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Déchirure et ponction des membranes

1. Déchirure sans instrument. — Tout d’abord, je vous signalerai, Messieurs, le procédé le plus simple ; il consiste à déchirer les membranes à l’aide de l’ongle taillé en pointe. C’est un procédé de déchirure de l’œuf qui est indiqué dans tous les traités d’accouchements. Cependant, au point de vue de l’avortement, il ne peut être que très rarement employé, car il faut, d’une part, que l’utérus soit abaissé, d’autre part que le col soit suffisamment ramolli pour que le canal cervical permette l’introduction du doigt et son contact avec les membranes. C’est un procédé d’avortement rare, mais possible, et des cas probants ont été signalés par Tardieu (1), Hofmann, Maschka.

(1) Tardieu, Élude médico-légale sur l'avortement, 1898, p. 51.

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Dans un cas, c’était la femme elle-même qui s’était fait avorter par ce moyen. Il est vrai que c’était une multipare et que le col affleurait presque la vulve.

Quoi qu’il en soit, c’est un procédé rarement employé.

2. Ponction et déchirure a l’aide d’instruments (1). — a. Position de la femme. — Quand un médecin examine une femme qui se plaint de souffrir du ventre, s'il veut se livrer, je dirai légalement, à une intervention quelconque dans la cavité vaginale ou sur le col de l’utérus, il fait placer sa cliente dans la position dite obstétricale, soit sur un lit ordinaire, soit sur un lit à spéculum, puis il pratique le toucher, combiné avec la palpation de l’abdomen, enfin il place un spéculum. 11 n’en est pas toujours ainsi quand il s’agit de manœuvres criminelles.

Lorsque des poursuites, à la suite d’une circonstance quelconque, sont ordonnées, la femme inculpée, au cours des interrogatoires, sera amenée à donner le nom et l’adresse de la personne qui a accompli l’acte coupable ; elle donnera, et il est certain que le Juge d'instruction insistera particulièrement sur ce point, la description détaillée du lieu de l’opération et des manœuvres qu’elle a subies.

Si une inculpée peut fournir des renseignements précis sur la disposition de la chambre dans laquelle l’acte criminel a été commis, sur la couleur des tentures, sur l’installation, si elle peut dire qu’il existe un fauteuilspéculum à pédale ou à crémaillère, et si ces renseignements sont trouvés exacts lors d’une visite domiciliaire, il est hors de doute, pour le juge, que la femme qui s’est fait avorter est bien, à un moment donné, venue chez la personne qu’elle déclare sa complice.

Aussi les industrielles de l’avortement, afin de ne se compromettre que le moins possible, cherchent-elles à ce que la femme ignore le procédé de l’intervention. Elles ont soin de faire placer la femme dans une position anormale, dont

(1) Voy. pièces nos 7, 8 et 9, p. 258 et suiv.

elle gardera le souvenir. Généralement, elles pratiquent le toucher la femme étant debout, ou assise sur le rebord d’une chaise ou d’un lit. Le jour où l’opération criminelle doit être accomplie, elles agissent de la même façon, sans introduire le spéculum. Avec le doigt, elles cherchent l’orifice du col, et, à l’aide de l’autre main, conduisent l’instrument, mais sans que la femme soit avertie du moment de l’opération et voie l’instrument employé. C’est pourquoi, dans la plupart des expertises, les femmes déclarent, de bonne foi, que leur dernière visite chez l’avorteuse, celle qui a été suivie d’effet, a été absolument semblable aux précédentes, et que l’intervention s’est bornée à l’introduction du doigt.

b. Instruments employés. — Messieurs, les instruments qui servent à pratiquer les avortements sont les plus divers et les plus inattendus. On trouve des aiguilles à tricoter, des tringles de rideaux plus ou moins appointées, des baguettes de bois, des plumes d’oie, des soies de porc-épic, des cure-dents, des épingles à cheveux, des stylets mousses, des sondes, etc.

En Perse, d’après Pollak, les sages-femmes se servent d’instruments en forme de lance. A Constantinople, on emploie la grande nervure d’une feuille de tabac; au Japon, une fine branche de bambou; dans l’Inde, la racine du Plumbago zeylanica.

Personnellement, j’ai constaté que, sur douze cas dans . lesquels j’ai été commis, l’avortement avait été provoqué sept fois à l’aide d'une sonde, une fois à l’aide d’une tringle, une fois avec un tube ; dans trois cas, la nature de l’instrument ne put être déterminée.

c. Conséquences des piqûres de l'œuf. — Vous savez, Messieurs, combien sont fréquentes les déviations de l’utérus ; l’organe peut se trouver en antéversion ou en antéflexion, en rétroversion ou en rétroflexion ; en outre, mais plus rarement, il est en latéroflexion droite ou gauche.

Dans ces conditions, si l’opérateur ne fait pas le diagnostic

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de la déviation, s’il n’est pas très habitué aux recherches gynécologiques, et surtout s’il ne se sert pas du spéculum, il aura une certaine difficulté à trouver l’orifice du col. C’est ainsi que se produisent les piqûres des culs-de-sac du vagin et les fausses routes au travers du col.

L’orifice du col une fois trouvé, comme, par suite de la déviation utériné, la cavité du col et celle du corps ne se trouvent pas sur une ligne droite, si l’opérateur n’est pas habitué aii cathétérisme utérin, son instrument, après avoir passé au travers du canal cervical, vient buter contre la paroi utérine, et, s’il ne perçoit pas ce choc, il fera pénétrer la tige rigide qu’il emploie à travers la paroi utérine, jusque dans la cavité péritonéale (4).

