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État actuel à l’Étranger

Messieurs, avant de vous parler de l’avortement en France, je tiens à vous donner quelques renseignements sur l’état de cette question dans les différents pays. Chez quelques peuples moins civilisés, il est, on pourrait dire, entré dans les mœurs.

Chez les peuples sauvages , l’avortement est fréquent, mais souvent on laisse la grossesse se terminer, et l’enfant est mis à mort au moment de sa naissance.

Chez les Ouolofs de la côte occidentale d’Afrique, l’avortement est fréquent et dû à des manœuvres abortives variées, pratiquées par les marabouts, ainsi qu’au genre de vie des femmes de ces peuplades.

« A part les occupations domestiques, dont la principale et la plus fatigante est de piler le mil, elles passent la plus grande partie des soirées et souvent la nuit tout entière en fêtes et en réjouissances.

« A chaque pas, dans les villages, sous les prétextes les plus futiles, des réunions se forment ; un ou plusieurs griots accroupis frappent les tam-tams, en modulant d’obscènes mélopées, et aux accords de cette musique monotone, au centre d’un cercle de spectateurs frappant des mains en mesure, les femmes, tour à tour seules ou deux ensemble, se livrent à des danses échevelées.

« C’est alors que le Foubim et le Gaudio-ga , danses mimiques fortement expressives, apparaissent dans toute leur primitive impudeur. D’abord lents, onduleux et lascifs, les mouvements de la danseuse s’accentuent insensi-

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blement, le balancement saccadé de la région fessière et abdominale s’accroît, et il arrive un moment où la rotation du bassin tout entier acquiert un degré d’intensité frénétique. »

Qu’une femme enceinte s’adonne à cet exercice un certain nombre de fois, et cela arrive journellement, il est évident que l’avortement peut en être la conséquence (1).

Dans le vieux Calabar, vers le troisième mois, il est de règle d’administrer certains médicaments à la femme enceinte, afin de juger de la résistance du produit de la conception.

« Cette coutume tient à ce que l’on regarde comme funestes trois genres de conceptions : 1° si elle aboutit à un accouchement gémellaire ; 2° si l’embryon meurt dans l’utérus; 3° si l’enfant meurt peu après la naissance. C’est pour éviter le développement ultérieur de semblables produits que l’on administre des médicaments, avec cette idée que, si la grossesse résiste à cette épreuve, tout ira bien. Quand l’œuf est expulsé, c’est qu’on aurait eu affaire à l’un de ces cas funestes, dont il ne serait résulté rien de bon.

« Les médicaments sont d’abord donnés par la bouche et le rectum, puis par le vagin, et appliqués directement sur l’orifice du col, quand les premières doses sont suivies d’un écoulement sanguin. Dans ce but, ils emploient une des trois plantes suivantes : une légumineuse, une euphorbe, une anonée. On introduit dans le vagin la tige de l’euphorbe avec le suc qui en a été exprimé, et la même partie de la plante légumineuse, qui, mélangée avec du poivre de Guinée, et mâchée, est réunie en masse à l’aide de la salive. L’absorption se produit en quelques jours (2).

« Ces moyens sont souvent fort dangereux, et il n’est pas rare qu’ils se terminent par la mort de la mère. »

Parmi les Indiens d' Amérique , les naturels d’Austra-

(1) Engelmann et Rodet, La pratique des accouchements chez les peuples primitifs, 1886, p . 18.

(2) Eugelmaun et Rodet, loc. cit., p. 16.

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lie, les aborigènes de Sierra-Leone 3 les nègres de V intérieur de V Afrique (particulièrement du Loango), l’avortement est provoqué soit en pétrissant et en frictionnant le ventre avec la main, soit en le frappant à coups de poing.

« Un grand nombre d’avortements sont provoqués dans un but criminel, mais d’autres fois ce n’est que la crainte de la naissance, souvent fatale parla suite, d’enfants métis.

