on voit les nombreuses cicatrices difformes. Dès cette époque, elle aurait eu « une maladie de poitrine ». En 1875, elle aurait fait une fausse couche de deux mois. Cette fausse couche n’aurait pas été suivie de phénomènes inflammatoires. Mais bientôt elle aurait eu une arthrite du genou, les abcès du cou se seraient reproduits, de nouveaux troubles pulmonaires seraient survenus et cette fille aurait dû, pour ces diverses causes, entrer à l’hôpital à plusieurs reprises, à l’Hôtel-Dieu, à la Pitié, à la Charité et à Necker. C’est pour des troubles analogues survenus dans sa santé qu’elle aurait été soignée par le Dr Ch... depuis le mois de septembre 1879. Pendant toute cette période, les accidents accusés paF la fille Anna C... sont de nature scrofuleuse. La fausse couche de 1875 ne semble pas avoir provoqué des désordres utérins ou péri-utérins spéciaux. "Si les règles ont été à diverses reprises supprimées, comme l’affirme la fille C. .., ce trouble menstruel s’explique facilement par l’état de la santé générale.
En août 1880, la fille C... aurait pris un amant et serait presque de suite devenue enceinte. Pendant celte grossesse, il serait survenu des troubles nerveux caractérisés par des syncopes plus ou moins profondes, des douleurs dans les diverses régions du corps, des points de côté siégeant plutôt dans l’abdomen, mais sans localisation précise. L’appétit aurait diminué, la faiblesse aurait été très marquée, la marche difficile. Toutefois, il ne semble pas que cet état de santé ait forcé la fille C... à prendre ]e lit, ni même à interrompre son travail.
AVORTEMENT A L’AIDE D’iNSTRUMENTS.
En tout cas, la fille G... affirme que ces douleurs auraient été augmentant jusqu’à la visite qu’elle fit le 24 janvier chez le Dr Ch...
Pendant celte grossesse, la fille C... avoue qu’elle avait usé de drogues dans le but de se faire avorter. Elle dit qu’elle prenait du safran dans du café, soit pur, soit mélangé à une certaine quantité de feuilles sèches.
Le 24 janvier, au matin, elle se serait rendue chez le Br Ch... Celui-ci l’aurait fait placer sur un fauteuil à bascule et lui aurait introduit dans les parties génitales un instrument qu’elle n’a pas vu et dont elle ne peut définir ni la forme ni la nature. L’introduction de cet instrument n’aurait pas été douloureuse et n’aurait pas déterminé d’écoulement de sang; l’inculpée n’aurait du reste pas constaté ultérieurement de taches sanguines sur sa chemise; mais deux heures après environ et alors qu’elle était revenue dans son atelier, elle aurait senti un liquide aqueux s’écouler petit à petit du vagin (et non de l’urètre) et mouiller ses vêtements. Après les manœuvres exercées sur elle, elle se serait sentie affaiblie, aurait eu des nausées, rendant l’alimentation presque impossible ; et cet état général aurait persisté, mais sans augmentation des douleurs de ventre, jusqu’au moment de l’accouchement dans la nuit du 26 au 27 janvier, c’est-à-dire pendant trois jours.
La fille C... donne, relativement aux circonstances qui ont accompagné et suivi son accouchement, les mêmes détails qui ont été exposés dans notre précédent rapport. Depuis notre première visite, elle aurait éprouvé de vives douleurs dans le ventre. Son état de maladie augmentant, elle serait de nouveau entrée à l’Hôtel-Dieu où elle aurait eu une inflammation du bas-ventre, une péritonite, dit-elle. Elle se plaint en outre d'avoir une toux très fatigante, de manquer complètement d’appétit et de ne pouvoir dormir. Elle est d’ailleurs dans un état d’excitation nerveuse extrême; son récit est continuellement interrompu par des sanglots, et elle parle avec exaltation des conséquences que sa faute pourra avoir pour elle-même et pour sa famille.
Le ventre n’est pas tuméfié, et ne paraît pas très douloureux à la pression; les douleurs que la fille C... éprouverait en cette région seraient spontanées et ne siégeraient pas toujours aux mêmes points. Le fond de l’utérus ne dépasse pas le bord supérieur du pubis.
Par le toucher vaginal, on constate que le col de l’utérus est un peu plus volumineux qu’à l’état normal, qu’il est mou, que le ballottement de l’utérus est douloureux. Mais il est difficile d’apprécier la réalité et l’intensité de la douleur, parce que l’in-
ANNEXES
culpée pousse sans interruption, même quand on ne la touche pas, des cris et des plaintes inarticulés. Par le toucher combiné avec la palpation abdominale, on trouve l’utérus un peu volumineux, en antéflexion et antéversion légères. Les culs-de-sac vaginaux sont libres, on ne perçoit aucune tuméfaction, ni pelvipéritonite, ni phlegmon des ligaments larges. Toutefois, l’utérus est peu mobile, il semble retenu par des fausses membranes, des adhérences résultant d’une pelvi-péritonite antérieure, dont il serait d’ailleurs impossible de fixer la date.
L’examen au spéculum ne laisse voir aucune cicatrice du col, il n’y a pas d’ulcération. L’orifice n’est pas entr’ouvert, il est transversal et mesure 1 centimètre environ. Les lèvres ne sont pas déchirées.
La percussion de la poitrine montre que les deux sommets des poumons, surtout le gauche, sont mats. L’auscultation permet d’entendre des craquements secs au sommet des deux poumons en arrière, et une respiration soufflante avec retentissement de la voix en avant.
Aujourd'hui 7 mars, la fille G... n’a pas de fièvre.
A la base du cœur, au premier temps, on entend un souffle doux d’anémie.
Conclusions. — 1° La fille C... est atteinte d’une bronchite tuberculeuse ancienne ;
2° Les organes génitaux, utérus et annexes, ne sont pas actuellement le siège d’une inflammation en évolution.
3o Les adhérences notées plus haut qui limitent l’étendue des mouvements que l’on peut imprimer à l’utérus sont la conséquence d’une inflammation du péritoine du petit bassin; on ne pourrait préciser la date de cette inflammation antérieure.
4° En admettant que cette inflammation ait succédé à la fausse couche du 27 janvier, cette pelvi-péritonite aurait été peu intense, car elle peut être dès maintenant considérée comme guérie. La cause réelle de cette lésion ne saurait être déterminée. En effet, la pelvi-péritonite survient parfois après les fausses couches spontanées, surtout lorsque les malades ne se soumettent pas à un repos rigoureux. Elles surviennent plus souvent après les fausses couches provoquées précisément parce que cette nécessité du repos est alors généralement mal observée.
5° On ne peut donc dire si les douleurs accusées par la fille C..., et si la pelvi-péritonite qu’elle aurait eue, doivent être attribuées aux pratiques abortives qui auraient été opérées sur sa personne, ou si elles ont pu survenir spontanément après un avortement naturel ou provoqué.
AVORTEMENT A l’aIDE D’INSTRUMENTS.