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Corps étrangers dans l’utérus et la cavité péritonéale

Je vous ai dit, Messieurs, qu’au cours de tentatives d’avortement, des piqûres, des perforations de l’utérus, des fausses’routes au travers du col étaient possibles. Elles sont parfois l’origine d’accidents graves, de péritonites généralisées ou localisées. Je vous ai cité le cas de Graves, qui rapporte qu’une femme qui s’était fait avorter elle-même, au quatrième mois de sa grossesse, à l’aide d’une aiguille à tricoter, rendit des matières fécales et des ascarides par l’orifice du col; il survint une péritonite grave, mais la femme guérit au bout de six mois. Ultérieurement, et sans doute suffisamment avertie du danger des avortements, elle accoucha à terme de deux enfants vivants (1).

Il arrive également que l’instrument qui a servi à prati-

(1) Graves, Virchow's Ja/rrbücher; 1862, II, p. 608.

quer l’avortement échappe à l’opérateur et pénètre dans la cavité abdominale. Le plus souvent une péritonite mortelle en est la conséquence. Cependant, si l’instrument est aseptique, la présence du corps étranger dans la cavité péritonéale n’entraîne que des troubles de péritonisme ou une péritonite localisée, et il arrive parfois qu’ultérieurement on retrouve le corps du délit dans une région assez éloignée du point d’entrée.

Hofmann cite plusieurs observations de ce genre (1).

Dans un cas de Pelrequin et Feltz, une femme e/était fait introduire une sonde dans l’utérus par une sage-femme, dans le but de se faire avorter. La sonde disparut dans l’abdomen etl’avortementse produisit. Quatre moisplustard, ilse forma une petite tumeur près de l’ombilic; une incision permit de retirer la sonde, sans qu’il y ait eu de symptômes graves.

Barwell rapporte un cas semblable. Une jeune dame -s’était fait avorter par l’introduction d’une sonde élastique à bout d’ivoire, qui fut laissée à demeure. Au moment de retirer la sonde, celle-ci avait disparu et l’on ne retrouva que le bout en ivoire. Dix-huit mois après, Barwell trouva au niveau de la’ hanche une collection purulente considérable qu’il vida. Une semaine après, il sentit la sonde dans les replis de Douglas et elle fut évacuée plus tard par le rectum, après avoir séjourné pendant vingt mois dans la cavité abdominale. La guérison définitive arriva en six semaines.

Froriep rapporte le cas suivant : pour se faire avorter, une femme s’était introduit, dans la matrice, une aiguille •qu’elle ne put ensuite retirer. Au bout de quelques semaines, un abcès se forma dans la région de l’aine et donna issue à ce corps étranger, dont la femme fut ainsi délivrée sans accidents sérieux (2).

(1) Hofmaan, Nouveaux éléments de médecine légale , traduction française. Commentaires du professeur Brouardel, 1881, p. 171.

(2) Froriep, Notizen aus dem Gebiete der Natur und Heilkunde. Weimar, Bd XI, n° 18. Cité par Tardieu, Étude médico-légale sur l’avortement, 1898, p. 154.

Je reçus, il y a quelques années, du Dr Bourretère (de Dax), la lettre suivante, que je crois intéressant de vous communiquer :

Monsieur et très honoré maître,

Une femme, enceinte d’un mois environ, s’adresse à une sagefemme de la campagne, qui consent à la faire avorter et qui, dans ce but, lui plonge dans les parties génitales, en se servant du doigt comme conducteur, une aiguille à tricoter. L’aiguille est laissée à demeure, fixée dans les tissus, et recommandation est faite à la femme de l’enfoncer tous les jours un peu plus.

Quelques jours plus lard, la sage-femme revient, retire l’aiguille, l’enfonce de nouveau et la laisse en place jusqu’à la séance suivante.

Cette manœuvre se répète cinq ou six fois pendant le cours du mois de juin et, pour la dernière fois, le 26 de ce mois. Ce dernier jour, l’aiguille, enfoncée plus profondément, et avec une plus grande force que précédemment, échappe aux doigts de la sage-femme et disparaît dans la cavité abdominale.

Trois jours après, — le 29 juin, — éclatent les accidents d’une violente péritonite. La femme avorte le 6 septembre seulement, d’un fœtus âgé de quatre mois et demi, n’ayant subi aucun arrêt de développement, et succombe, le 27 septembre, aux progrès de la péritonite.

A l’autopsie, je découvre, au milieu de désordres considérables, un épanchement séro-purulent, de couleur grisâtre, qui occupe le cul-de-sac postérieur, s’étend le long du bord gauche de la matrice et communique, par un trajet de teinte noirâtre, avec un foyer placé au-devant de la colonne vertébrale et au-dessus de l’angle sous-vertébral.

Au centre de ce dernier foyer, se trouve l’extrémité supérieure d’une aiguille à tricoter, longue de 43 centimètres et demi. Elle n’est pas droite, mais courbée, suivant un angle de 130 degrés, à 6 centimètres de son extrémité supérieure. La portion supérieure est parallèle à l’axe du corps, la portion inférieure est placée en travers de la colonne vertébrale.

