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I. — Examen de l'inculpée

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ragon, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 8 lévrier 1883, ainsi conçue ;

ANNEXES

« Vu la procédure commencée contre la fille Pe... (Anna), vingtquatre ans, détenue.

« Inculpée d’avorlement.

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment la fille Pe....

«Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, lequel, après avoir reconnu l’état où se trouve la fille Pe..., recherchera toutes traces de crime ou délit. »

Serment préalablement prêté, ai procédé à cet examen le 15 février 1883 et le 5 mars 1883.

La fille Anna Pe..., âgée de vingt-quatre ans, est d’une taille moyenne et ne paraît pas très vigoureuse. Elle serait habituellement d’une assez bonne santé. Elle aurait eu deux grossesses antérieures. Elle aurait eu son premier enfant à l’âge de dix-neuf ans et aurait quitté son pays (Creuse) à ce moment, pour venir se placer comme nourrice à Paris ; cet enfant serait encore vivant. La deuxième grossesse daterait de trois ans environ; ce deuxième enfant serait mort à l’âge d’un mois. Enfin, sa troisième grossesse, suivie d’une fausse couche, serait toute récente.

La fille Pe... nous déclare que, depuis plusieurs années, elle n’était pas régulièrement réglée. Ses époques étaient plutôt en avance qu’en retard. Elle avait des pertes blanches. Depuis environ un an, elle aurait eu ses règles quelquefois tous les huit jours, d’autres fois toutes les trois semaines et ses menstrues auraient persisté parfois huit, dix et même quinze jours. Elle aurait eu ses règles pour la dernière fois vers le 15 décembre 1882 ; elles n’auraient présenté rien d’anormal. Le 31 janvier, se voyant en retard d’une quinzaine de jours et craignant d’être enceinte, la fille Pe... aurait été voir la femme Gr..., sagefemme.

Elle nous raconte que cette dernière l’aurait placée sur un lit, lui aurait fait écarter les cuisses, et lui aurait pratiqué, dans les organes génitaux, une petite injection d’eau froide. La fille Pe... dit n’avoir vu aucun instrument entre les mains de la sage-femme; elle n’a pas cherché à voir si celle-ci en avait un, mais elle affirme que, s'il avait été volumineux, elle l’aurait nécessairement vu. Elle aurait éprouvé dans la journée quelques petites douleurs, comme lorsqu’elle devait avoir ses règles. Le lendemain matin, 1er février, vers les 11 heures, la femme Gr... aurait fait une nouvelle injection, dans des conditions identiques à la première. La fille Pe... aurait éprouvé à cetle seconde injection très peu de douleurs, mais elle aurait eu, comme la première fois, la sensa-

tion d’un liquide froid qui aurait pénétré en elle. Dans la journée, cette fille aurait eu quelques petites douleurs; elle se serait couchée vers les 8 heures du soir et, dans la nuit, elle aurait eu une perte de sang assez abondante. Celle-ci aurait rempli un peu plus de la moitié de son vase de nuit ; elle était constituée par du sang contenant quelques caillots. Elle ajoute que dans ce vase, il y avait un peu d’eau. Au moment des deux injections par la femme G..., aucun vase ou cuvette n’était placé de façon à recevoir le liquide qui sortait du vagin. La première fois, la fille Pe... n’a pas été mouillée; la deuxième fois, en descendant l’escalier de la sage-femme, la fille Pe... a constaté qu’elle était un peu mouillée. La tache humide qui se trouvait sur sa chemise avait le diamètre d’une pièce de cinq francs en argent; elle avait une couleur jaunâtre.

Actuellement, nous constatons chez cette fille que l’aréole des seins présente une pigmentation brune, comme cela s’observe chez les femmes qui ont eu déjà des grossesses. Les seins ne sont pas volumineux et ne contiennent ni lait ni colostrum.

La peau du ventre présente quelques vergetures anciennes, nacrées, mais aucune récente.

La fourchette est déchirée, mais la cicatrice est ancienne. Le corps de l’utérus n’est pas très volumineux ; le col est bas, situé à 4 ou 5 centimètres environ de l’entrée de la vulve. L’orifice du col est rond, avec une cicatrice ancienne à gauche; il ne présente pas de déchirure récente. La muqueuse qui l’entoure est exulcérée dans une étendue de 5 à 6 millimètres.

Conclusions. — 1° La fille Pe... a eu deux grossesses antérieures. Celles-ci ont laissé des traces qui ne permettraient pas de reconnaître, après quinze jours, l’existence d’une grossesse récente qui n’aurait pas dépassé le troisième mois de la gestation;

2° Nous ne constatons la présence d’aucune lésion prouvant que des manœuvres abortives directes ont été récemment pratiquées sur la fille Pe...; mais, lorsqu’elles sont pratiquées avec habileté, ces manœuvres ne laissent aucune trace appréciable ;

3° Les renseignements fournis par la fille Pe... sur la façon dont la femme Gr... aurait pratiqué l’avortement, sont identiques à ceux qui sont fournis dans les cas analogues, au point de vue de l’opération elle-même et de ses suites;

4° Si, comme l’affirme la fille Pe..., la femme Gr... a injecté une si petite quantité de liquide dans les organes génitaux de cette fille, cette injection ne peut s’expliquer que si la sage-femme a eu pour but de la faire pénétrer dans la cavité utérine ; une

Annexes*

injection semblable dans le vagin répétée une ou deux fois, ne peut trouver sa justification dans aucune hypothèse thérapeutique.

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