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L’avortement dans l’Antiquité

Le professeur Lacassagne dit avec raison (1) : « Les sociétés primitives se montrent toutes peu soucieuses de la vie humaine. Si les êtres faibles, la femme et l’enfant, sont à peine protégés par les lois, les opinions philosophiques conduisent à l’indifférence la plus complète envers le produit de la conception. »

En Grèce (2), bien que peu d’auteurs parient de l’avortement criminel, il semble cependant avoir été très fréquent.

Aetius énumère, d’après une courtisane, tous les instruments propres à le provoquer.

Socrate ne regardait nullement l’avortement comme répréhensible. « Vous pouvez, disait-il, par des remèdes et des «enchantements, éveiller les douleurs de l’enfantement et les adoucir ; délivrer les femmes qui ont de la peine à accoucher ou bien faciliter l'avortement de l’enfant, quand la mère est décidée à le faire. »

Aristote conseillait l’avortement dans certaines conditions : « Si la mère vient à concevoir au delà du nombre prescrit, elle sera tenue de se faire avorter avant que l’enfant «oit animé ; ce serait un crime d'attenter à son existence •quand il a reçu le souffle de vie » ; et ailleurs il ajoute, ce qui prouve que, légalement, l’avortement était autorisé en

(1) Lacassagne, Précis de médecine judiciaire , 1878, p. 500.

(2) L’étude historique de l’avortement a été faite dans l’excellente thèse de Galliot, Recherches historiques , ethnographiques et médicolégales sur l’avortement criminel. Lyon, 1884.

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Grèce : « Si, dans le mariage, il y a'conception contre toute attente, l’avortement doit être pratiqué avant que le fœtus ait le sentiment de vie ; ce qui est d'accord avec la sainteté des lois dans ce cas, ne l’est plus, lorsque le fœtus est animé. »

Cependant, Hippocrate, dans son célèbre serment qui, jusqu’à la Révolution française, resta la règle de conduite des médecins, réprouve la pratique des avortements : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande s ni ne prendrai V initiative d’une pareille suggestion ; semblablement je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif (1). »

Il y avait donc, en Grèce, une distinction dans l’appréciation de l’avortement, suivant qu’il était provoqué avant que le fœtus ait reçu Je souffle de vie ou après. Il semble même qu’Hippocrate ait, dans la période légale, si l’on peut dire, participé à un avortement. Il s’agit d’une ballerine qui se croyait enceinte.

« Elle avait entendu, dit Hippocrate, ce que les femmes disent entre elles : à savoir que, quand la femme conçoit, la semence ne sort pas, mais reste dedans. Un jour, elle s’aperçut que la semence ne sortait pas ; elle le dit à sa maîtresse et le bruit en vint jusqu’à moi. Aussitôt informé, je lui ordonnai de sauter, de manière que les talons touchassent les fesses. Elle avait déjà sauté sept fois, lorsque la semence tomba à terre en faisant du bruit. A cette vue, la femme fut saisie d’étonnement... (2). »

Ailleurs, Hippocrate indique la formule d’un abortif « Galbanum : gros comme une olive ; piler dans l’huile de cèdres et appliquer. Cela peut faire avorter et chasser ce qui tarde à sortir. »

Enfin, ce qui prouve bien que l’avortement était fréquent, c’est qu’Hippocrate nous indique les dangers courus par la

(1) P. Brouardel, La responsabilité médicale , 1898, p. 62.

(2) Hippocrate, De la génération, liv. IV, traduction Littré, 1851,. p. 491.

l’avortement dans l’antiquité.

femme : « Les dangers, dit-il, sont plus grands pour la femme qui avorte, les avortements étant plus pénibles que les accouchements. 11 n’est pas possible, en effet, qu’il n’y ait pas de violences dans l’expulsion de l’embryon, soit par un purgatif, soit par une boisson, soit par un aliment, soit par des pessaires, soit par toute autre cause... Car la violence est mauvaise, amenant le risque de l’ulcération ou de l’inflammation de la matrice, ce qui est périlleux (1). »

Nous ne saurions mieux dire aujourd’hui encore.

Olympias de Thèbes, d’après Pline, cite comme abortif la graisse d’oie mélangée à la mauve.

A Athènes, l’avortement était puni, mais nous ignorons quelle était la peine encourue. Toute femme qui avait déterminé l’avortement à l’aide d’une potion (ap.êXü>8pioiov) était passible d’une accusation particulière (ajxêXoxjscoç YpaÿT)).

