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II. — Examen d'une seringue

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ragon, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance en date du 4 avril 1883, ainsi conçue :

« Vu l’instruction suivie contre les femmes Gr..., et Pe... inculpées d’avortement.

« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet d’examiner, serment préalablement prêté, la seringue saisie chez la femme Gr..., et que celle-ci reconnaît comme étant celle dont elle a fait usage pour donner des injections à la fille Pe..., et de fournir des explications sur les points suivants:

« Cette seringue a-t-elle pu être employée utilement par la femme Gr... pour déterminer l’avortement de la fille Pe... ?

« Était-il possible d’ajouter à la partie extrême de cet instrument une canule en caoutchouc?

«En admettant à ce sujet les explications de la femme Gr... qui prétend avoir adapté à la seringue une canule à bout légèrement recourbé, arrondi en forme d’olive et percé de trous, quel aurait été l’emploi de cette canule, son efficacité et les résultats que son usage aurait pu amener?

« La première injection ayant été administrée à la fille Pe... le mercredi 31 janvier, dans l’après-midi, et la seconde le lendemain, la fausse couche, en survenant dans la nuit du 1er au 2 février, s’est-elle produite dans les délais et conditions habituellement provoqués par les injections?

« Ce mode d’opérer les avortements avec les injections d’eau froide n’est-il pas un des moyens les plus efficaces et le plus fréquemment employés?

« De tout quoi sera dressé un rapport qui nous sera transmis avec la présente ordonnance. »

Serment préalablement prêté, ai procédé à l’examen de la seringue et ai répondu ainsi qu’il suit aux questions posées par M. le Juge d’instruction.

1° Examen de la seringue saisie chez la femme Gr...

Cette seringue, très petite, est en métal (étain plombifère). Elle mesure en longueur : à l’intérieur, corps 0mj072; embout, 0m, 038; son diamètre intérieur est de 0m,016. Elle contient, complètement

AVORtÈMENT PAR DECOLLEMENT DÉS MEMBRANES. 338

remplie, ll&r,5, c’est-à-dire un peu plus de deux cuillerées à café d’eau. (La cuillerée à café pèse 5 grammes.)

2° Cette seringue a-t-elle pu être employée utilement par la femme Gr... pour déterminer l'avortement de la fille Ve... ?

Pour pratiquer un avortement par injection intra-utérine, il suffît de faire pénétrer dans la cavité de cet organe quelques grammes d’un liquide quelconque. Dans ce but, à l’aide d’un spéculum préalablement introduit dans le vagin, ou en se guidant sur son doigt servant d’indicateur, il est facile d’atteindre le col de l’utérus, d’engager l’extrémité d’une seringue et d’injecter le contenu de celle-ci dans l’utériis.

Dans le cas particulier, cette seringue était trop petite pour qu’il fût facile d’en faire entrer le bout dans l’utérus en se servant du spéculum ; mais le second procédé, celui dans lequel on se sert de son doigt comme guide, était rendu plus aisé encore que de coutume, parce que le col de l’utérus de la fille Pe... est abaissé : il est à 4 ou 5 centimètres du bord de la vulve. La seringue placée sous scellés a des dimensions qui permettent, de plus, de l’introduire complètement dans le vagin. Son plus grand diamètre extérieur ne dépasse pas 0m,023 (diamètre un peu supérieur à celui de la phalange d’un doigt indicateur).

L’extrémité de cette seringue pouvait donc facilement être introduite dans le coi de l’utérus de la fille Pe... et le liquide contenu dans le corps de la seringue pouvait être facilement expulsé, de façon à déterminer un décollement des membranes et un avortement.

3° Est-il possible d'ajouter à la partie extrême de cet instrument une canule en caoutchouc ?

Il est possible de placer au bout de cet instrument un tube en caoutchouc; il en existe de tous les diamètres. Mais, pour faire des injections vaginales dans un but de propreté ou dans un but thérapeutique, on ne vend chez les fabricants d’instruments que deux variétés de canules, en gutta-percha. L’une, modèle anglais, a une extrémité postérieure plus large que le modèle français, et dans ce dernier modèle cette partie évasée est déjà tellement large qu’on ne peut l’appliquer sur l’extrémité de la seringue saisie, mais seulement sur le corps de la seringue elle-même.

(Je joins le modèle français au scellé.)

