M"'* LOUSTIGAREL LA RENSEIGNA AVEC CONDESCENDANCE
quant au choix d'une villa, je ne déciderai rien sans toi. »
Cela dit pour ménager la susceptibilité de son fils qui entendait, en toute cho.se, être traité en chef de famille, elle s'approcha du lit, écouta un instant la respiration de Minnie, se retourna sur le pas de la porte pour envoyer à Jean un baiser recueilli et S'^rieux, puis elle sortit, sans bruit.
« D'abord les Essler. » se disait-elle, et entrant au bureau de l'hôtel, elle s'informa
d'eux auprès d'une vieille femme jaune comme un coing et habillée en femme de charge, qu'elle devina être la patronne. M""' Loustigarel, qui fermait les yeux dévotieusement, la renseigna, avec un mélange de condescendance et d'obséquiosité. M. et M"^ Essler — elle prononça ce nom avec tout le respect dû à la ricliesse — habitaient hors de la ville, dans leur bhèelle campagne de "Valençor. Si madame désirait une voiture !...
« Eh! té... » elle s'arrêta étonnée, ses yeux s'agrandirent, devant l'imprévu de la coïncidence ; elle tendit le bras vers le haut de la rue où débouchait, au pas d'un gigantesque cheval bai relevant les jambescomme s'il dansait, un grand jeune homme à casquette et guêtres, fouet de chasse en main, et suivi de cinq ou six chiens de toutes tailles.
« Tout justement, madame, voici M. Essler le fils. vSivousdésirezluinar- 1er, je l'appelle ! Oh ! il connaît bien mon mari. »
M™'' Rugles ne crut pas la chose à propos ; elle n'avait vu que rarement jusqu'à ce jour le fils de ses amis, et peutêtrefut-elle intimidée par son air dédaigneux et ennuyé. Elle n'en pensa pas moins : « Si ce jeune homme était gentil, il pourrait faire monter Jean à cheval, puisque c'est toute l'ambition de mon grand? » « (^uel est le meilleur médecin du pays?» demanda-t-elle.
La patronne de l'hôtel hésita, sans doute craignant de se compromettre :
« M. Sarrazin est le plus ancien et le plus lonsidéré. Il est riche. Il ne se dérange pas pour tout le monde. Il y a des personnes qui lui préfèrent un nouveau, M. Roger Bar, un
jeune homme. On le rencontre toujours sur les routes en bicyclette. Il ne se ménage pas,
lui.
t-on?
Et pour louer des villas, où s'adresse-
— Sur le port, à l'Agence Carnibal.
Madam.e va passer Ihiver ici? Rapport à la jolie demoiselle sans doute? »
M™*" Rugles coupa court et s'éloigna, se dirigeant vers l'église. « C'est un peu fort, — se dit-elle, — cette brave femme n"a encore vu que moi. elle ne connaît pas mes enfants, et déjà elle sait que Minnie est souffrante. Ça se voit donc bien ! » Elle n'avait formé aucun projet de pénétrer dans l'église, et pourtant elle y entra. Les pierres neuves exhalaient une fraîcheur crue, les bancs de chêne luisaient comme des miroirs, les vitraux ressemblaient à d'éclatantes images d'Epinal, l'autel or et blanc étincelait dans une gloire pâle, un jour bleuté baignait les confessionnaux et les chapelles latérales ; et tout cela était froid, vaste, vide, dépaysait l'esprit et glaçait la prière. M™^ Rugles chercha en vain cette atmosphère ouatée, épaissie d'encens et de fluide, dont la plénitude mystérieuse vous enveloppe et met l'âme en communion avec d'autres âmes. Elle n'en pria pas moins avec une ferveur sage, qui était moins un élan irréfléchi, qu'une élévation recueillie de ^ ,^ —^
sa pensée. Sans deman- ^..^0S[: '
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nie. Et si elle ne sentit pasensuite autant de confiance et d'espoir qu'elle l'eût désiré, son angoisse ma- La voiture prit a gauche, entre femelle fut, toutefois, un peu apaisée.
Quand elle sortit, cinq voitures de place, là où il n'y en avait aucune quelques ins-
et
tants auparavant, stationnaient, évidemment jXDur elle. Trois co( hers levèrent leur chapeau, les autres sourirent, le geste invitant, la main à la portière. Elle prît au hasard la première victoria. demanda le prix, le trouva cher, flaira une escroquerie, mais, n'osant se défendre, prononça l'adresse des Essler. Le cocher salua ce nom bien connu, en touchant son feutre, fit claquer son fouet et les deux maigres rosses partirent, d'un trot boiteux et ardent. On longeait le bord de la mer ; un promenoir à balustrade s'évasait en rotonde autour d'un kiosque pour la musique. Trois grands hôtels blancs, à enseignes majuscules d'or, ouvraient, çà et là, une rare fenêtre de chambre habitée ; toutes les autres, sous la taie de rideaux de mousseline, restaient aveugles. On rencontrait de loin en loin un passant, quelque dame qui, en dessous, observait la nouvelle figure, sans en avoir l'air. Un grand établissement solitaire, neuf comme l'église et les hôtels, étonna M™- Rugles : c'était, derrière une grille et une allée d'aloès dentelés et de palmiers nains, une façade à colonnes et chapiteau grec, quelque chose de théâtral et de rococo que flanquaient, aux deux ailes du bâtiment, deux galeries vitrées, portant en lettres flambantes, l'une ce mot : Cercle des Hivcrneitrs, l'autre : I nJialatorhim ; et d'autres majuscules encore s'étalaient sur la façade : Hydrothcrapi e. Douches, Bains devapciir.