Quant aux moyens employés, ils étaient, d’après Soranus, de deux ordres : les uns (axoxia) empêchaient la conception; les autres (çôopta) étaient destinés à détruire le produit de la conception.

A Rome , l’avortement fut d’abord pratiqué clandestinement, mais peu à peu son usage se répandit et l’exemple fut donné par la plus haute société. Il en était question au théâtre comme d’un acte normal et, dans une pièce de Plaute, les personnages parlent de l’avortement sans périphrases (2) :

(1) Hippocrate, Maladies des femmes , liv. I, traduction Littré, t. VIII, p. 153.

(2) Plaute, Truculentus, act. I, sc. it. — Astaphie. — Je frissonne toute& les fois qu’on me parle d’accouchement. Allez, vous avez bien manqué de ne plus voir votre chère Phronésie. Entrez, je vous prie, venez la voir. Mais attendez ici, elle va sortir, car elle était au bain.

Dinarque. — Quel conte me fais-tu là ? Elle n’a jamais été enceinte, comment a-t-elle pu accoucher? Je ne me suis jamais aperçu de la grosseur de son ventre.

Astaphie. — Elle s’en cachait, elle craignait que vous ne la forciez à se faire avorter, et à tuer son enfant.

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ASTÀPHIUM.

Horresco misera, mentio quoties fit partitionis : lta pœne tibi fuit Phronesium : i intro, jam amabo,

Vise illam, atque operire tibi: jam exibit, nam lavabat.

DINARCHUS.

Quid ais, tu ? quæ nunquam fuit prægnans, nec parère potuit ? Nam equidem uterum illi, quod sciam, nunquam extumere sensi.

ASTAPHIUM.

Gelabat, metebatque te ilia, ne sibi persuaderes Ut abortioni operam daret, puerumque ut enecaret.

Les auteurs latins parlent fréquemment de l’avortement ■dans leurs écrits, le plus souvent pour le blâmer.

Sénèque, parlant de sa mère Helvic, écrivait : « Jamais tu n’as rougi de ta fécondité, comme si elle était un reproche de ton âge ; jamais tu n’as caché ta grossesse comme un fardeau inconvenant ; jamais tu n’as tué dans tes entrailles ton fruit plein d’espérance. »

Ovide avait déjà écrit : Raraque in hoc œvo est quæ velit esse parens , Juvénal stigmatise les mœurs romaines et s’élève contre ces crimes (1).

Hoc tamen et partus subeunt discrimen et omnes,

Nutricis tolérant, fortuna urgente, labores.

Sed jacet aurato vix nulla puerpera lecto Tantum artes hujus, tantum medicamina possunt,

Quæ stériles facit atque homines in ventre necandos,

Conducit!

Dans une autre satire, Juvénal écrit (2) :

Quum tôt abortivis fecundam Julia vulvam Solveret, et patruo similes effunderet offas.

Cette Julia, fille de Titus, nièce et concubine de Domitien,

(1) Juvénal, satire VI, vers 593. — Celles-ci, dn moins, se résignent aux périls de l’enfantemeut et aux pénibles fonctions de nourrices; la pauvreté les y contraint. Mais sur leur couche dorée, à peine s’il en est parmi nos matrones qui connaissent les ennuis de la maternité : tant sont puissants l’art et les breuvages de cette mercenaire, qui fait métier de rendre stérile un sein fécond, de frapper de mort l’homme aux flancs qui le conçurent!

(2) Juvénal, satire II, vers 32. — Tandis que Julie versait de ses flancs si féconds en avortements, d’informes lambeaux qui, par leur ressemblance, déposaient contre son oncle.

l’avortement dans l’antiquité.

succomba, au dire de Suétone, à la suite d’un avortement (1).

Les causes des avortements à Rome étaient multiples. Le désaveu de paternité était fréquent; le père de famille avait tout pouvoir sur ses enfants, et même, si l’enfant naissait de sa femme légitime, il lui était facile d’en refuser la paternité, de ne pas le reconnaître sien. Il y avait la cérémonie delà sublation. Dès que l’enfant était né, le père le prenait dans ses mains et le soulevait ; cet acte constituait en quelque sorte une reconnaissance. Quand les familles étaient nombreuses, la crainte pour la femme de la non-reconnaissance du fruit de la conception par son mari la poussait à l’avortement.

D’autre part, c’était également à l’avortement qu’avaient recours les femmes adultères, celles qui désiraient se livrer sans interruption à la débauche (2), ou celles qui, au moment d’entreprendre un voyage, craignaient d’être gênées par une grossesse.

