‹ L'avortementChapitre 118 sur 136 · Complément du précèdent rapport · texte numérisé non relu

Complément du précèdent rapport

Le 7 février 1882, M. le Juge d’instruction m’a adressé la question suivante.,, et aux fins de l’ordonnance susmentionnée et pour faire suite au précédent rapport :

« Le placenta n’ayant pu être expulsé parla femme Mo..., sa présence dans les organes de cette femme a-t-elle pu être la

cause des désordres constatés et amener la péritonite à laquelle elle a succombé ? »

En répondant à la première question, nous avions déjà fait allusion aux conséquences que peut avoir la rétention du placenta.

Ces conséquences sont : 1° des hémorragies prolongées, répétées; il semble que quelques accidents de cet ordre se sont produits, puisque plusieurs heures après l’expulsion du fœtus on a prescrit du seigle ergoté ;

2° La putréfaction du placenta peut déterminer une inflammation des veines et des sinus de l’utérus, une phlébite, et celle-ci être accompagnée d’une métropérilonile.

Mais ce ne sont pas des accidents immédiats. La putréfaction du placenta commence au plus tôt après trois ou quatre jours, et les phénomènes inflammatoires des veines, de l’utérus, du péritoine, lui succèdent dans l’espace de quelques jours.

En sorte que la péritonite, qui a pour cause la putréfaction du placenta, apparaît au plus tôt et très exceptionnellement vers le cinquième ou sixième jour et habituellement vers le dixième ou douzième.

Les symptômes ne sont d’ailleurs pas identiques à ceux de la péritonite suraiguë et la marche est plus lente.

Les symptômes survenus chez la femme Mo... et les lésions constatées ne sont pas semblables aux accidents provoqués par la rétention et la putréfaction du placenta dans l’utérus.

4. — Extrait de la déposition faite le 15 novembre 1881 par le mari.

Dimanche dernier, vers 2 heures de relevée, nous achevions notre déjeuner, ma femme et moi, et prenions le café, quand la sage-femme Ro... est entrée chez nous, demandant qu’on lui livrât un sac de copeaux, et ma femme l’a invitée à prendre du café avec nous.

Je n’ignore pas la mauvaise réputation de la femme Ro..., mais cependant sa présence ne m’a pas inspiré de soupçon. Je savais que ma femme avait un retard d’environ deux mois; mais comme cela lui était déjà arrivé, et que, de plus, elle avait, cette fois, une sorte d’eczéma aux aines, je croyais à un retard motivé par cette éruption.

La sage-femme a pris le café avec nous, ainsi que ma sœur Élisa; puis je suis parti pour un enterrement vers 2 heures et demie, laissant chez moi ma femme, la sage-femme Ro... et, je crois, ma sœur Élisa.

Lors de ma sortie, ma femme était assurément en bonne santé ; elle était d’ailleurs très robuste, très forte et très laborieuse.

Lorsque je suis revenu de l’enterrement, vers 5 heures, j’ai trouvé ma femme couchée et ayant près d’elle ma mère et ma sœur Élisa.

Ma femme avait été prise de vomissements. Elle se plaignait de vives douleurs dans le ventre.

Sous le coup d’un pressentiment, je lui ai demandé comment il pouvait se faire que, l’ayant quittée bien portante deux ou trois heures auparavant, je la retrouvasse en pareil état? Je lui ai même demandé si elle n’avait pas accepté quelque breuvage de la femme Ro..., ou si elle n’avait pas eu d’autres rapports avec celte sage-femme.

Ma femme m’a répondu par des protestations et des dénégations. Je la savais d’un caractère très entier, très résolu, très ferme, et j’ai renoncé à lui adresser des questions auxquelles elle n’aurait pas répondu, dans le cas où elles auraient été fondées.

A 11 heures et demie du soir, ma femme est accouchée d’un fœtus et, sur sa demande, je suis allé chercher la sage-femme Ro..., dont elle réclamait la présence, afin d’être soulagée des coliques terribles qu’elle endurait.

La sage-femme Ro... est venue, mais elle n’a fait prendre à la malade qu’une infusion de tilleul, pendant la nuit du moins.

Le matin, vers 6 heures, la femme Ro... à fait prendre à ma femme du café noir avec un peu d’eau-de-vie.

A 10 heures et demie environ, la femme Ro... est allée, ellemême, chercher chez le pharmacien 4 grammes de seigle ergoté, qu’elle a fait prendre à la malade.

A 11 heures, voyant que ma femme n’allait pas mieux, j’ai demandé à la femme Ro... s’il n’était pas prudent d’aller chercher un médecin.

Elle y a consenti et je suis allé chez notre médecin, le Dr To. . . , que je n’ai pu avoir qu’à 2 heures de relevée.

Lors de son arrivée, M. le DrTo... a trouvé l’état de ma femme désespéré, et, peu après, il n’a pas caché qu’il croyait à un avortement provoqué par des manœuvres coupables, et il a dit en parlant de la femme Ro... : « Cette femme-là Va empoisonnée » .