4° En admettant à ce sujet les explications de la femme Gr ..., qui prétend avoir adapté à la seringue une canule à bout légèrement

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recourbé , arrondi en forme d'olive et percé de trous , quel aurait été l'emploi de cette canule , son efficacité et les résultats que son usage aurait pu amener?

La description de la canule que donne la femme Gr... est celle des canules en gutta-percha, à l’aide desquelles les femmes se donnent des injections vaginales. Mais, dans ce but, les femmes les adaptent à des seringues de volume ordinaire, à des appareils dits Égusier, irrigateurs, etc., en un mot à des appareils contenant environ 300 à 500 grammes d’eau. On conçoit, en effet, que pour faire le lavage d’une cavité telle que celle du vagin, il faut établir un courant d’eau entrant et sortant assez abondant. Mais, adapté à une seringue qui contient il à 12 grammes de liquide, cet embout n’a plus de signification, la plus grande partie du liquide reste dans son intérieur.

En pratiquant une expérience avec le modèle de canule (joint aux pièces), sauf cinq ou six gouttes, tout le liquide contenu dans la seringue reste dans la capacilé de l’embout en gutta-percha. En admettant pour exactes les explications de la femme Gr..., le résultat aurait été que le liquide contenu dans la seringue serait simplement passé dans la partie creuse de l’embout en guttapercha, qu’il en serait tombé à peine quelques gouttes dans le vagin de la fille Pe...

5° La première injection ayant été administrée à la fille Pe... le mercredi 31 janvier dans l'après-midi, et la seconde le lendemain , la fausse couche, en survenant dans la nuit du 1er au 2 février, s'est-elle produite dans les délais et conditions habituellement provoqués par les injections?

Dans son étude sur l’avortement, Tardieu (1) fixe ainsi les délais dans lesquels la fausse couche succède aux diverses manœuvres. « Le minimum et le maximum entre l’opération et la consommation de l’avortement varient donc de cinq heures à onze jours ; mais, je le répète, le résultat est obtenu plus souvent à la suite des manœuvres criminelles dans les quatre premiers jours. S’il s’agit du procédé, fréquemment employé aujourd’hui, de l’injection intra-utérine, les choses marchent plus vite encore. Après une seule injection, si elle a réellement pénétré dans la cavité de la matrice, Jes contractions de l’organe commencent très vite et peuvent provoquer l’expulsion en quelques heures. Je ne l’ai pas vue tarder au delà de dix-huit heures, et, dans deux cas, je l’ai vue accomplie en six et huit heures. »

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l'avortement, 5e édition, 1898.

Nos observations, celles d’Hofmann, de Casper-Liman, de Maschka, sont identiques à celles de Tardieu. Or, dans le cas qui nous occupe, si l’avortement a été provoqué par la femme Gr..., il l’a été à l’aide d’une injection intra-utérine, et l’avortement a suivi de trente-six heures la première injection et de douze à quinze heures la seconde.

L’avortement s’est donc produit dans les délais et conditions habituellement observés à la suite des injections intra-utérines.

6° Ce mode d’opérer les avortements avec des injections d’eau froide n'est-il pas un des moyens les plus efficaces et le plus fréquemment employés ?

Les procédés efficaces usités pour provoquer l’avortement sont: l'injection intra-utérine , bien plus souvent employée aujourd’hui qu’il y a quelques années, elle décollement ou la perforation des membranes à l’aide d’un instrument.

Lorsqu’ils sont mis en pratique par une main exercée, ni l’un ni l’autre ne laisse de traces.

16. — Inculpation d’avortement par injection intra-utérine. — Action de l’absinthe.

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Habert, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 10 juin 1881 , ainsi conçue :

« Vu la procédure en instruction contre :

« Femme La..., née Go... (Isidorine-Louise), vingt et un ans, mécanicienne ;

« La.... (Jean-Irénée), trente ans, cordonnier;

« Veuve Mi..., née Co... (Félicité- Pauline), quarante-quatre ans, sage-femme ;

« Inculpés d’avortement et de complicité. — Détenus.

« Vu les faits suivants :

« Le nommé La... a dénoncé sa femme comme ayant tenté de se faire avorter à l’aide d’un breuvage, puis comme s’étant fait avorter par la veuve Mi..., sage-femme. Il reconnaît l’avoir assistée dans ces deux actes.