Enfin, Messieurs, d’aiitres femmes, et en grand nombre, se faisaient avorter par coquetterie. Ovide prétend qu’à Rome les femmes de vingt-cinq à trente ans étaient considérées comme vieilles; aussi s’efforçaient-elles de conserver la beauté de leurs formes le plus longtemps possible, et les femmes se faisaient avorter « ut careat rugarum crimine venter ».

Aulu-Gelle nous indique également ce but de l’avortement : « Penses-tu que la nature ait donné aux femmes des mamelles comme de gracieuses protubérances destinées à orner la poitrine et non à nourrir les enfants? D’après cette idée, la plupart de nos femmes s’efforcent de dessécher et de tarir cette fontaine sacrée, où le genre humain puise la vie, et risquent de corrompre et de détourner leur lait, comme s’il gâtait ces attributs de la beauté. C’est la même folie qui les porte à se faire avorter à l’aide de diverses drogues malfaisantes, afin que la surface polie de leur ventre ne se

(1) Suétone, Domitien , XXII. — Pline le Jeune, Lettres , liv. IV, lettre xi.

(2) Rouyer, Études médicales sur V ancienne Rome , 1859.

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ride pas et ne soit pas déformée par la grossesse et le travail de l’enfantement (1). »

Cependant, ces pratiques abortives étaient loin d’êlre sans danger, et Ovide parle d’une de ses maîtresses, nommée Corine, qui s’élait fait avorter et avait manqué d’en mourir. Il dit (2) :

Dum labefactat onus gravidi temeraria ventris,

In dubio vitæ lassa Corinna jacet.

Revenant, dans une autre élégie, sur les dangers de l’avortement, il écrit (3) :

Hoc neque in Armeniis tigres fecere latebris Perdere nec fœtus ausa leona suos;

At teneræ faciunt, sed non iinpune, puellæ.

Sæpe suos utero quæ necat ipsa périt,

Ipsa périt, ferturque toro resoluta capillos;

Et clamant: « Merito », qui modo cumque vident.

C’étaient surtout les matrones, les sagœ , comme on les appelait à Rome, sortes de sorcières, d’enchanteresses et d’entremetteuses qui habitaient les quartiers mal famés de la ville, qui pratiquaient couramment les avortements. IDans d’autres cas, et particulièrement dans les grandes familles, c’était souvent la nourrice, esclave qui restait auprès de l’enfant qu’elle avait élevé et était la confidente des peines et des joies, qui préparait les breuvages destinés à procurer l’avortement. Ovide nous donne encore une indication sur ce rôle de la nourrice romaine. « Déjà le fardeau arrondissait mes flancs incestueux, et mes membres étaient

(1) Aulu-Gelle, Nuits altiques , liv. XII, chap. i.

(2) Ovide, Les Amours , liv. I, élégie xiii. — L’imprudeDte Corine, en cherchant à se débarrasser du fardeau qu’elle porte en son seiD, a mis ses jours en péril.

(3) Ovide, Les Amours, liv. II, élégie xiv. — Jamais on ne vit une telle cruauté chez les tigresses des antres de l’Arménie, jamais la lionne n’osa faire avorter ses lionceaux. 11 était réservé à de tendres jeunes filles de le faire, mais non impunément, car en essayant de tuer sou enfant dans son sein, souvent la mère périt elle-même ; elle périt et on l’emporte tout échevelée sur son lit, et tous s’écrient en la voyant : « Elle l’a bien mérité ! »

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appesantis par le poids que je m’efforcais de dissimuler. Que d’herbages, que de médicaments ma nourrice ne m’apporta-t-elle pas? Combien ne m’en fit-elle pas prendre d'une main criminelle, afin de détacher complètement de mes entrailles ce fardeau dont le volume augmentait! Ah ! trop vivace, l’enfant put résister à ces artifices et fut en sûreté contre un ennemi dont il n’avait rien à craindre (1). »

Sur le manuel opératoire des avortements pratiqués dans l’ancienne Rome, nous n’avons que fort peu de renseignements. Il semble que l’on ait, au moins pendant longtemps, employé des breuvages, car la loi ne prévoit que ce mode d’avortement.

Cependant, il est certain que plus tard on eut recours à des manœuvres directes, et Ovide parle d’un instrument spécial nommé embryosphactes , qui était de pratique courante pour provoquer l’avortement. Aucune description de cet instrumentn’estdonnée par les auteurs anciens; il est probable qu’il s’agit, soit du pessaire aborlif dont il est question dans le serment d’Hippocrate, soit d’une sonde utérine (2).