« C’est un fait en effet très remarquable chez les Indiens du littoral du Pacifique, en Australie et aux Indes, que les rapports sexuels de femmes indigènes avec des blancs ont toujours des conséquences graves et déterminent souvent la mort de la mère ou de l’enfant, et souvent de tous les deux. Aussi pratique-t-on l’avortement pour éviter cette fatalité (1). »

Certaines tribus ont l’habitude de provoquer l’avortement, quand la femme qui allaite redevient enceinte. La raison qu’ils en donnent est que l’enfant vivant est le plus important à conserver, et qu’il ne manquerait pas de souffrir de l’épuisement de l’organisme maternel occasionné par une nouvelle grossesse.

En Nouvelle-Calédonie , les manœuvres abortives sont très fréquentes; on emploiera décoction de bourgeon rouge de la grappe de bananier, qui renferme un poison actif. Cependant, il semble que cette manœuvre n’est qu’accessoire et qu^une action directe est généralement exercée sur l’utérus.

Dans l’antiquité, les Perses , ainsi que les Mèdes, réprouvaient et punissaient l’avortement. « La jeune fille enceinte ne doit point, par honte, se débarrasser de son fardeau; l’amant doit la protéger et la nourrir jusqu’à la naissance de l’enfant. Le coupable ne doit point dire à celle qu’il a trompée : « Cherche une vieille femme qui t’enseigne à te « délivrer. » S’il le fait et si une vieille femme, par n’importe quelle décoction de plantes, tue le fruit dans le ventre de la

(1) Eogelmaim et Rodet, loc. cit., p. 235.

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mère, tous trois, le père, la mère et la complice sont également punissables (1). »

Actuellement, la législation, au point de vue des grossesses en dehors du mariage, est beaucoup plus sévère, puisque la femme est punie de mort.

De plus, la religion défend à la femme grosse toute cohabitation avec son mari pendant toute la durée de la gestation; de là naissent des sentiments de jalousie, qui poussent les femmes mariées à se faire avorter (2).

Les moyens abortifs employés sont variés : la saignée, les sangsues, le sulfate de cuivre, et enfin la rupture des membranes de l’œuf à l’aide d’un crochet ; ces diverses manœuvres sont pratiquées soit seules, soit associées.

Dans l'Inde, le célibat forcé, pour un grand nombre de femmes adultes, entraîne des rapports illégitimes, dont le fruit est voué à une disparition précoce (3).

Une autre cause tient à la précocité des mariages, qui souvent se font à l’âge de onze ou douze ans pour l’homme, et aux environs de huit ans pour la femme. Après le mariage, les enfants rentrent dans leur famille et la consommation de l’union n’a lieu que beaucoup plus tard.

« L’habitude des alliances contractées dès l’âge le plus tendre engendre une foule de jeunes veuves, qui, suivant la coutume indienne, sont condamnées à perpétuité au célibat, bien que souvent elles soient vierges encore. La surveillance dont elles sont entourées par leurs parents peut les retenir quelque temps, mais elles finissent par céder tôt ou tard à la séduction et, pour se soustraire à la honte qui en rejaillirait sur elles et leur famille, elles ne reculent pas devant la mort du produit.

« Elles se livrent aux mains d’une de ces mainates ou femmes de blanchisseurs, qui font profession d’administrer

(1) Cari Hoberland, L' infanticide chez les peuples anciens et modernes (Revue internationale des sciences, 1880, t. V, p. 403).

(2) Pollak, Persien und seine Bewohner , 18G5, t. I, p. 216.

(3) Corre, La mère et l'enfant dans les races humaines , p. 256.

