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AVORTEMENT A L’AIDE D’INSTRUMENTS

4° En supposant que le Dr Ch... ait glissé une sonde dans le spéculum pour opérer le décollement du fœtus, la fille C... devait-elle nécessairement ressentir quelque douleur par suite de cette opération? Elle déclare que l'opération n’a pas duré deux minutes, qu'elle n'a rien vu à cause de la position penchée imprimée à son corps, et qu'elle n'a ressenti autre chose que l'impression d'un corps rond, froid et métallique qu'on lui introduisait dans les parties.

La sensation que ies femmes éprouvent au moment où un instrument pénètre dans l’orifice du col de l’utérus est très variable. Lorsque la femme n’est pas enceinte et que l’orifice interne est étroit, le plus souvent elle éprouve, au moment où on passe la sonde utérine, une sensation douloureuse. Lorsque la femme est enceinte et qu’un accoucheur, par suite d’accidents assez graves pour compromettre la vie de la femme, est obligé de pratiquer un avorlement ou un accouchement prématuré, souvent la femme n’accuse aucune sensation. Lorsqu’il s’agit d’avortement provoqué par une main criminelle, il y a assez fréquemment une sensation de farfouillement ou de piqûre, nettement signalée dans des cas nombreux.

La fille G... ne devait donc pas nécessairement ressentir une douleur par suite de cette opération.

Faite par une main exercée, la manœuvre nécessaire ne dure certainement pas deux minutes.

Lorsqu’une femme est placée sur un lit à spéculum, le siège est plus bas que les genoux, les jupons sont relevés sur le basventre, la tête est presque horizontalement située par rapport au siège; dans cette position, les médecins savent tous qu’ils peuvent toucher le col de l’utérus avec le crayon de nitrate d’argent ou tout autre instrument, et que la femme ignore absolument ce que l’on a fait. Elle ne peut pas voir et elle ne sent rien.

La seule sensalion éprouvée est celle que provoque l’introduction du spéculum, dont la température froide avertit la patiente de la manœuvre que l’on pratique.

5° L'avortement aurait été pratiqué par le Dr Ch... le 24 janvier, à 8 heures et demie du matin. La fille C... s'est rendue à pied à son atelier. Là elle a été prise de violentes douleurs dans le basventre. Vers 10 heures, elle a senti que de l'eau s'échappait de son sein, et en passant sur le Pont-Neuf, une heure après, elle a évacué encore de l'eau ;

6° La fausse couche s'est produite dans la nuit du 26 au 27 janvier.

Il importe que le Dv Brouardel affirme, au point de vue médical, le mérite des explications fournies par le DT Ch..., et qu'il dise si les accidents qui se sont produits chez la fille C... pendant et après

ANNEXES

V avortement concordent avec l’opération qu’elle dit avoir subie et la date qu’elle lui assigne .

Dans un avortement spontané ou criminel, lorsque les contractions utérines ont duré un certain temps, les membranes se rompent, il s’écoule alors une certaine quanlité de liquide, variable dans les divers cas. Parfois, si l’avortemenl a été provoqué par déchirure directe de ces membranes, cet écoulement commence de suite après l’opération. Ce cas est le plus rare.

Puis, ainsi que le dit Tardieu (1) :

« Le travail s’établit avec plus ou moins de rapidité et l’expulsion du fœtus, annoncée par les douleurs caractéristiques de l’enfantement, a lieu à une époque qui varie, mais qu’il est très utile de préciser. Les faits d’accouchement prématuré artificiel peuvent ici être rapprochés avec intérêt des avortements, et l’on a ainsi une somme de faits qui permet des conclusions plus positives. Orfila, sur 34 cas d’accouchement provoqué, avait noté que le minimum de temps écoulé entre l’opération et l’expulsion était de treize heures et demie, et le maximum de six jours. J’ai constaté de mon côté, dans mes nombreuses* observations, que l’avortement provoqué par des manœuvres criminelles directes, telles que piqûre, perforation des membranes, avait eu lieu le plus souvent dans les quatre jours qui les avaient suivies, quelquefois immédiatement par le fait d’une dilacération complète, d’autres fois, en moins de douze heures, après vingt-quatre heures, après deux, trois ou quatre jours. — Je considère comme rares les cas où la date de l’expulsion du fœtus a été de six, sept, huit et onze jours. Le minimum et le maximum du temps écoulé entre l’opération et la consommation de l’avortement varient donc de cinq heures à onze jours. Mais, je le répète, le résultat est obtenu le plus souvent à la suite de manœuvres criminelles dans les quatre premiers jours. »

Or, la fille G... déclare que la manœuvre abortive a été pratiquée le 24 janvier à 8 heures et demie; qu’en sortant du cabinet du Dr Ch... elle marchait avec difficulté, qu’elle éprouvait des douleurs dans le bas-ventre, que deux heures après elle a senti une grande quantité d’eau sortir de ses parties ; que les douleurs ont persisté, avec des alternatives variables, jusqu’au moment de la fausse couche survenue dans la nuit du 26 au 27 janvier.