« Sur la tentative d’avortement par breuvage :

« La femme La... déclare qu’en octobre 1879, alors qu’elle était enceinte de deux mois et demi ou trois mois, son mari lui a fait prendre un mélange composé d’un verre plein d’absinthe (pour 50 centimes) et d’un demi-setier de vin blanc, qu’elle a bu en une P. Brouardel. — L’Avortement. 22

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seule fois ; — qu’à la suite elle a été malade pendant deux jours;

— qu’elle avait perdu la raison ; — puis qu’elle a pris des bains ;

— que tout cela n’a rien fait et qu’elle est restée enceinte ;

« Sur l’avortement par manœuvres directes :

« La femme La.. . déclare que l’avortement par breuvage n’ayant pas réussi, son mari l’a envoyée chez la veuve Mi..., sage-femme, pour se faire avorter;

« Que la veuve Mi... l’a fait asseoir sur un fauteuil, qu’elle était renversée en arrière et qu’elle avait les jambes écartées placées sur des chaises ; — que la veuve Mi... lui a mis le spéculum et l’a d’abord visitée; qu’ensuite, laissant le spéculum en place, elle a introduit dedans le bout à injection recourbé d’un irrigateur et lui a donné une injection ; — qu’elle ne sail pas ce qu’il y avait dans l’irrigateur, la veuve Mi... l’ayant apprêté dans une pièce à côté;

« Qu’ensuite la sage-femme lui a dit : « Si ça ne vous fait rien « d’ici à neuf jours, vous reviendrez » ;

« Que l’opération avait été faite un mercredi (novembre 1879), que les douleurs l’ont prise dès le lendemain, et qu’après avoir beaucoup souffert dans la nuit du vendredi au samedi, elle est accouchée le samedi matin;

« Que le fœtus était grand de 15 à 20 centimètres; qu’il était comme une petite boule;

« (Qu’ensuite elle est restée sans travailler pendant environ quinze jours.

« Ordonnons que M. le Dr Brouardel, serment préalablement prêté, après avoir pris connaissance du dossier, et reçu les explications des inculpés, s’il le juge utile,

«Dira: si le breuvage dont il est question ci-dessus est un moyen abortif ou réputé tel ;

« Si l’avortement que la femme La... dit avoir été pratiqué par la veuve Mi... a pu être obtenu par le moyen et avec les circonstances indiqués ; et déposera un rappdrt .»

Serment préalablement prêté, ai pris connaissance des pièces de la procédure et réponds ainsi qu’il suit aux questions posées par M. le Juge d’instruction :

I. — Le breuvage dont il est question ci-dessus est-il un moyen abortif ou réputé tel?

L’absinthe a dans le peuple la réputation de provoquer l’avortement. Presque toutes les filles de Paris qui « veulent faire revenir leurs règles » en font usage. Sur ce point, les aveux sont faciles à obtenir et très fréquents. Dans la matière médicale, l’absinthe est également classée parmi les emménagogues, médi-

aVortëmenT par Injection intra-utérine. 339

eaments ayant la propriété d’augmenter ou de faciliter le flux menstruel. En dehors des cas de grossesse, cette propriété n’est pas bien démontrée; mais ce qui est, ou contraire, bien établi, c’est que chez une femme enceinte l’absinthe seule est incapable de provoquer un avortement. Elle jouit sous ce rapport d’une réputation absolument usurpée. Toutefois, lorsque, sous prétexte défaire prendre de l’absinthe, on administre à une femme enceinte un breuvage contenant une quantité d’alcool considérable, comme l’alcool de la liqueur d’absinthe a un degré bien supérieur à celui des liqueurs ordinaires et du cognac servi soit sur nos tables, soit dans les cafés, la femme, après avoir absorbé une quantité exagérée de cette liqueur, tombe dans un état d’ivresse grave, et si les doses sont répétées plusieurs jours de suite, il peut en résulter un avortement, provoqué beaucoup plutôt par l’intoxication alcoolique que par l’absinthe elle-même.

Dans les conditions où la femme La... a pris ce breuvage (mélange composé d’un verre presque plein d’absinthe [pour 50 centimes] et d’un demi-setier de vin blanc qu’elle a pris en une seule fois), une fausse couche n’en devait pas être la conséquence.

En thèse générale, il faut faire une réserve: certaines femmes, quelles que soient les précautions dont on les entoure pendant leur grossesse, ne parviennent pas à éviter les fausses couches. Rien n’indique que la femme La... fût dans ces conditions exceptionnelles; elle avait déjà eu un enfant, et d’ailleurs elle n’a pas fait de fausse couche après avoir absorbé le breuvage ci-dessus indiqué.