Ces paroles confirmaient mes soupçons; mais, voyant ma femme souffrir beaucoup, je ne l’ai pas questionnée de nouveau. J’étais certain, du reste, qu’elle ne m’avouerait rien,' si elle avait consenti à quelque pratique abortive.

J’ai remarqué que, pendant ses derniers moments, ma femme P. Brouàrdel. — L’Avortement. 20

ANNEXES

repoussait les soins de la femme Ro.... Je l’ai entendue lui dire : « Allez-vous-en, vous ! Je ne veux pas vous voir ! »

Vers 2 heures du matin, pendant la dernière nuit, M. le Dr To... est revenu. La femme Ro.., qui était à la maison, s’est cachée dans une pièce voisine de la chambre de la malade en demandant qu’on laissât ignorer sa présence au docteur.

Arrivé près de ma femme, M. ]eD«*To... nous a priés, manière, ma sœur Élisa et moi, de le laisser seul, et nous sommes passés sur le palier.

Néanmoins, nous avons entendu M. le Dr To... questionner ma femme.

Il lui a demandé si, dans une fausse couche antérieure, et qui remonte à quatre ans, la, femme Ro... n’avait pas exercé sur elle quelque manœuvre.

Ma femme a hésité, puis elle a répondu : « Oui ».

M. le Dr To... arenouvelé ses questions et demandé si, dans la circonstance actuelle, la femme Ro.. . s’était encore livrée à quelque manœuvre.

Ma femme a encore hésité, mais elle a fini par répondre: « Oui! Et puis après? »

Je dois dire que lorsqu’elle a fait ces réponses, ma femme avait déjà eu des accès de délire; mais mon impression est, qu’au moment où elle répondait aux questions de M.le Dr To..., elle savait parfaitement ce qu’elle disait.

La femme Ro..., qui était dans la pièce voisine, a entendu comme nous les questions de M. le Dr To... et les réponses de ma femme. Elle a protesté de son innocence, proféré quelques menaces contre le docteur, mais a continué à ne pas se montrer. Toutefois, comme elle continuait ses menaces contre le Dr To..., et surtout parce que ma conviction était définitivement faite que ma femme succombait aux suites de quelque pratique coupable de cette sage-femme, je l’ai chassée de chez moi.

Quelques instants après, je suis descendu pour aller chez le pharmacien chercher les médicaments prescrits par M. le Dr To....

Dans la rue, à peu près en face de la mairie, j’ai été accosté par la femme Ro..., qui, évidemment, m’attendait, ou guellait mon passage.

Après m’avoir demandé ce que disait M. le Dr To..., elle m’a adressé ces paroles dont je me souviens parfaitement : « Il faut voir M. To... et étouffer cette affaire-là! Si elle est suivie , je sais beaucoup de choses, et j'en mettrai plus d'une dans le pétrin ! »

Elle a ajouté que, quatre ans auparavant, ma femme avait fait une fausse couche par ses soins, et que, si elle était inquiétée, elle

dirait que j’avais trempé dans ces pratiques abortives, et que, comme ma femme ne serait plus là pour dire la vérité, je me trouverais compromis. Je l’ai traitée de coquine et suis parti. J’ai tout raconté à ma famille en rentrant. Je serais venu vous révéler ces faits, si, dès le malin, vous n’aviez pris l’initiative et n’étiez venu à mon domicile.

Ma conviction est que la sage-femme Ro... a fait avorter ma femme il y a environ quatre ans ; que cette fois encore, ma femme craignant d’être enceinte, s’est concertée avec la femme Ro... ; que, pendant mon absence pour l’enterrement Lemool, la femme Ro... a fait prendre à ma. femme quelque breuvage funeste, ou pratiqué sur elle quelque manipulation dangereuse, et qu’enfin ma femme succombe à ces pratiques abortives ou à l’ingestion de ce breuvage.

J’affirme que j’ai ignoré le premier fait et que je n’ai pas eu connaissance du second. Je ne l’ai soupçonné que lorsque déjà ma femme était au lit et frappée à mort.

J’accuse formellement la femme Ro... d’être la cause de la mort de ma femme.

Si c’est par un breuvage que ma femme a été tuée, ce breuvage a dù être apporté tout préparé par la femme Ro..., qui aurait pris, dans ce cas, la précaution de faire disparaître le flacon, car il n’est resté chez nous que les médicaments préparés par le pharmacien sur l’ordonnance de M. le Dp To....

Je suis très affecté; mes souvenirs sont confus, mais cependant il me semble me rappeler qu’au moment où M. le DrTo... a questionné ma femme, elle lui a avoué que la femme Ro... lui avait fait prendre trois petits paquets.

Jamais je n’ai été l’objet d’aucune poursuite, de quelque nature que ce soit.

Lecture faite, a persisté et signé avec nous.

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