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des substances abortives dont l’activité n’est que trop souvent fatale à leurs coupables victimes. Les peines les plus graves attendent celles qui ont failli à leur devoir : elles deviennent des décastées, c’est-à-dire des déclassées, suprême et ineffaçable déshonneur (1). »

D’après le Dr Canolle (2), le moyen employé pour provoquer l’avortement est l’introduction à l’intérieur de l’utérus d’un instrument rigide, plus ou moins acéré, une sorte de baguette, dans le but de perforer les membranes fœtales ou de décoller le placenta. Cette baguette est laissée en place et est expulsée par les contractions utérines, en même temps que le produit de la conception. Dans un cas qu’il lui fut donné d’examiner, le Dr Canolle trouva, fixé dans l’utérus, un jonc taillé à ses deux bouts, long de 0m,10 sur 0m,04 de diamètre. Cet instrument rudimentaire avait été maladroitement introduit et sa pointe avait pénétré dans les parois utérines, de sorte que le fœtus avait été expulsé, mais que l’instrument n’avait pu se dégager.

A l’intérieur, on emploie le cumin noir ou toute-épice, semences de la Nigella sativa, plante de la famille des Renonculacées, série des Helléborées; cette plante semble solliciter les contractions utérines, à la façon de l’ergot do seigle, quand il y a eu début du travail ; aussi cette substance n’est-elle que rarement employée seule, mais associée aux manœuvres directes.

En Indo-Chine , les femmes de Singapour, d'après Montgommery, pratiquent l’avortement, pour limiter la population.

En Annam , ce sont les vieilles sages-femmes qui semblent avoir le monopole des avortements; elles les pratiquent soit en administrant des breuvages variés, qui sont répu tés avoir une valeur abortive, soit, et c’est la méthode la plus fré-

(1) Huillet, L’hygiène des Européens à Pondichéry , 1867, p. 241.

(2) Canolle, De l'avortement criminel à Karikal [Inde française). Thèse de Paris, 1881, p. 26.

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quemrnent employée, en donnant sur le ventre des coups suivant une certaine méthode.

Les faits d’avortement sont fréquents, bien qu’il existe des lois très sévères pour punir cette variété de crime. En effet, si, au cours d’une rixe, une femme enceinte reçoit des coups assez violents pour déterminer un avortement, le coupable est condamné à soixante coups de bambou et un an de fers.

Si une femme enceinte prisonnière à eu a subir par ordre du magistrat des mauvais traitements, ayant pour conséquence de provoquer l’avortement, celui qui en a donné l’ordre est condamné à quatre-vingts coups de bambou et à trois ans de fers.

Enfin, si une femme convaincue d’adultère cherche, en se faisant avorter, à cacher les suites de sa faute, elle est condamnée, ainsi que son complice, à cent coups de bambou et à l’exil (1).

Il est vrai que les peines édictées ne sont appliquées que si la grossesse remonte à plus de trois mois.

En Chine, le nombre des avortements doit être considérable, et, malgré une loi visant la vente et l’achat des drogues vénéneuses dans un but criminel, le crime d’avortement n’est pas poursuivi. « Ce qui le prouve, c’est que dans toutes les grandes villes de l’empire, et notamment à Pékin, les murailles des grandes rues sont couvertes de petites affiches, qui ne sont autre chose que des indications de breuvages qualifiés infaillibles pour provoquer l’issue difficile du sang menstruel. Au fond, c’est la manière indirecte de désigner les médecines abortives, que délivrent les pharmaciens (2). » Morache rapporte avoir vu publiquement affichés, à côté des aphrodisiaques, sous le nom de : Remèdes pour faire dégager le ventre, pour rendre la virginité , des substances qui n’avaient pour but que de produire l'avortement (3).

(1) Engelmann et Rodet, loc. cit ., p. 19.

(2) Ernest Martin, Exposé des principaux passages contenus dans le Si-Yuen-Lu. Paris, 1884.

(3) Morache, Pékin et ses habitants. Paris, 1869, p. 139.

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Le Dr Matignon (1) a publié deux spécimens des affiches dont parle Morache ; elles ont été copiées sur les murs de la légation de France, à Pékin.

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