Rapport d'autopsie
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ragon, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance du 15 novembre 1881, ainsi conçue:
« Yu la procédure commencée contre la femme Ro..., née Amélie D..., âgée de trente-trois ans, sage-femme, domiciliée à J... — En fuite .
« Inculpée d’avoir, en novembre 1881, à J..., pratiqué sur la femme Mo... des manœuvres ayant pour but de provoquer son avortement ;
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouvent en ce moment le cadavre de la femme Mo... et celui de l’enfant dont elle est accouchée et qui sont déposés à la Morgue.
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, lequel, après avoir reconnu l’état où se trouvent les deux cadavres, procédera à leur aulopsie et recherchera toutes traces de crime ou de délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé aux autopsies le 16 novembre 1881.
I. Autopsie de la femme Mo. — Le cadavre est celui d’une femme grande et vigoureuse. La putréfaction est très avancée, bien que la mort ne date que de trente heures. Le corps est couvert de lividités cadavériques.
Nous trouvons sur la peau de l’avant-bras gauche quelques petites ecchymoses, sans caractères particuliers. Sur les autres parties du corps, il n’existe pas de traces de violences.
Les seins volumineux ne contiennent pas de lait; la peau de l’abdomen est sillonnée par un grand nombre de vergetures blanches et anciennes.
La fourchette de la vulve présente une cicatrice nacrée, blanchâtre, ancienne, résultant d’accouchements antérieurs.
Les os du crâne ne sont pas fracturés, le cerveau est sain.
A l’ouverture de la poitrine, on trouve dans les deux plèvres 150 grammes environ d’un liquide teint en rouge par transsudation de la matière colorante du sang.
Le péricarde renferme également un peu de liquide rougeâtre.
Le cœur est mou et flasque, il ne contient pas de caillots sanguins; les valvules sont saines.
Les poumons sont congestionnés et sont couverts de bulles emphysémateuses, résultant de la putréfaction gazeuse.
Le fo.ie est trop putréfié pour qu’il soit permis de reconnaître s’il est sain. Il présente quelques adhérences avec la masse intestinale. La vésicule du foie est remplie de calculs biliaires, deux d’entre eux ont pénétré jusque dans le canal cholédoque.
Les reins sont putréfiés.
La rate est molle et diffluente.
L’estomac est vide et teinté par la matière colorante de la bile ; il est piqueté par un grand nombre de petits corps finement granuleux, analogues à la poudre de seigle ergoté.
La vessie est saine.
A l’ouverture de l’abdomen, il s’écoule une assez grande quantité de liquide rougeâtre provenant du péritoine. La surface péritonéale des intestins est couverte de fausses membranes molles et récentes, les anses intestinales sont agglutinées.
ANNEXES
La face péritonéale de l’utérus est également couverte de fausses membranes plus épaisses. Celles-ci sont plus abondantes au niveau de la région postérieure et droite de cet organe, ainsi que sur la trompe et l’ovaire droits.
Les parois du vagin sont saines.
Le col de l’utérus est volumineux, gonflé, rougeâtre. Son orifice présente à gauche une petite cicatrice ancienne. L’utérus est volumineux, il pèse 520 grammes, il mesure 19 centimètres de hauteur, et 13 centimètres entre les deux trompes. Il est mou, aplati. La surface interne de l’utérus est remplie par un magma roussâtre formé par du sang altéré. La surface de la muqueuse est tomenteuse. — Une portion du placenta pesant de 12 à 15 grammes est restée dans la cavité utérine.
L’utérus a une forme irrégulière. Au niveau de l’insertion de la trompe droite, il s’est formé une sorte de diverticulum creusé en partie aux dépens de l’épaisseur de la paroi utérine.
Tandis que cette paroi mesure 2 centimètres dans les autres régions, elle n’a plus que 3 à 4 millimètres d’épaisseur au niveau de cette région. Cette paroi amincie est sanguinolente dans toute son épaisseur. Elle est molle, a l’apparence d’un sphacèle; elle n’est ni déchirée, ni perforée.
La surface interne de cette région inégale, couverte de villosités, était manifestement le point où s’inséraient les villosités du placenta contenu dans l’utérus.
C’est sur la surface péritonéale correspondante que les fausses membranes péritonéales sont plus épaisses. A droite également, les tuniques de la trompe et le tissu de l’ovaire sont le siège d’une infiltration sanguine et sont couverts de fausses membranes. L’ovaire est volumineux; il mesure environ 5 centimètres de longueur.
Après avoir examiné avec beaucoup de soin la surface interne de l’utérus, nous avons coupé cet organe en tranches très fines ; il nous a été impossible de constater sa perforation, ni aucune trace de violence. L’état de la putréfaction était tel d’ailleurs que des lésions qui n’auraient intéressé que les parties superficielles de la surface interne de l’utérus n’auraient pas été reconnaissables.
Dans le cas où M. le Juge d’instruction désirerait faire procéder à une analyse chimique des viscères de la femme Mo..., nous avons placé et scellé ces viscères dans des bocaux, qui forment avec les trois qui nous ont été remis la série suivante des scellés :
Bocal n° 1. — Fœtus.
— 2. — Déjections alvines.
Bocal n° 3. — Vomissements.
— 4. — Estomac.
— 5. — Poumons.
— 6. — Intestins et contenu.
— 7. — Cœur, rate et reins.