Vous vous souvenez qu’en vous parlant des recherches post mortem , que vous pouvez avoir à faire sur un utérus dont les parois sont gorgées de sang, et notamment pour découvrir l’insertion placentaire, je vous ai recommandé de placer l’organe que vous avez à examiner dans l’alcool pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, afin de le débarrasser du sang qui gêne vos recherches et de le décolorer : dans le cas présent, vous devez agir d’une façon inverse. Vous prenez l’utérus, sans même lui faire subir un lavage, puis vous le sectionnez en tranches très minces, allant du col vers le fond. Sur la tranche, vous apercevez une petite tache rouge, qui est formée par le sang épanché dans le trajet suivi par l’instrument, et, en examinant successivement les tranches, vous pouvez vous rendre compte du trajet de la fausse route et du point auquel a eu lieu la perforation.

Parfois l’instrument employé pour l’avortement se casse. Hofmann rapporte un cas dans lequel un chirurgien retira de la cavité utérine d’une femme un fragment d’aiguille à tricoter en os. Mac Pherson a trouvé un fragment d’une baguette carrée en bois, dans les parois de l’utérus.

Enfin, Messieurs, il peut arriver que l’instrument vulné-

(1) Voy. pièce n° 10, p. 311.

rant, après avoir perforé la paroi extérieure, échappe à l’opérateur et disparaisse dans la cavité abdominale. C’est là un accident moins rare qu’on ne le supposerait. Quand il y a une résistance de l’orifice interne du col et qu’on est obligé de pousser sur l’instrument pour le faire pénétrer, si la résistance cesse brusquement, l’instrument semble «être, pour ainsi dire, aspiré par l’utérus. Nous verrons ultérieurement la conséquence de ces fautes opératoires (1).

a. Décollement à l’aide d’instruments (2). — Pendant les premiers mois de la grossesse, vous l’avez du reste appris en obstétrique, les membranes de l’œuf sont beaucoup plus résistantes qu’ultérieurement, et, pour les perforer, on éprouve parfois une certaine difficulté, de sorte que, alors mêmequ’une personne tente l’avortement par ponction, elle peut produire un avortement, mais par décollement des membranes.

Un grand nombre d’instruments peuvent être employés pour décoller les membranes. Je ne vous en ferai pas la description; je n’insisterai que sur l’emploi des sondes, qui ont été utilisées dans un but criminel.

Généralement, on se sert des sondes ordinaires, en caoutchouc ou en gomme, qui sont introduites dans la cavité utérine et laissées à demeure, jusqu’à l’établissement des contractions utérines. On a également employé la sonde inventée par Tarnier pour provoquer l’accouchement prématuré.

Cet instrument se compose d’un tube de caoutchouc, long d’environ 30 centimètres, fermé à l'une de ses extrémités, qui, le caoutchouc étant à ce niveau plus mince, se dilate en boule quand on y injecte de l’eau. L’autre extrémité est munie d’un robinet et d’une canule, à laquelle on adapte une seringue à hydrocèle. Le tube vide, et par conséquent de grosseur uniforme, est introduit jusqu’au-dessus de J’orifice interne du col, au contact de l’œuf. On pousse

(1) Voy. p. 189.

(2) Voy. pièces nos 13 et 14, p. 322 et suiv.

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alors une injection d’eau tiède, qui est retenue par le robinet. L’extrémité qui a pénétré dans l’utérus se dilate sous la pression de l’eau et est retenue par l’étroitesse de l’orifice interne. Sous l’influence de ce corps étranger, l’utérus se contracte, l’orifice interne se dilate, la sonde dilatatrice est chassée dans le vagin, et le travail de l’accouchement se continue d’une façon régulière.

Ces moyens, Messieurs, sont peu employés, parce qu’ils demandent un temps assez long et nécessitent un attirail chirurgical, qui, en cas de poursuites ultérieures, pourrait créer de fâcheuses présomptions.

b. Décollement par injection intra-utérine (1). — C’est là, de tous les moyens, celui qui est le plus fréquemment employé. L’avorteuse, à l’aide d’un instrument quelconque, seringue, injecteur, clysopompe, fait pénétrer dans la cavité de l’utérus une certaine quantité de liquide. La sonde dont se servent ces femmes est fine, droite ou courbe. L’opération est simple et s’accomplit sans difficulté.

Certaines avorteuses de profession possèdent une petite seringue spéciale pour cet usage ; elle se compose d’un corps de pompe, du volume du pouce environ, qui contient de 10 à 15 centimètres cubes de liquide. Cet instrument a l’avantage de pouvoir être facilement caché dans la main, de sorte que la femme à qui cette injection est faite debout ne voit pas l’appareil dont on s’est servi pour pratiquer l’avortement.

La quantité de liquide injectée n’a pas besoin d’être considérable : 10 à 15 grammes sont suffisants.

Quant à la qualité du liquide, les plus divers ont été employés. On a injecté dans l’utérus de l’eau de savon, du vin de quinquina, des décoctions d’ergot de seigle; enfin, certaines sages-femmes emploient une eau colorée en blanc ou en jaune, del "eau d’argent ou del 'eau d’or, disent-elles; leur but est d’augmenter leurs bénéfices, en faisant payer

(1) Voy. pièces n03 15, 16 et 17, p. 332 et suiv.

P. Brouardel. — L’Avortement. 11

PROCÉDÉS DE L’AVORTEMENT CRIMINEL, plus cher leurs services illiciles, car, pour provoquer l’avortement, la nature du liquide n’a aucune importance, et l’eau pure est suffisante.

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