II. — L'avortement que la femme La ... dit avoir été pratiqué par la veuve Mi... a-t-il pu être obtenu par le moyen et avec les circonstances indiqués ?

La femme La... dit être devenue enceinte en juillet; ce serait dans la première quinzaine de novembre qu’elle serait allée chez la veuve Mi.... La grossesse datait donc probablement de trois mois et demi ou quatre mois. A cette dernière époque, le fœtus a une longueur de 12 à 15 centimètres environ.

Lorsque l’avortement criminel est obtenu par décollement des membranes de l’œuf à la suite d’une injection à l’intérieur de l’utérus, l’opération et ses conséquences sont conformes à celles que rapporte la femme La... dans son interrogatoire du iO mars 1881.

La femme est placée sur un lit ou sur un fauteuil, les jambes écartées ; un spéculum est introduit pour mettre en évidence le col de l’utérus; après celte opération préalable, l’extrémité droite ou recourbée d’une canule est introduite dans la cavité du col uté-

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rin, et l’injection est pratiquée sans violence en ouvrant le robinet d’un irrigateur ou en poussant le piston d’une seringue.

La nature du liquide contenu dans l’irrigaleur n’a aucune importance : le liquide agit en décollant mécaniquement les membranes de l’œuf, et non par sa composition chimique. Si très souvent les sages-femmes emploient des liquides diversement colorés, c’est uniquement pour faire payer plus cher l’opération qu’elles pratiquent, en invoquant le prix élevé de la substance dont elles prétendent se servir.

La femme La... ne dit pas qu’elle ait ressenti pendant l’opération une douleur ou une sensation quelconque; le fait est très fréquent. Chez les femmes enceintes, à l’inverse de ce que l’on observe chez les femmes dont l’utérus est vide, l’introduction d’instruments ou de liquides dans l’utérus est presque toujours indolent. M. Tarnier insiste avec raison sur ce point.

Les douleurs de l’accouchement seraient survenues dès le lendemain. La fausse couche a été faite, d’après la femme La..., environ soixante à soixante-douze heures arpès l’opération. Ce délai est classique. Dans son étude sur l’avortement, Tardieu indique qu’après les manœuvres abortives par perforation des membranes, la fausse couche se fait dans un délai qui varie de cinq heures à neuf jours, presque toujours dans les quatre premiers jours. Lorsque, comme ce serait le cas, l’avortement a été tenté par décollement des membranes, la fausse couche se fait plus rapidement, quelquefois après quelques heures. Ces observations sont conformes aux nôtres et à celles relatées par les auteurs depuis qu’a paru le mémoire de Tardieu.

Le récit fait par la femme La... est absolument conforme aux descriptions classiques de l’avortement provoqué par l’injection d’un liquide à l’intérieur de l’utérus.

Conclusions. — I. — L’absinthe a la réputation populaire de pouvoir provoquer l’avortement; mais, à moins de circonstances exceptionnelles rapportées plushaut, l’avortement n’estpas la conséquence de l’absorption de préparations d’absinthe, même lorsqu’elles sont ingérées à doses plus élevées que celle dont la femme La... déclare avoir fait usage.

IL — La description donnée parla femme La... de l’opération qui aurait été pratiquée sur elle par la veuve Mi... et des suites de cette opération est conforme à ce que l’on observe lorsque l’avortement est provoqué par injection intra-utérine.

17. — Avortement par injection intra-utérine. — Date de la grossesse. — Mort.

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Lauth, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 8 août 1885, ainsi conçue :

« Yu la procédure commencée contre la femme Va..., Florentine G..., détenue, inculpée d’avortement ;

« Yu l’interrogatoire de la fille Lo... (Ernestine), en date du 22 juillet 1885 ;

« Attendu la nécessité de constater si l’avortement que ladite fille Lo... dit avoir été pratiqué sur elle par la femme Va..., a pu êlre obtenu par les moyens et avec les circonstances indiqués dans l’interrogatoire précité.

« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, et serment par lui préalablement prêté entre nos mains, lequel, après avoir pris connaissance des déclarations de la fille Lo..., dira si l’avortement pratiqué sur la personne de celleci a pu être obtenu par les moyens et avec les circonstances indiqués^! fera en outre toutes autres observations qu’il,croira utiles. »

Serment préalablement prêté, réponds ainsi qu’il suit aux questions posées par M. le Juge d’instruction :

Les renseignements qui peuvent nous permettre de répondre sont fournis par l’interrogatoire de la fille Lo... (Ernestine), en date du 22 juillet 1885, et ceux de la femme Va..., Julie-Florentine-Cornélie G..., en date des 28 juillet et 8 septembre 1885.

