C. — Inculpation d’avortement contre la sage-femme Ro
Affaire Ch....
Rapport du professeur Brouardel.
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Martinet, Substitut de M. le Procureur de la République près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 14 août 1882, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du Code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 14 août 1882, par.M. le Commissaire de police de Joinville-le-Pont, constatant l’envoi à la Morgue de la veuve Ch....
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et notamment si elle n’est pas le résultat de manœuvres abortives, et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie, le 16 août 1882,
Le cadavre est celui d’une femme, grande et vigoureuse, âgée de vingt-cinq ans environ.
La rigidité cadavérique a disparu. La putréfaction est peu avancée. On note toutefois la présence de lividités cadavériques très élendues sur les parties déclives du corps et sur les épaules.
La peau a une teinte jaunâtre assez prononcée.
Les lèvres sont couvertes de matières noirâtres sèches et de croûtelles brunes formées par des vésicules d’herpès desséchées.
La peau de la région du bas-ventre est couverte par un large vésicatoire volant, mesurant 20 centimètres sur 20. L’épiderme à ce niveau est soulevé par quelques bulles de sérosité peu volumineuses.
Sous ce vésicatoire, on distingue des vergetures rougeâtres assez nombreuses.
La pression des mamelons fait sortir un peu de liquide opalin (colostrum).
La vulve est largement ouverte. On n’y distingue aucune érosion ou déchirure récente. Un peu à gauche de la ligne médiane, on voit une cicatrice blanchâtre résultant d’accouchements antérieurs, trop ancienne pour qu’on en puisse fixer la date. A côté de la cicatrice, il existe un petit kyste séreux, à parois épaisses, ayant le volume de la tête d’une grosse épingle.
Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Les membranes du cerveau et le cerveau sont sains, peu congestionnés.
La trachée contient un peu de mucus.
Les poumons sont sains; ils sont congestionnés dans leurs lobes inférieurs. Il n’y a pas d’adhérences de la plèvre, pas d’ecchymoses sous-pleurales. Le lobe inférieur gauche porte à sa partie moyenne et antérieure une cicatrice froncée de 4 à 5 centimètres de longueur, trace d’un ancien infarctus.
Les cavités du cœur sont distendues par les gaz, vides de sang;
ANNEXES
l’artère pulmonaire contient un petit caillot rougeâtre, mou. Les valvules sont saines.
Le péricarde est vide. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-péricardiqnes.
Le péritoine contient une énorme quantité de pus, deux à trois litres environ. Les anses intestinales sont agglutinées par des fausses membranes, dont quelques-unes sont assez épaisses. Ces fausses membranes semblent dater de cinq ou six jours au moins.
Le foie, la rate, sont couverts de fausses membranes analogues, plus minces.
La partie inférieure du bas-ventre présente des lésions plus anciennes en date.
Le cul-de-sac péritonéal recto-vaginal forme une poche limitée par des fausses membranes. Cette poche a le volume d’une grosse orange; elle est ouverte en haut et communique largement avec la cavité péritonéale. Les fausses membranes qui la tapissenl sont épaisses, lisses et par le grattage se déLachent en couches stratifiées. Sur la paroi postérieure de l'utérus, les fausses membranes ont une épaisseur de 2 à 3 millimètres.
Les annexes de l’utérus sont repliées sur la face postérieure de cet organe. Les trompes sinueuses, dilatées par du pus, sont recouvertes par les ovaires, mous, rougeâtres, infiltrés de pus, trop ramollis et dégénérés pour que l’on puisse reconnaître la présence ou l’absence d’un corps jaune. On ne distingue plus les vésicules de de Graaf.
Ces différents organes sont agglutinés par des fausses membranes infiltrées de pus et, en soulevant les ovaires, on ouvre la cavité des trompes qui forment de véritables abcès.
L’utérus est un peu gros, maintenu par les fausses membranes en légère rétroversion.
Les culs-de-sac vaginaux sont sains. On n’y distingue aucune érosion ou trace de piqûre.
Le col de l’ulérus est cylindrique, mou. Son orifice est transversal; il mesure 16 à 18 millimètres. Au niveau de l’angle droit de cet orifice, on voit une érosion dirigée verticalement, longue de 12 à 14 millimètres, superficielle, n’intéressant pas toute l’épaisseur de la muqueuse, commençant à l’orifice du col et allant jusqu’au niveau de son tiers supérieur. Cette érosion mesure 2 millimètres dans sa plus grande largeur (inférieure).
L’utérus mesure du bord inférieur du col jusqu’au fond, 9 centimètres et demi; transversalement 6 centimètres; d’une trompe à l’autre, du bord supérieur du col jusqu’au fond, 7 centimètres.