— 8. — Foie, muscles de la cuisse.
Conclusions. — 1° Le cadavre de la femme Mo... porte les traces d’un accouchement récent, survenu avant terme ;
2° Le poids et les dimensions de l’utérus permettent d’affirmer que cette grossesse avait dépassé le quatrième mois et qu’elle avait atteint la moitié du cinquième environ;
3° La mort de cette femme est le résultat d’une péritonite aiguë ;
4° Nous n’avons constaté sur le col et sur le corps de l’utérus aucune trace de violence. Nous devons ajouter que la putréfaction très rapide du cadavre n’aurait pas permis de retrouver pendant l’autopsie des traces de blessures superficielles ;
5° La grossesse avait un siège un peu anormal : elle s’était développée dans une des cornes de l’utérus, envahissant toute l’épaisseur des parois au niveau de la trompe droite. Mais cette disposition irrégulière ne semble avoir aucune influence sur les accidents qui ont suivi l’avortement et notamment sur la métropéritonite à laquelle a succombé la femme Mo....
IL Scellé n° 1 . — « Un fœtus de trois mois environ.
« Le Commissaire de police : (Illisible). »
Dans un petit flacon scellé nous trouvons, baignant dans de l’alcool, un fœtus du sexe masculin mesurant 23 centimètres de longueur; le cordon ombilical adhérant à l’ombilic mesure
10 centimètres de longueur.
Le cadavre n’est pas flasque, les articulations ne sont pas lâches ;
11 est de couleur rosée, l’épiderme ne se détache pas et n’est pas plissé, il n’a pas les caractères des fœtus qui ont macéré dans l’utérus avant d’être expulsés. Nous constatons sur lui les traces de violences suivantes :
1° Région frontale. — Le périoste est mis à nu d’une bosse frontale à l’autre, depuis la région des sourcils jusqu’au niveau de la fontanelle antérieure. La ligne qui sépare les lambeaux est nettement sectionnée sans décollement des lèvres de la plaie;
2° Région dorsale. — Depuis la région des reins jusqu’au niveau de l’omoplate gauche, la peau est détachée du tissu cellulaire sous-jacent, les muscles sont à nu. Les lèvres de cette plaie sont nettes. Elle se continue jusqu’au creux de l’aisselle où l’on trouve
ANNEXES
un pelit orifice permettant à une sonde cannelée d’arriver sans effort jusqu’au niveau de l'articulation scapulo-humérale. Les lèvres de la plaie ne sont pas infiltrées de sang.
Sur la fesse droite se trouvent deux petites ecchymoses ponctuées, avec suffusion sanguine très nette pénétrant à 2 ou 3 millimètres dans le tissu adipeux sous-cutané.
Sur la face postérieure de la jambe gauche, on voit un petit point hémorragique analogue.
Le foie est déchiré au niveau de sa face convexe sur une étendue de 1 centimètre. Les bords de la déchirure sont sanguinolents. La cavité péritonéale contient quelques grammes de sang à demi coagulé.
Conclusions. — 1° Le fœtus soumis à notre examen était arrivé au cinquième mois de la vie intra-utérine ;
2° Il n’a pas macéré dans le sein de l’utérus avant d’être expulsé ;
3° Il porte des traces de violences multiples. Les unes ont tous les caractères des lésions faites pendant la vie (ecchymoses punctiformes de la fesse droite, de la jambe gauche, déchirure du foie) ; les autres (plaies du front et du dos) diffèrent des plaies faites pendant la vie par l’absence d’hémorragie ou d’infiltration sanguine dans leurs lèvres.
Cette différence avec les plaies faites pendant la vie peut s’expliquer de deux façons. Ou bien, les contusions ont précédé les plaies et celles-ci n’ont été faites que sur un fœtus déjà mort; ou bien, ce qui nous semble plus probable, elles ont, comme les contusions, été faites pendant la vie, mais le contact avec le liquide utérin, le nettoyage subi par le fœtus, et enfin son séjour dans l’alcool peu concentré ont fait disparaître la couleur du sang. L’alcool peu concentré atténue en effet, dans une proportion très notable, la couleur du sang infiltré dans les tissus, même lorsque celui-ci est déjà coagulé.
En résumé, de ces lésions, les unes ont été faites certainement pendant la vie du fœtus, c’est-à-dire lorsqu’il était encore dans la cavité utérine (déchirure du foie, ecchymoses ponctuées de la fesse et de la jambe); les autres ont été faites très probablement au même moment (plaies du front et du dos), mais sur ce dernier point on ne peut être absolument affirmatif;
4° La forme des ecchymoses, la terminaison en canal de la plaie qui aboutit au creux de l’aisselle doivent faire admettre que les lésions ont été faites par un instrument mousse, tel qu’une sonde, un stylet ou un instrument analogue.
L’analyse chimique confiée à M. L’Hote a donné les résultats suivants :
1° Nous n’avons constaté dans les organes extraits du cadavre de la femme Mo... aucun poison minéral ou organique en quantité appréciable à l’analyse ;
2° Nous avons recueilli sur la muqueuse de l’estomac et dans les vomissements une petite quantité de débris noirs ayant une grande analogie au microscope avec le seigle ergoté. Nous n’avons pas eu à notre disposition une quantité de matière suffisante pour pouvoir la caractériser chimiquement et par conséquent affirmer sa nature.