1° V avortement qui aurait été pratiqué sur la fille Lo... par la femme Va... a-t-il pu être obtenu par les moyens $t avec les circonstances indiqués dans V interrogatoire précité?

La fille Lo. . . décrit ainsi qu’il suit l’opération que lui aurait fait subir la femme Florentine Va... :

« Ce jour-là, c’était le jeudi 9 juillet, elle vint en effet vers 4 heures du soir; elle était nantie de sa fiole au liquide violet et d’une seringue à injection; je me suis mise sur mon lit, après avoir résisté encore un bon moment; lorsque Florentine m’introduisit la seringue, je fis encore un mouvement comme pour la repousser, mais déjà j’avais reçu tout le contenu. »

Depuis quelques années, le moyen le plus fréquemment employé pour déterminer Favortement est l’injection d’un liquide dans l’utérus à l’aide d’une seringue munie d’une canule droite

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ou un peu recourbée. La déposition de la fille Lo... ne peut faire songer qu’à ce procédé. Les détails qu’elle a donnés sur la position qu’elle a prise au moment de cette opération sont évidemment peu complets, mais aucun n’est en contradiction avec le mode opératoire habituellement suivi.

La nature du liquide employé n’a aucune importance. En effet, ce liquide agit mécaniquement en décollant les membranes de l’œuf et en provoquant des contractions de l’utérus ; mais les personnes qui se livrent à la pratique des avortements emploient souvent des liquides dont elles déclarent augmenter la force par l’addition de substances réputées abortives, ou de liquides diversement colorés. C’est souvent pour eux un moyen de demander un salaire un peu plus élevé. 11 n’y a donc rien d'insolite dans ce fait que le liquide employé aurait été coloré.

2° Les suites de l'opération subie par la fille Lo... sont-elles celles que Von observe d’ ordinaire?

a. Suites immédiates. — La fille Lo... ne dit pas avoir éprouvé de sensation particulière au moment de l’injection. Cette absence de douleurs ou de sensation a été fréquemment notée ; les conditions dans lesquelles se produit la douleur et celles où elle manque ont été bien précisées par M. P. Berger (1).

La fille Lo... déclare : « J’eus une crise de nerfs trois quarts d’heure après, qui dura quinze minutes environ. » Celte crise de nerfs n’est pas rare après l’injection intra-utérine ; dans nos observations, elle s’est montrée deux fois presque de suite, sans indication plus précise, une fois une demi-heure, une autre fois une heure environ après l’opération.

b. Suites ultérieures. — L’avortement s’est produit à peu près dans les délais habituels après l’injection. La fille Lo... dit : « Vers 9 heures du soir (9 juillet), j’éprouvai les douleurs les plus intolérables dans le bas-ventre ; c’était à en mourir..., et toute la nuit je souffris encore le martyre. » Le lendemain, 10, les douleurs continuent, puis « vers 9 heures du soir je ressentis, dit la fille Lo..., des douleurs plus vives encore que précédemment pendant un quart d’heure; mon père était couché dans la chambre à côté et dormait; j’étais seule, je me levai quatre fois et à la fin j’expulsai un enfant mort-né dans le vase de nuit ».

Entre le moment auquel aurait été pratiquée l’injection et celui où a eu lieu l’expulsion, il se serait écoulé environ vingt-neuf

(l)P. Berger, Des sensations perçues par les femmes pendant les manœuvres d'avortement [Ann. d'hyg. publ. et de méd. lêg., 1882, t. VIII, p. 321).

heures. Après avoir rappelé que dans les manœuvres abortives criminelles à l’aide de la sonde ou d’instrument analogue, l’avortement a lieu ordinairement dans les quatre jours qui suivent l’opération, Tardieu (1) ajoute : « S’il s’agit du procédé, fréquemment employé aujourd’hui, de l’injection intra-utérine, les choses marchent plus vite encore. Après une seule injection, si elle a réellement pénétré dans la matrice, les contractions de l’organe commencent très vite et peuvent provoquer l’expulsion en quelques heures. Je ne l’ai pas vue tarder au delà de dix-huit heures, et, dans deux cas, je l’ai vue accomplie en six et huit heures. »