Un peu au-dessus de l’union du col avec le corps, on voit, sur la paroi postérieure et interne de l’utérus, une dépression un peu irrégulière, arrondie, mesurant à peu près 2 centimètres de diamètre dans tous les sens. La profondeur en creux de cette dépression, au centre, peut être estimée à un demi-centimètre environ. Cette lésion, qui paraît la cicatrice d’une ulcération ancienne, est dure, résistante; sa paroi est sillonnée par des brides fibreuses. En pratiquant des coupesperpendiculairement à sa surface, on constate qu’elle est doublée par du tissu fibreux.
La muqueuse utérine dans le reste de son étendue, principalement sur la face postérieure, est dépourvue d’épithélium. Celui-ci n’existe plus que dans les culs-de-sac glandulaires.
Au niveau d’une des sections pratiquées sur le corps de l’utérus, on fait sourdre du sinus coronaire un peu de pus.
La paroi utérine interne et externe ne présente pas de trace de perforation. Cette paroi est assez épaisse, elle a près de 2 centimètres dans ses diverses régions. Elle est plus mince au niveau de la lésion signalée plus haut.
L’estomac contient environ 250 grammes de liquide teinté par la bile, sans trace de substance solide ou pulvérulente; il contient également un ascaride lombricoïde.
La muqueuse de l’estomac et celle de l’intestin ne sont pas rouges; elles ne présentent ni plaques d’inflammation, ni ulcération.
Le foie est mou, en dégénérescence graisseuse.
La rate est un peu grosse, non diffluente.
Les reins sont sains et se décortiquent très facilement.
La vessie est saine, elle ne contient pas d’urine.
Le rectum est plein de matières fécales molles.
Dans les autres régions du corps, on ne trouve pas de trace de violences.
Conclusions. — 1° La mort de la veuve Ch... est le résultat d’une péritonite purulente généralisée ;
2° Cette péritonite a eu pour point de départ l’utérus et ses annexes. Elle a été précédée par une péritonite localisée dans le cul-de-sac péritonéal recto-vaginal. Celle-ci s’est ouverte dans le péritoine et a provoqué la péritonite purulente générale ;
3° Les dates précises auxquelles se sont développées la péritonite locale et la péritonite générale ne pourraient être fixées que par le médecin traitant ou par les personnes qui ont assisté la malade pendant sa dernière maladie. Mais approximativement on doit admettre que la péritonite générale a eu une durée au
ANNEXES
moins de cinq ou six jours et la péritonite locale a précédé celleci d’au moins six à huit jours ;
4° La veuve Ch... a eu des grossesses antérieures multiples. C’est sans doute à la suite d’un de ses accouchements antérieurs qu’il s’est formé dans l’utérus une lésion ulcéreuse dont nous avons trouvé la cicatrice fibreuse, rayonnée, ancienne. Tout travail pathologique était terminé à ce niveau, et il ne semble pas que cette lésion ait pu avoir une influence sur le développement ou l’interruption de la dernière grossesse;
5° Peu de temps avant sa mort, la femme Ch... était de nouveau enceinte. Les dimensions de l’utérus, de ses parois, la disparition de l’épithélium sur la surface muqueuse de l’utérus, la présence du colostrum dans les seins indiquent qu’il y a eu récemment une grossesse, que celle-ci s’est terminée probablement deux ou trois semaines avant la mort, et que la grossesse n’avait pas dépassé le deuxième ou le troisième mois ;
6° La péritonite générale et locale, la phlébite du sinus coronaire, l’inflammation purulente des ovaires et des trompes sont la conséquence de cette fausse couche;
7° Nous ne saurions attribuer à l’érosion qui siégeait à l’angle droit de l’orifice utérin, qui n’intéressait que les couches superficielles de la muqueuse, une valeur bien précise. Elle peut résulter soit d’une déchirure par le passage dans le col d’un corps dur, volumineux comme celui d’un fœtus, soit d’une déchirure par l’introduction dans l’utérus d’un corps dur, d’une sonde dans le but de provoquer un avortement. Ses caractères ne permettent pas de dire quelle est celle de ces deux hypothèses à laquelle on doit se rallier.
10. — Avortement provoqué par instrument piquant. — Perforation de l’utérus.
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Dilte, Substitut de M. le Procureur de la République près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en Vertu d’une ordonnance, en date du 3 mai 1886, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du Code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 4 mai 1886 par M. le Commissaire de police du quartier de Saint-Gervais constatant le transport à la Morgue de la fille An —
« Commettons M. le DrBrouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crimes ou délit. »