« Ça, madame.— crut devoir expliquer le ^ cocher. — \ c'est à la fois le casino, le théâtre et l'établisse ment pour >• les malades! »
air vide — n'y a pas
DES VILLAS ENTOUREES DE JARfilN
« Mon Dieu ! comme tout a pensa-t-elle-, — on dirait qu'i!
d'habitants ! » Cette impression s'accrut au
contraste du dCcor, large et profond, la haie s'enfonçait dans les terres, et les montagnes reculées laissaient apercevoir du côté de la plus ])roche ville. Argis. dont le clocher pointait, toute une campagne mélancolique et finement rousse. Vers Cannes au contraire, la pleine mer s'étendait, semée de roches-îlots ; sous 1^ ciel clair, elle miroitait toute bleue, l)apelonnée à 1 inlini. roulant au bord quelques vagues grises et lourdes de varech. Sans être très chaud, le soleil était doux et bon. La voiture prit à gauche, entre des villas entourées de jardins.
„ Ah! — se dit M'"" Rugles, — voilà clone où sont les villas ! » Elle les inspectait curieu-sement au passage, regardant aux volets ouverts ou fermés, inquiète des prix, attendrie j)ar les roses qui fleurissaient toutes les gril les et tous les massifs, montaient aux murs.
« Comme Minnie sera bien là. elle qui aime tant les fleurs ! Il y a beaucoup de pins, on dit leur odeur si salutaire! Tiens, c'est ici que demeure le docteur! »
L'ne {)laque de cuivre, si luisante qu'on l'eût crue d'or elle aussi, encastrée au mur d'une très grande belle villa, ix)rtait cette inscription :
Docteur Sarrazin de 1 h. à j h. — English Spoken
M""" Rugles eut pre.sque envie de s'arrêter, et de faire prier le docte'ir de passer à l'hôtel, mais elle s'abstint, rete.sue elle n'eût su dire par quoi, peut-être par l'indolent froncement de sourcils dont le cocher de la villa, en train de frotter des harnais, venait de toiser son maigre équipage. Elle pensa qu'en tout cas. habitant là, on aurait le docteur sous la main.
Mais un spectacle la fit sourire. Elle apercevait de loin, grâce à ses bons yeux, une minuscule charrette à laquelle un âne. gros comme une chèvre, était attelé. Une dame ! venait de s'installer sur le siège, une bande ' bruyante d'enfants l'entourait, trois jeunes ' filles et deux garçons, tous joyeux, avec des visages vifs et roses, les filles blondes dans le soleil, d'un blond de flamme ; les garçons bruns et crépus : leur grâce libre et leur mise disaient l'aisance et la vie de famille
heureuse; ils riaient parce que le petit âne, obstiné et paresseux, refusait de démarrer. La mère, sur son siège, riait aussi, et on ne s'arrêta pas pour si jjeu en voyant s'ajjprocher la voiture et cette dame inconnue dedans ; les jolis yeux et les jolis rires, au contraire, .semblèrent prendre M™* Rugles à témoin de l'entêtement de Cadet, car le minuscule âne s'appelait ainsi, et toute la famille criait :
« Allons, Cadet ! » tandis que les garçons, suspendus à sa bouche, essayaient, mais inutilement, de le faire avancer d'un seul pas. La voiture avait ralenti pour ne pas écraser tout ce monde. Les deux femmes se regardèrent au passage, et en ce court instant, non tout de suite, mais dans un éclair tardif qui avait laissé le temps à la réflexion de naître, une reconnaissance mi- formulée passa sur leurs traits, tandis qu'un mouvement spontané les jetait l'une vers l'autre, toutes surprises et craignant de s'être trompées. Le cocher fouetta ses chevaux, et M'""' Rugles, déjà loin, .se disait :
« Mais je connais ces yeux, je connais la couleur et l'expression de ces yeux, je la connais même très bien, mais qui ça peut-il être? »
La preuve qu'elle ne se trompait pas, c'est que cette dame l'avait aussi dévisagée comme si elle allait lui parler, peut-être l'avait elle reconnue tout de suite. Moins heureuse. M""*" Rugles cherchait, et la certitude sur laquelle elle ne pouvait mettre un nom la tenaillait, aiguë et douloureuse, comme dans les rêves où une impossibilité vous paralyse, tout près qu'on est d'atteindre le but. Elle fouillait le ])assé, évoquait des amitiés récentes, des relations mondaines, jusqu'à des silhouettes d'indifférentes, et aucune ne répondait à ce visage et surtout à ce regard. Car comment pouvait-elle expliquer que ce regard lui fût connu, cher et familier même en sa douceur bleu-pensée, et que le visage la laissât indécise, égarât ses inductions au lieu de les préciser?