Les tissus en contact direct avec l’aiguille présentent une coloration gris-ardoise.

La figure ci-contre représente l’aiguille avec ses courbures réelles et réduite d’un tiers (fig. 11).

Entre autres particularités, le fait que je viens de vous relater,me paraît olfrir un exemple de péritonite traumatique d’une durée exceptionnelle — du 29 iuin au 26 septembre; — un exemple

curieux de procédé mis en usage pour provoquer un avortement — aiguille à tricoter laissée à demeure ; — enfin, un exemple de maladresse de la part de la sage-femme, qui n’a pas réussi, au cours de cinq ou six tentatives, à pénétrer dans la cavité utérine.

Une question me sera probablement posée pendant le cours des

Fig. 11. — Aiguille courbée ayant pénétré dans la cavité péritonéale réduite d’un tiers.

débats devant la Cour d’assises : « Est-il admissible qu’une aiguille droite ait pu être employée avec assez de force pour produire une courbure semblable à celle que présente l’aiguille ci-contre ».

La sage-femme soutient avec la plus grande énergie que l’aiguille dônt elle s’est servie était droite au moment où elle en a fait usage. Si elle dit la vérité, comment pourrai-je expliquer la présence de la courbure? Est-il admissible que cette déformation soit la conséquence des tentatives d’intromission? Mais, dans ce cas, la violence employée a dû être excessive.

Messieurs, la courbure de l’aiguille qui intriguait notre confrère n’était certainement pas due aux efforts d’intromission ; elle s’était produite pendant le trajet qu’elle avait accompli dans la cavité abdominale.

Tout récemment, j’ai eu, avec MM. Berger et Thoinot, à m’occuper d’un cas, dans lequel un corps étranger de la cavité abdominale avait subi les mêmes déformations, et, bien qu’il ne s’agisse pas d’avortement, je tiens à vous le rapporter.

Il y a quelques mois, le Dr de T... pratiquait un curettage. Dans le but de dilater l’orifice du col, il employa des sondes d’Hégar, qui sont constituées, ainsi que vous le savez, par un jeu de bougies métalliques de grosseur croissante et que l’on introduit successivement pour aug-

menter l’ouverture du col. A un moment donné, sans doute par cessation brusque de la résistance du col, une sonde de grosseur moyenne (nos 11 et 12 soudés bout à bout) pénètre dans l’utérus, le perfore, échappe à l’opérateur et se perd dans la cavité abdominale.

Le Dr de T... eut, à ce moment, le grand tort de ne pas s’inquiéter davantage de la perforation et de ne pas même avertir le médecin qui l’aidait de l’accident qui venait de se produire. Il termina rapidement son opération et tout fut dit.

Quelques mois plus tard, la femme, souffrant de douleurs abdominales, se fit examiner par plusieurs chirurgiens des hôpitaux, qui, devant les symptômes étranges qu’elle ressentait et surtout en présence des indications bizarres que leur donnait la palpation, ne purent faire un diagnostic et lui conseillèrent de temporiser. Enfin, elle alla voir le Dr A. Marchand, à l’hôpital Lariboisière, qui a pratiqué la laparotomie et eut la surprise de retirer de l’abdomen de cette femme une sonde d’Hégar, qui n’était plus droite, mais avait pris une forme de cor de chasse. L’observation lui parut intéressante et il la communiqua à la Société de chirurgie.

Gomment la femme arriva-t-elle à savoir que c’était elle dont l’observation venait d’être publiée par le Dr A. Marchand? Je l’ignore; toujours est-il quelle déposa une plainte et que des poursuites furent engagées.

Le Juge d’instruction fit appeler le Dr A. Marchand et lui demanda des renseignements, que celui-ci refusa de donner, se retranchant derrière le secret professionnel. Malheureusement le secret n’existait guère et l’observation qui avait été publiée dans les Comptes rendus de la Société de chirurgie était entre les mains du juge (1).

C’est dans ces conditions que nous fûmes commis. Je passe sur les détails de notre expertise. MM. Thoinot, Berger et moi nous insistâmes beaucoup, dans notre rapport, sur ce fait

(1) A, Marchand, Comptes rendus de la Société de chirurgie , 1897, t. XXIII, p. 535.

P. Brouardel. — L’Avortement.

que, lorsqu’un instrument est introduit en forçant dans une cavité, si la résistance vient à cesser brusquement et si l’instrument est insuffisamment maintenu, il échappe aux mains du chirurgien et semble, pour ainsi dire, aspiré par l’utérus. Comme les suites de cette malheureuse opération n’avaient rien eu de particulièrement grave et que, vu la moralité de la demanderesse, la poursuite avait une certaine allure de chantage, le Juge d’instruction rendit une ordonnance de non-lieu.

Quoi qu’il en soit, Messieurs, méfiez-vous; dans des circonstances semblables, ne manquez pas de bien assurer l’instrument, et, au besoin, munissez-le d’un fil qui pourra, en cas d’accident, vous permettre de le retirer.

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