Il suffit de rapprocher ce récit des faits rapportés ci-dessus et empruntés en partie à Tardieu, pour constater que ces déclarations reproduisent fidèlement les descriptions classiques.

(1) Tardieu, Études sur l’avortement , 5e édition, 1898, p. 62.

Les douleurs auraient succédé de suite à l’opération, que Auna G... déclare avoir été pratiquée sur elle, le 24, à 8 heures et demie. Ces douleurs, provoquées par les contractions utérines, auraient été suivies de larupture des membranes, de l’écoulement des eaux de l’amnios, et, enfin, de la fausse couche, soixante ou soixante-cinq heures après cette prétendue opération, c’est-à-dire dans le délai considéré par Tardieu et par nous comme le plus habituel à la suite des manœuvres abortives.

Ces déclarations ne contiennent rien qui soit en contradiction avec ce que nous savons des avortements criminels.

Le Dr Ch... a été condamné à cinq ans de prison par la Cour d’assises de la Seine. La fille C... a été acquittée.

9. — Trois inculpations successives contre une même sagefemme Ro..., de novembre 1880 à août 1882. — Avortements provoqués par déchirure des membranes. — Acquittement dans les deux premières inculpations. — Condamnation à cinq ans pour la troisième.

A. — Inculpation d’avortement contre la sage-femme Ro... —

Affaire Vi. .. — Exhumation. — Signes d’accouchement récent, —

Grossesse interstitielle. — Analyse de produits pharmaceutiques

suspects, par M. L’Hôte.

Rapport du professeur Brouardel.

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ragon, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 27 novembre 1880, ainsi conçue :

« Vu la procédure commencée contre la femme Ro..., née Amélie Da..., trente-trois ans, sage-femme à J. . ., y demeurant;

« Inculpée d’avoir depuis moins de dix ans, à J..., pratiqué sur différentes personnes et notamment sur la femme Vi..., née Clotilde Gi...,âgée de trente-trois ans, des manœuvres ayant pour but de provoquer leur avortement.

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment le corps de la femme Vi..., décédée le 24 de ce mois, après sept jours de maladie, et transportée le 25 à Mantes pour y être inhumée.

« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. le Dr Brouardel, lequel, après avoir reconnu l’état où se trouve le corps de la femme Vi. .., procédera à son autopsie. »

ANNEXES

Serment préalablement prêté, me suis transporté à Mantes, le dimanche 28 novembre. Les formalités nécessaires pour l’exhumation ne pouvant pas être remplies avant la nuit, j'ai fait ramener le corps à la Morgue de Paris et ai procédé à son autopsie le mardi 30 novembre.

I. Autopsie de la dame Vi... — Aspect extérieur. — Le corps est renfermé dans une bière en chêne, ne portant pas de plaque numérotée; il est enveloppé dans une chemise marquée Y. G. N° 1. — Le cadavre est celui d’une femme de vingt-cinq à trente ans, paraissant vigoureuse et bien constituée. Il est dans un état très avancé de putréfaction : le ventre est très ballonné; on remarque sur sa partie antérieure des traces récentes de piqûres de sangsues, recouvertes d’amadou ; la peau est colorée en vert et présente de larges traînées correspondant aux vaisseaux superficiels ; l’épiderme est soulevé en plusieurs points par de la sérosité noirâtre; partout il s’enlève très facilement, sauf aux mains et aux pieds où il est intact. Lorsqu’on presse les seins qui sont volumineux, on fait sortir par le mamelon une quantité notable de gaz non inflammables. Le tissu cellulaire sous-cutané du tronc et des cuisses contient également des gaz. La vulve est largement ouverte et ne présente pas de blessures actuellement appréciables; la fourchette n’est pas déchirée. Les parois du vagin paraissent également exemptes de marques de violence.

Ouverture du corps. — Le cuir chevelu est intact; les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau est putréfié et presque liquide.

Les poumons sont très congestionnés, mais ne renferment pas de noyaux d’apoplexie. Les cavités pleurales sont vides et les plèvres sont saines. Le cœur renferme dans ses cavités un peu de sang écumeux et pas de caillots ; ses valvules ne sont pas altérées.

L’estomac est distendu par des gaz ; sa paroi interne est uniformément teintée par l’imbibition de la matière colorante du sang; il est impossible, dans l’état de putréfaction où se trouve cet organe, de reconnaître s’il présente des ecchymoses.