« Comment s'appelle cette dame? » Le cocher dit :
« M™*' Ferrier. son mari est un colonel d'artillerie en retraite. Ils habitent Saint- Frégose depuis cinq ans. »
Ai-i-o\s, Cadf.t
La perplexité de M*"" Rugles s'accrut : Ferrier, ce nom ne lui rappelait rien. Et tout à coup un cri lui échappa : « Noémie! t> si fort que le cocher se retourna. Noémie Crozette, une amie de couvent, perdue de vue depuis vingt ans, jamais oubliée, toujours regrettée, a\ec l'espoir de la rencontrer à un tournant de la vie, quelque jour. Comment ne l'avait-elle pas reconnue tout de .suite, grâce à ses yeux bleus bienveillants et doux, si particuliers? Sans doute parce que son visage engraissé, pâli, ne s'adaptait plus au fin visage rpaigre de jeune fille dont elle avait gardé le souvenir. C'était elle et ce n'était plus elle ; tassée en une robe gros-bleu, la taille arrondie, elle paraissait plus courte, elle, svelte et grande autrefois ; mystérieuse transformation des êtres qu'on a aimés, qu'on se représente toujours tels qu'ils étaient lorsqu'on a cessé de les voir, sensation troublante et mélancolique du temps qui fuit et de la vieillesse qui s'approche !
« Bonne Noémie! » soupirait-elle, avec une envie folle d'ordonner au cocher de tourner bride et en même temps un plaisir à retarder la certitude de l'instant heureux pendant lequel elle embrasserait son amie. Des souvenirs l'assaillaient en foule, visions de jeunesse, intérieur du grand couvent d'Aix entouré de jardins paisibles, et d'autres figures de jeunes filles, mais aucune aussi chère à son cœur. Comment avait-elle pu rester tant d'années sans nouvelles d'elle, comment avait-elle pu se faire à cette douloureuse et résignée accoutumance, qui ne nous montre plus les absents que perdus dans des limbes, vivants, on l'espère, heureux peutêtre, malades ou morts, qui sait? Ah! combien l'existence de chaque jour tourne en meule, use le cœur, pulvérise les vieilles tendresses ; et qui sait, après l'élan ému qui unirait leurs mains et leurs lèvres si. passé si longtemps, différentes dans leur manière de vivre et leur façon de sentir, elles trouveraient quelque chose à se dire, pourraient encore fraterniser, n'éprouveraient pas l'affreuse stérilité de cœur des anciens amis qui se tutoient dans le vide et n'échangent que des riens?
« Bonne Noémie ! Oui, je crois bien que c'est elle qui m'a écrit la dernière. Elle
allait rejoindre son j^ère en Amérique, et depuis, l'éloignement, mon mariage, l'égoïsme, ah! certainement, l'égo'^sme d'une jeune femme qui aime .son mari, puis les enfants, les soucis, tout...! N'importe, j'ai eu tort. Quand on avance en âge, on reconnaît bien l'instabilité des meilleures amitiés, .notre changement fie fortune en a mis ])lus d'une à l'épreuve! » Elle soupira, et toute .sa pensée remonta à la pure, à la belle illusion des affections de jeunesse, alors que vierges et charmantes, appuyées l'une sur l'autre, le bras à la taille comme deux sœurs, Noémie et elle regardaient la vie avec de beaux yeux confiants et des sourires de dominatrices ingénues. Oh! les rêves d'alors, l'espoir, la liberté, la puissance ailée, l'intime séduction de leur grâce par laquelle elles opéraient des miracles, comme c'était loin, tout cela!...
« Voyez, madame, on aperçoit d'ici les villas de Valençor, cette « bêelle » qui a des piques en or, c'est la propriété de M. Essler! »
Pourquoi ce rappel à la réalité et aux Essler fut-il pénible à M™'' Rugles? Elle ne les connaissait que depuis trois ans, au temps où M. Essler, fournisseur de chaussures pour la troupe, dirigeait une manufacture monstre, à Courbevoie. Depuis, il avait vendu sa fille et son industrie à un gendre, s'était retiré et passait les hivers dans le Midi. M. Rugles avait eu d'excel • lents rapports avec lui, et les familles s'étaient liées. Depuis sa mort, les relations entre les siens et les Essler avaient continué polies, séparées d'ailleurs par la distance. Sans se l'avouer, M™" Rugles comptait renouer sur l'ancien pied d'intimité avec eux, en attendait naïvement de bons offices, et cela sans croire manquer en rien de dignité; ils étaient si" riches, mais elle et son mari ne l'avaient-ils pas été aussi ? Dans l'aisance relative et sans privations immédiates qu'elle conservait, il lui arrivait de considérer parfois sa fortune passée comme encore i)résente, et rehaussant elle et les siens de la considération d'un i)restige encore récent.