Chez la fille Lo..., l’intervalle entre l’avortement et l’expulsion a été un peu plus prolongé. J’ai déjà eu l’occasion de noter, dans une autre affaire, que cet intervalle de temps avait duré vingtquatre à vingt-cinq heures. D’après Hofmann (2), « l’injection intra-utérine (méthode de Cohen) agit plus vite. Dans douze cas où Lazarewitch a employé cette méthode, les douleurs commencèrent presque toujours immédiatement après l’injection et l’accouchement durait de trois heures et demie à trente heures. » Il faut ajouter que la durée doit varier suivant la quantité de liquide injectée, la force avec laquelle l’injection a été pratiquée, l’excitabilité du tissu utérin et la période à laquelle la grossesse est parvenue.

Dans le cas qui nous est soumis, les douleurs commencèrent cinq heures après l’injection et durèrent vingt-quatre heures. Il n’y a rien dans ces faits qui soit en contradiction avec les observations des différents auteurs.

Quelle était l’époque probable de la grossesse? L’utérus mesurait 10 centimètres et demi, la paroi avait 9 millimètres d’épaisseur. La fille Lo... avait fait son avortement le 10 juillet, elle est morte le 23 ou 24 juillet, soit treize ou quatorze jours après l’avortement. La mort a été déterminée par une péritonite. Cette maladie a pu retarder le retrait de l’utérus et on ne saurait plus, dans ces conditions, fixer la durée réelle de la grossesse. Mais on peut dire qu’elle avait dépassé le troisième mois et atteint plutôt le quatrième mois. La fille Lo... dit trois mois et demi. Il y a lieu de rappeler que, au moment de l’autopsie, nous avons noté que du colostrum sortait par pression des bouts de sein. Or, comme il semble, d’après les déclarations de la fille Lo..., qu’elle était enceinte pour la première fois, la présence du lait dans les seins doit faire penser que la grossesse devait avoir atteint le quatrième mois.

(1) Tardieu, Étude sur V avortement , p. 60.

(2) Hofmann, Éléments de médecine légale. Paris, 1881, p. 168.

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Cette présomption est confirmée par ce fait qu’au moment où la fille Lo... décrit le mode par lequel cet enfant a été détruit, elle dit que c’était une petite fille ; or, à trois mois il n’est pas facile à une personne non habituée à ces recherches de dire le sexe d’un fœtus. Quand l’enfant est du sexe féminin, le clitoris est long et simule une petite verge. A quatre mois seulement le sexe est bien distinct.

Conclusions. — 1° Les manœuvres décrites par la fille Lo..., les suites de ces manœuvres ne présentent aucune contradiction avec ce que nous savons des avortements criminels ;

2° La durée de la grossesse était probablement de quatre mois ou quatre mois et demi.

18. — Affaire Boisleux et de La Jarrige. — Rapports médicolégaux, par MM. Brouardel, Thoinot et Maygrier.

Nous donnons, outre l 'acte d'accusation , qui expose l’affaire, trois rapports rédigés par nous en réponse aux commissions rogatoires de M. le Procureur de la République et de M. le Juge d’instruction.

Le premier, rédigé par MM. Brouardel et Thoinot, concerne l’autopsie de la demoiselle Thomson, et la recherche des causes de la mort de cette demoiselle. C’est en présence du Dr Boisleux que cette autopsie fut pratiquée, et les conclusions du rapport furent acceptées par les Drs Boisleux et de La Jarrige. Après lecture à eux donnée par nous de ce rapport, ils déclarèrent, sur interpellation de M. le Procureur de la République, et en présence de M. le Juge d’instruction, qui leur offraient de faire exécuter les nouvelles recherches qui leur sembleraient utiles, avant de procéder à l’inhumation, renoncer à toute autre constatation relative aux causes de la mort de la demoiselle Thomson.

Le deuxième rapport, rédigé par MM. Brouardel, Thoinot et Maygrier, est relatif aux circonstances dans lesquelles la demoiselle Thomson a succombé , et aux interventions opératoires qu’elle a subies.

Le troisième rapport, rédigé par MM. Brouardel et Thoinot, est la relation de l’autopsie du cadavre de la demoiselle M..., décédée en 1895 à la suite d’une opération pratiquée sur elle par le Dr Boisleux.

Nous croyons inutile d’ajouter aucun commentaire à ces rapports, dont nos dépositions ont été le résumé fidèle.

AFFAIRE BOISLEUX ET DE LA JARRIGE.

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