11 existait pourtant des lois punissant l’avortement, et elles étaient fort sévères : Qui abortionis aut amatorium poculum dant , et si dolo non faciant , tamen s quia mali exempli res est3 humiliores in metallum , honestiores in insulam , amissa parte bonorum, relegantur. Quodsi eo mulier aut homo perierit, summo supplicio afficiuntur (3).

Ailleurs il est dit : Si mulier visceribus suis vim intulisse quo partum abigeret constituerit , eam in exilium Prœses provinciœ exiget (4).

Dans le cas où la femme s’était procuré l’avortement dans un intérêt de cupidité, par exemple, ainsi que le signale Cicéron (5), qui a vu ce cas pendant son séjour à Milet, en recevant de l’argent des héritiers de son mari

(1) Ovide, Héroïdes , épître XI, Canacée à Macarée.

(2) Maschka, Médecine légale , 1883, t. III, p. 269.

(3) Julius Paulus, Recept. Sentent ., XXXIII S., 7.

(4) Suetoue, Domitien, XII. — Pline, Lettre IV, II.

(5) Cicéron, Oratio pro Cluentio , XI, 31 .

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pour détruire elle-même l’enfant dans son sein, la peine capitale remplaçait l’exil, et Cicéron ajoute : « Ce n’était pas une injustice, car elle avait détruit l’espoir d’un pèreT la mémoire d’un nom, le soutien d’une race, l’héritier de la famille et un citoyen destiné à l’État. »

La loi romaine prenait sous sa protection les enfants qui étaient encore dans le sein de la mère et les considérait dès ce moment comme des citoyens de la République (1).

En dépit des lois et des imprécations ‘des poètes, l’impunité presque absolue était la règle pour un crime au sujet duquel il eût été possible d’inquiéter un trop grand nombre de hauts personnages et même certains empereurs ; aussi faut-il attendre que les progrès du christianisme aient été suffisants, pour amener une heureuse modification dans l’esprit du peuple et des législateurs. Sous son influence, les empereurs Adrien, Constantin, Théodose, réformèrent le droit romain et assimilèrent l’avortement criminel à l’homicide, passible de la peine de mort.

Dans le Code Théodosien, l’avortement est sévèrement puni: Neque gladio subjugetur , sed insutus culeo et inter ejus ferales augustias comprehensus, serpentum contuberniis misceatur ut omni elementorum usu vivus carere incipiat , ut cœlum superstiti , terra mortuo auferatur. »

Chez les Juifs , l’avortement criminel paraît avoir été inconnu. La loi pénale des Hébreux était tellement minutieuse en ce qui concerne les crimes, que l’absence d’une prescription spéciale applicable à cette criminalité particulière semble prouver à Lewin que l’avortement volontaire y était inconnu (2).

Ce qui vient à l’appui de cette opinion, c’est que, dans la Bible, il est question de l’avortement accidentel ou tout au moins d’une de ses variétés ; il y est dit : « Celui qui, par des violences, a déterminé l’avortement d’une femme, est puni

(1) Loi VIII. Dig. ad Leg.

(2) Lewin, Die Fruchtabtreibung durch Gifle , p. 17. Berlin, 1899.

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d’une amende, prononcée par le mari ou des arbitres. Si les violences exercées ont occasionné la mort de la femme, il sera puni de mort (1). »

Le texte de Moïse varie suivant la Vulgate ou la version des Septante, et si j’insiste sur ce point, c’est qu’au moyen âge d’interminables discussions s’ouvrirent sur ce sujet. Yoici les deux versions :

a. Version de la Vulgate. — « Si rixati fuerint duo viri, et percusserint mulierem prægnantem et abortivum quidem fecerint, sed ipsa vixerit, subjacebunt damno quantum maritus mulieris expetiverit et arbitri judicaverint. Sin autem mors ejus fuerit subsecuta, reddet animam pro anima. »

b. Version des Septante. — « Si litigabunt duo viri et percusserint mulierem prægnantem et exierit infans ejus nundum formatus, detrimentum patientur, quantum indixerit vir mulieris et dabit cum postulatione. »

En Egypte , l’avortement dut être excessivement rare. Diodore de Sicile parle des peines dont étaient frappées les coupables d’infanticide, mais ne signale nulle part l’avortement. Le seul fait intéressant que je vous signalerai, et qui montre combien ce peuple avait le respect de l’enfant à naître, c’est que lorsqu’une femme enceinte était condamnée à mort, elle ne subissait sa peine qu’après son accouchement.

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