La voiture s'arrêta devant la grille, rigoureusement fermée, hérissant ses piques
dont la herse se i)rolongeair sûr les murs cimentés de tessons de verre. Dès que le cocher eut sonné, des abois furieux retentirent où se mêlaient, en \m concert horriblement faux, la voix stridente des danois et le glapissement des roquets, tandis que des bull-dogs mafflus accouraient, grondants.
Une voix de maître domina ce hourvari, et un gros monsieur, tout rouge et tout blanc, gourmandant les chiens qui ne jappèrent plus qu'en sourdine, se montra, coiffé de dra|). en veston du matin, le sécateur aux doigts. M. Essler ne reconnut pas tout de suite M™" Rugles et s'excusa sur sa mauvaise vue. .Son regard pourtant laissait percer une acuité singulière, il était tenace et réfléchi comme celui des très vieux chats, a\ec une dureté froide dans Teau verte à fond de \ase de ces yeux trop ronds et trop ouverts.
« Léontine est là, — dit-il. — elle sera charmée de vous voir. »
« Pourquoi s"imagina-t-elle qu'une déviation insaisissable du ton trahissait le peu de franchise de la pensée! — Il la guidait par des allées soigneusement ratissées. le long de plates-bandes nettes comme un parquet; on eût lavé les plantes qu'elles n'eussent pas relui davantage. D'énormes aloès la frappèrent d'admiration, de vague crainte aussi, redoutables qu'ils semblaient, rigides et tors, épanouissant en tous sens leurs nœuds de serpents fibreux, tout barbelés d "épines.
« Joseph? » cria brusquement M. Essler.
Un jardinier sortit précipitamment d'un massif. M. Essler lui montra du doigt, sans rien dire, un imperceptible morceau de \err? cassé, qui faisait tache brillante dans lallée. L'homme bégaya, se prosternant presque dans son empressement à faire disparaître le débris insolite; le silence du maîtie avait mis quelque chose d'écrasant dans le reproche.
« Léontine. — dit ^L Essler. qui parut
seulement se souvenir de M™^ Rugles,
Léontine vous aurait répondu, mais elle n'a trouvé votre lettre qu'hier, en revenant d'un petit voyage à Bordighière, oià elle
accompagnait nos cousins, les Flassmans. »
Il prononça ce nom des célèbres banquiers eri souriant, et ce sourire, on le sentait, ne s'adressait qu'aux Flassmans, c'était le salut franc-maçonnique et déférent rendu par la richesse aux Millions.
Il introdui.sit M""" Rugles dans le salon, où M"'" Essler parut, presque aussitôt, en robe de chambre négligée, de vieilles pantoufles aux pieds, que certainement son amie n'aurait pas mises, toute livrée à l'abandon qui gagne tant de femmes riches, en province, lorsqu'elles . n'ont aucun motif de faire des frais de coquetterie. Elle embrassa M""*^ Rugles.
« Vous voyez, chère amie, « pour vous. » je ne fais pas de façon, je vous reçois en peignoir de toilette. »
C'était aimable, presque trop, avec une inflexion de sans-gêne et de protection.
« Vous voilà donc à Saint-Frégose.
est-ce que vous comptez y passer Thiver? J'esi>ère que la santé de votre fille ne vous inquiète pas sérieusement? Le docteur Sarrazin est excellent pour ces cas-là. Vous Tavez consulté déjà? (^u'a-t-il dit? »
M""^ Rugles, étonnée, lui conta leur arrivée dans la nuit, leur descente à l'hôtel de Savoie. L'autre l'interrompit, scandalisée :
« Mais, ma chère, qui a pu vous conseiller? C'est une auberge, il n'y manque que des commis-voyageurs. On va au Grand Hôtel dWngleierre ou au Palace Hôtel!
Vous n'allez pas rester là. je suppose? C'est impossible dans votre situation.
— Mais j'attendais votre réponse, les renseignements que je vous demandais justement dans ma lettre!
— Ah ! ma bonne amie, votre lettre 1... » M. Essler intervint, répéta la version
qu'il avait déjà donnée, et sa femme, avec vivacité, s'écria :
« Oui, oui. seulement au retour de Bordighière... les Flassmans. »
Et elle aussi sourit, comme il avait fait au souvenir des banquiers...