Les intestins sont également remplis de gaz et très putréfiés. Les ganglions mésentériques ne sont pas tuméfiés.

Le péritoine est très finement injecté au niveau de la paroi antérieure de l’abdomen. Sur les intestins, cette injection ne paraît pas aussi prononcée.

Le foie est volumineux, son parenchyme contient de nombreuses bulles de gaz.

Les reins et la rate sont aussi très putréfiés, mais ne présentent pas d’altérations pathologiques appréciables.

Le vagin, l’utérus et ses annexes, la partie inférieure du rectum ont été enlevés en bloc, afin de faciliter l’examen de ces diverses

parties.

Le rectum ne présente rien d’anormal, sauf un peu de rougeur au niveau de la valvule de Houston.

Le vagin, très dilaté, n’offre pas de déchirure, de piqûre ou de plaie de ses parois; les culs-de-sac notamment sont intacts.

Le col de l’utérus présente un orifice transversalement dirigé, long de 2 centimètres, avec quelques petites déchirures aux extrémités.

L utérus mesure 11 centimètres de longueur, depuis le fond jusqu’à l’extrémité du col; il pèse 250 grammes. Sa face postérieure est couverte d’une couche assez épaisse de fausses membranes molles et récentes. Sur la paroi interne, on ne trouve pas de déchirure, de piqûre ou de plaie. On remarque en haut et en arrière, près de l’orifice de la trompe droite, une légère saillie mal limitée et de consistance molle. En incisant en ce point la paroi qui ne présente d’ailleurs aucune lésion, on tombe dans une cavité ayant à peu près le volume d’une noix et remplie d’un magma demiliquide de couleur gris verdâtre. Cette matière occupe la plus grande partie de la paroi interne, et la tunique musculeuse n’est plus représentée que par une mince couche en avant et en arrière; en ce dernier point, la couche musculeuse se trouve renforcée parles fausses membranes, qui ne sont d’ailleurs pas plus épaisses à ce niveau que sur le reste de la face postérieure de l’utérus.

La trompe droite est légèrement dilatée et contient un peu de pus. La trompe gauche est intacte.

Les deux ovaires sont sains; sur celui du côté droit, on constate les restes d’un corps jaune volumineux ; celui du côté gauche contient un petit kyste sanguin, du volume d’une cerise.

Conclusions. — 1° La femme Vi... présente les signes d’un accouchement récent;

2° Cet accouchement a eu lieu à une époque assez avancée delà gestation, vers six mois environ ;

3° La femme Vi... a été atteinte, dans les derniers jours de sa vie, d’une pelvi-périlonite ; cette péritonite commençait à se généraliser au moment de la mort ;

4° Les causes du développement de cette péritonite sont actuellement impossibles à déterminer avec précision;

La péritonite survient parfois chez les femmes en couche, malgré les soins les plus minutieux ;

Dans le cas particulier, la grossesse s’était développée au niveau P. Brouardel. — L’Avortement. 19

annexes.

de l’embouchure de la trompe droite presque aux dépens des parois musculaires. Cette situation anormale (grossesse interstitielle) doit être considérée comme ayant pu exposer à un avortement et même à une inflammation voisine du péritoine;

5° Nous avons, en vain, cherché avec le plus grand soin les traces de manœuvres abortives qui auraient provoqué la péritonite. Nous n’en avons pas trouvé, mais nous devons faire remarquer que la femme Vi. . . a été malade sept jours, que si cette maladie a été la conséquence de manœuvres abortives, ces manœuvres auraient eu lieu dix jours environ avant la mort. Dans ce cas, des traces superficielles auraient complètement disparu et seraient impossibles à retrouver à l’autopsie", surtout six jours après la mort. Enfin, le plus souvent les manœuvres abortives, surtout lorsqu’elles sont pratiquées par une main exercée, ne laissent aucune trace;

6° Nous plaçons les viscères dans des flacons soigneusement étiquetés pour être soumis à l’analyse. Si l’avortement a été provoqué par l’administration de médicaments réputés abortifs, l’analyse chimique seule pourra permettre de le démontrer.

II. Conclusions du rapport de M. L'Hote. — 1° Les organes extraits du cadavre de la femme Yi... ne renferment aucune trace appréciable de poison minéral ou organique;

2° Les deux fioles portant l’étiquette de la pharmacie Warin renferment les éléments qui constituent la potion de Rivière. Cette potion est employée pour arrêter les vomissements.

B. — Inculpation d’avortement contre la sage-femme Ro.... — Affaire Mo.... — Métropéritonite. — Lésions du fœtus.

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