M"^ Rugles eut le soupçon qu'ils ne l'avaient engagée qu'en l'air à venir hiverner à Saint-Frégose. et que peut-être, la voyant se décider, leur peu d'empressement
à lui répondre témoignait un regret, quelque crainte denvahissement ou de services à rendre. En ce cas, elle était trop fière ix>ur venir les déranger souvent. Mais cette nuance quelle sentait, de familiarité moins étroite, de supériorité accentuée dans le ton de M™" Essler, viendrait-elle de la différence, maintenant très disproportionnée, de leurs fortunes ? Le doute ne fut i>as long ; Léontine qui, grasse, les mains et les pieds courts, avait une face molle et blanche dont l'expression de douceur aigre faisait penser au lait tourné, lui dit plus bas, confidentiellement :
« Eh bien ! ma pauvre amie, comment vous en êtes-vous tirée? Vous avez dû avoir des ennuis terribles? »
Une porte se referma doucement sur M. Essler, qui s'éclipsait. M""" Rugles se raidit et. avec un effort pour se hausser au calme et à la dignité, rassura, non sans quelque ironie, son amie.
« Ah! tant mieux, — dit celleci, — je -croyais que vous aviez été presque complètement ruinée, on me l'axait dit, les Flassmans... Oh! tant mieux! »
fit des protestations, des réticences et des insinuations qui amenèrent des explications détaillées sur la position réelle de sa « pauvre amie ». Au fur et à mesure, comme si elle eût espéré pis. M"''' Essler montrait un visage dont le lait tournait de plus en plus, prenait une laideur particulière d'âme remuée. En la regardant, alarmée d'un malaise qu'elle s'expliquait mal, mais ressentait péniblement, tout à coup, M""" Rugles eut un jaillissement de lumière. Elle comprit soudain — et si tard! — que Léontine, au temps de leur mutuelle fortune, n'avait jamais cessé de l'envier d'une de ces inexplicables jalousies de femme qui vous en veulent pour votre bonheur, vos qualités, votre air de prodigalité heureuse. Elle comprit, et cet éclair d'intuition lui dévoila tout un fond de vilenie, que, sous les dehors de leur prétendue amitié, Léontine l'avait toujours dénigrée sourdement, et que certainement elle avait appris sans chagrin la mort de Rugles et l'embarras dans lequel il laissait ses affaires. Ce fut pour elle une souffrance mortifiante, car
elle avait cru à la sympathie des Essler; mais si son amour-propre et sa l)onté naturelle en souffrirent, cette brûlure de fer rouge, du moins, lui cautérisa le cœur. Elle se sentit au-dessus de sa rivale, regretta seulement d'avoir cru en elle, et ne l'envia pas le moins du monde, oli ! certes ! de la voir triompher à son tour p^r la suprématie bête, vaniteuse et ty rannique de 1 ' argent. Maintenant cette maison et ce jardin l'oppressaient, tant elle y manquait d'air. Dès qu'elle put, elle se leva. On entendait les aboiements joyeux, et quand elles parurent sur le perron, le fils Essler, revenu de sa promenade, descendait de cheval, au milieu de sa meute. « François, madame Rugles. »
Il s'inclina, avec une froideur britannique. De près, on lui voyait un teint jaune et fripé, sabré de rides fines, le masque d'un ancien vi\eur qui meurt d'ennui à la campagne et que le vert ne refait jjas.
^L Essler s'avançait, tenant un bouquet de roses-thé, qu'il venait de cueillir « luimême » et qu'il offrit à M"^° Rugles. Elle consultait « Léontine » sur le choix d'une villa et s'interrompit pour le remercier.
« ]\LT.is, — proposa-t-il vivement, — nous en avons une à louer, de villa, très grande, écurie, remise, salles de billard et de bains. Et parfaitement abritée, à trois kilomètres et demi de la ville. (Quatre mille pour la saison, prix d'ami!
— Oh! — - objecta-t-elle embarrassée, — la distance... »
Il répliqua victorieusement :
« Peuh ! avec une voituie !
— Mais, mon ami. ils n'ont pas de voiture, et d'ailleurs c'est trop grand, beaucoup trop grand. — dit M"'*^ Essler du ton dont elle aurait dit- -- beaucoup trop cher ! »
Les adieux, qu'accompagnait la basse grondante des chiens, furent contraints ; et quand la grille aux piques pointues se referma sur elle et qu'elle eut souri une dernière fois aux Essler, enfermés derrière et comme prisonniers de leur richesse méfiante et défensive. M"'" Rugles éproiiva un véritable soulagement de se sentir emportée au grand trot, dans la fraîcheur d'un ravin foisonnant de cistes, de lentisques et de
romarins. Elle s'ai)erçut alors cjuc la galanterie de M. Essler lui avait peu coûté, car tous les boutons de roses qui composaient le bouquet étaient piqués, jaunis et flétris. Chose étrange, cela surtout, cela la révolta, en une pudeur intimement féminine ; il lui en vint des larmes aux yeux. Ah ! les amis!... Et dans une injuste défiance et une ombrageuse rancœur, elle souhaita que, contre toute évidence, ce ne fût pas Xoémie Crozettequelle avait devinée tout à l'heure, entourée de ces beaux enfants. dans la voiture au petit âne. La reconnaîtrait-elle seulement, Noémie? Si elle allait lui faire l'accueil correct et humiliant des Essler? Deux déceptions pareilles en une matinée, ce serait trop ! Rien que d'y penser, elle allait demander au cocher s'il n'y avait pas un autre chemin, s'il fallait nécessairement passer devant la maison des Ferrier.
Mais déjà, au tournant de la route, elle apercevait, comme tout à l'heure, avec Cadet en moins, les enfants dans la rue. Etaientils donc postés, la guettaient-ils? Elle les vit s'agiter, rentrer, appeler quelqu'un, ressortir et la regarder, curieux et souriants. ^£me Perrier sortit vivement à son tour, et tous lui barraient le passage, les yeux en fête de l'attente de quelque chose de nouveau, de prévu, d'espéré ! Le cœur de M"'"' Rugles s'émut délicieusement, défaillit.
« Arrêtez ! »
Déjà elle s'élançait, son amie lui tendait les mains pour descendre :
« Henriette ! Quelle bonne surprise ! »
Et M™" Rugles l'embrassa sur ses bomies joues franches, à bouche et à cœur perdus, en balbutiant :
(; Ah! Xoémio, ma chère amie. »
Deux petites mains s'appliquèrent soudain sur ses yeux.
pBiifA'
Depuis cinq semaines.
Minnie ne toussait plus, subis- V--^, sait le réchauffant bienfait d'un hiver de soleil, en ce clair ~~""^
pays qui paraissait délicieux à côté du plateau de Mortefontaine grillé par les premières gelées, jonché de feuilles sèches sur les routes, ou à côté des rues boueuses, des brouillards glacés de Paris. Tout d'abord, ce brusque changement d'atmosphère l'avait étourdie, grisée, et l'on a\ait pu craindre que la déprimante langueur qui l' abattait ne devînt une espèce de sommeil éveillé et morbide, une torpeur aux yeux ouverts qui la prostrait. sans force, presque sans souffle, dans la grande chaise longue canné; qu'on plaçait pour elle dans un tamisement d'ombre et de soleil, devant le perron de la villa, à l'abri d'un massif de mimosas.
peu cependant, une faible vigueur lui revenait; si elle persévérait dans ses répugnances pour le rosbif ou le gigot rouges, elle n e repoussait
plus, (lu mrnns. les consonimrs au jus de viande que sa mère lui présentait. Symptôme meilleur, elle revenait de l'instinctive prévention que leur maussade arrivée lui avait inspirée sur Saint-Frégose ; elle n'était pas encore faite au dépaysement de ce logis nouveau, à l'impression hostile des murs et des meubles étrangers, dépersonnalisés par leur location à tout venant, mais elle en souffrait moins, s'y résignait avec une demi-indifférence où entrait, il est vrai, un grand détachement de choses : car Minnie, comme tous les êtres jeunes que quelque maladie paralyse, se croyait plus malade qu'elle ne Tétait et tournait au noir ses pensées.
Mais la résistance tenace, la sè\e vive couvaient sous ce découragement d'âme et de corps, et c'en était un signe satisfaisant ])our M'"" Rugles qui, derrière les persiennes clo.ses du salon, l'épiait, que de la \oir respirer de temps à autre un bouquet d'œillets que leurs voisins, les Ferrier, venaient de lui envoyer, et renversant sa tête frêle, sourire à la pureté du ciel bleu et tendre, tourner ses yeux pour suivre un vol d'oiseau, ou les ramener vers un petit chat noir donné par M""' Loustigarel et dont elle suivait, avec un intérêt amusé, les cabrioles, les torsions d'échiné, les rampements, partant soudain en détente d'arc et en jet de flèche. Elle l'avait appelé Pierrot et c'est de bon cœur qu'elle riait, en ce moment, soulevée sur un coude, et admirant cette folle petite vie de clown nègre dont les jeux désordonnés aboutissaient ensuite à de si paresseux sommeils, sur ses genoux.
M"^ Rugles soupira et quitta son poste d'observation pour donner des ordres aux bonnes^ et Minnie, fatiguée de regarder le chat, car tout la fatiguait bien vite, prit un livre qui reposait auprès d'elle sur une chaise et essaya de lire. Mais bientôt ses mains s'abaissèrent sous ce poids trop lourd, et la rêverie l'envahit, fluide et berceuse, en songe. Elle flotta dans la semi-conscience d'elle-même et du décor qui l'entourait; elle apercevait la lente descente du jardin jusqu'à la voie du chemin de fer et, par delà, un moutonnement de verdures sombres que sa mélancolie comparait à des verdures de cimetière, et qui allaient
mourir sur la routi- (lu boni de mer. où le plein large étalait son a/.ur laiteux et nacré, aussi lisse qu'un miroir et ondulé de moires elliptiques.
A travers ce panorama de clarté que ses yeux embrassaient, elle se contemplait aussi elle-même, comme dans la transparence d'une glace sans tain, et se voir et se sentir vivre et ])en.ser lui était une douce et singulière angoisse, tantôt confuse et tantôt aiguë, parfois rétrécie au fil mince d'une idée fixe, plus souvent fondue et noyée dans l'immensité des cho.ses dont elle faisait partie.
Songeait-elle à cet amour dont elle expiait si injus^^ement l'espoir inavoué, la courte idylle achevée en drame bourgeois? A quoi eût-elle pu rêver sinon à cela, ou aux tristes et ruminantes pensées de la maladie? Mais elle pensait à cet amour, et à Guv Davenne, comme à quelque chose et à quelqu'un de très lointain, de disparu. Oh! ce n'avait pas été sans révolte, soubresauts d'agonie, lutte désespérée d'un cœur aimant pour la première fois, qui se cramponne au possible, à l'improbalile. à l'absurde même.
Mais quoi, ayant dû lâcher prise, et ce qui lui avait paru autrement douloureux, voir lâcher pri.se à l'hî mme qui aurait dû la défendre, la conquérir et l'emporter de vive force, elle était tombée de si haut qu'elle ne ressentait plus que l'étrange étonnement d'exister encore, qu'on a dans le brisement de tous les membres qui suit une chute en rêve au fond d'un abîme. Des pas, derrière elle, firent crier le gravier du jardin, elle ne se retourna pas, trop faible, et enlisée dans son anéantissement ; deux petites mains s'appliquèrent soudain sur ses yeux et la plongèrent dans une obscurité rose et non sans charme ; ces mains d'enfant étaient fraîches et douces. L'on se taisait pour n'être pas trahi par la voix.
« C'est Lucien! » dit Minnie.
Un petit rire tinta; c'était Colette, l'aînée des jeunes Ferrier, et non Lucien ; elle l'avait nommé parce qu'elle le préférait à son frère Jacques. Mais elle aimait déjà beaucoup Colette, et lui rendit son baiser.
« "Vous dormiez peut-être, — dit la
jeune fille, ilonl les jolis quinze ans avaient la grâce mignonne et primesautière d'un être resté très enfant encore — et je vous ai réveillée? »
Minnie regarda ce menu visage, ces yeux frais, ces blonds cheveux nattés, la robe qui n'allait pas jusqu'à terre et s'arrêtait aux bottines, elle envia cette fleur de i)rintemps et cette g a î t é i n n ocente qui ignorait la vie :
« Vous ne m'avez pas réveillée, » ditelle.
Colette s'écria :
« Oh ! <iuel joli bracelet vous a\'ez!
Pour mes dix-
huit ans, papa
m'a promis un
bracelet d'or,
je V o u d rais
qu'il ressemblât au vôtre.
Je le trouve de
très bon goût.
— C'est
mon père aussi
qui me la
donné, — dit
Minnie, —
pour ma fête,
l'année de sa
maladie... »
Elle n'ajouta point — et de sa mort.
mais Colette le comprit et regretta de lui
avoir rappelé étourdiment ce .souvenir. Aussi
changea-t-elle de conversation et annonça : « Je venais vous dire que Lucien va
venir vous prendre avec Cadet, et comme
Jacques a été i)uni, parce qu'il n'a pas su ses leçons, je vous accompagnerai à sa place à VInJialator... je ne peux pas prononcer ce mot... à l'Etablissement d'ozone.
— Mais Lucien viendra déjeuner tout de même?
— Déjeuner, oui. Papa ne \oulait pas, maisvotrefrère a intercédé et maman aussi.
Il est très gentil, \otre frère, ei il ressemble à mon grand frère Raymond. Personne à la mai- -son n'est de mon avis, mais quand vous connaîtrez R a \ m o n d , vous me direz si vous ne trouvez pas quej'ai raison.
Si je dis qu'il lui res-semble, je veux dire surtout qu'il le rappelle, car ils n'ont pas lesmêmestraits ni la même couleur de che veux. J'espère que Raymond vous plaira, parce que' je l'aime beaucoup, il est si savant, si bon, et, quoique sérieux, avec lui on a le cœur tout de suite à l'aise, on se sent léger et content de vivre. Il y a des gens au contraire qui. à première vue, vous sont antipathiques. Le docteur Sarrazin, tenez, est de ceux-là. je ne saurais dire pourquoi, mais je n'aimerais pas qu'il m'ausculte pour rien au monde.
Le grand rHi-m r.AVMo\n.
M. Bar, cest autre chose. Et encore! Est-ce que ça ne vous est pas très désagréable, à vous, d'être auscultée? »
Mais elle réfléchit qu'elle rappelait ainsi à Minnie son état de santé, ce qui ne pouvait lui plaire, et le regret qu'elle eut de paraître indiscrète coupa court son babil. Pourtant elle reprit, après un silence :
« Mais vous allez bien, n'est-ce pas?
Vous avez si bonne mine ce matin. Tenez, il faut que vous me permettiez encore de vous embrasser ! — Deux francs baisers claquèrent. — Comme je suis contente que nos mamans se soient retrouvées ! Non, vous n'avez pas idée de la joie de la mienne, elle en était toute saisie, et je crois bien qu'elle a pleuré dans sa chambre après avoir revu votre mère. Papa aussi est très content, et vous lui plaisez tous beaucoup.
— Mais, — dit Minnie, — vos parents sont si bons ! Sans eux, je crois que nous serions tous morts d'ennui à Samt-Frégose. C'est votre mère qui nous a décidés à choisir notre villa, une des plus jolies du pays, et tout près de la vôtre. C'est à votre père que nous devons de la payer beaucoup moins cher que l'Agence Carnibal en voulait tout d'abord. Vous nous avez recommandés à votre médecm, M. Bar. Maman aurait été bien embarrassée aussi jxjur trouver des bonnes et n'être pas exploitée par les fournissej.irs, cent pefites choses qui n'ont l'air de rien et qui sont très im[X)rtantes dans un ménage. Enfin votre père qui a la bonté de faire travailler Jean et veut bien tous les matins lui faire repasser son cours de mathématiques ! Grâce à vous, nous connaissons des gens charmants, les misses Hawkins, M™^ d'Anfresse, les Silleroy, toute la fleur de Saint-Frégose ! — Elle rit gaîment en disant cela. — Aussi maman est-elle reconnaissante, elle se trouve très heureuse, je vous assure... Et moi aussi ! — ajoutat elle en prenant les mains de Colette, qui l'embrassa de nouveau, en disant :
— Oui, tout va très bien comme cela, et vous verrez les belles promenades que nous ferons au printemps. Vous savez que les Hawkins vont installer dans leur parc un tennis? C'est très amusant, vous y jouerez. »
Elle changea de ton et dit :
« Il ne manque cjui- Raymond, je voudrais bien qu'il s(jit là. »
Ce grand frère qui, conime elles trois Colette, Jeanne et Andrée, appartenait au premier lit, tandis que Lucien et Jacques étaient les enfants du second mariage de ^jme jermyn, née Crozette, avec M. Ferrier, voyageait alors sur .son petit yacht YAventure le long de la côte italienne, entre Gênes et Menton. M. Germyn, américain millionnaire, avait laissé à ses enfants un riche héritage et à sa veuve un douaire qui leur eussent permis de s'entourer de tout l'éclat du luxe, mais M"* Ferrier, par délicatesse vis-à-vis de son mari et de ses enfants du second lit, moins privilégiés, en dépit de la belle fortune personnelle du colonel, avait le bon sens de vivre a.vec une extrême simplicité, dont l'économie se rachetait par une extrême libéralité envers les pauvres, une coopération active aux œuvres de bienfaisance. L'hospice des vieillards de Saint- Frégose, notamment, était son ouvrage, elle l'avait fait construire et y avait installé des sœurs Augustines, de la maison-mère d« Clermont. Mais jamais elle ne parlait de ces choses, ayant la pudeur du bien autant que la modestie de la richesse.
« Ah ! voiià Lucien et Cadet, — dit Colette, qui offrit son front en disant gaîment : — Bonjour, madame ! — à M"^ Rugles en train d'apjKirter le chapea.u et le mantelet de sa fille.
— Bonjour, ma chère enfant, vous aurez bien soin de Minnie, je vous la confie, et à vous, monsieur Lucien, et à Cadet aussi; Baptistine! » cria-t-elle.
La petite bonne provençale avait deviné cet appel, et déjà elle se précipitait tendant au bout de ses doigts deux gros morceaux de sucre, dont le jeune Lucien, qui avait l'air d'un intelligent petit grillon brun, s'empara pour l'offrir sur le plat de sa main, avec importance, à Cadet. L'ânon croqua les deux morceaux avec un mouvement de babines qui en redemandait encore et un va-etvient de ses longues oreilles tout à fait réjouissant. Puis. Minnie se hissa sur le siège et prit les rênes, amusée de conduire, redevenue enfant, à ce jeu.
Cadet allait vite, mais pas plus vite que
Colette qui marchait d'un pas libre et vif, avec quelque chose de fier et d'heureux sur sa blanche petite figure. Lucien courait près que. Tout du long, jusqu'à la route du bord de mer, c était un défilé de jardins et de pépi • nières, où les roses blanches, roses, pourpres, jaunes, fleurissaient en pans de murs, en enchevêtrements aux grilles, en champs entiers dressant leur muisbun odorante. Parfois Lu-
menant l'espoir éternellement trompé du cocher en belle livrée, dont le fouet claquait en pétards, dans le vide. Tout illuminé, ses vitres de serre en feu, Y Inhalato- Tium flanquant le palais de carton du Casino, se détachait dans le ciel pur. Cadet, qui au bout de trois jours s'arrêtait tout seul devant la porte, raidit en arrière ses jambes et se pétrifia.