‹ L'avrilChapitre 3 sur 9 · LONGEAIT LE PROMENOIR A BALUSTRES · texte numérisé non relu

LONGEAIT LE PROMENOIR A BALUSTRES

cien arrachait au passage une de ces roses, et les deux jeunes filles le grondaient ; c'était pour l'offrir à Minnie, Colette alors se tnisait. Mais Minnie affirmait, .sérieuse :

« La prochaine fois, je la refuserai. » Elle la prenait pourtant, accueillante à la tendresse de cet enfant, reconnaissante de ce qu'il l'aimait et le lui prouvait, à sa façon. Ne goûtait-elle pas d'ailleurs, à se parer de cette fleur dérobée, le petit plaisir de la chose défendue?

On longeait le promenoir à balustres, le kiosque de la musique, la mer d'un bleu crémeux, où une grande flamme de soleil dansait. Devant les grands hôtels de plâtre aveuglant, des omnibus dont le vernis neuf brillait d'un éclat liquide, stationnaient ou repartaient grand train, toujours vides, pro-

Minnie descendit.

Dans la galerie de verre tapissée de nattes, ornée de grandes poteries de Vallau ris aux tons de turquoise, d'améthyste et de grenat, d'où jaillissaient des x'uccas en faisceau d'épées, des éventails de palmiei. des plantes pareilles à d'énormes chenilles velues, elle ressentait, dès l'entrée, ce vertige que vous souffle aux narines l'haleine d'un salon de paquebot. L'électricité, dégagée par de puissantes piles et saturant l'oxvgène pur, exhalait cette odeur nauséeuse, qu'aiguisait une âcreté fine, comme celle du soufre d'allumettes qui fait tousser.

Minnie n'entrait jamais là sans appréhension, car elle avait cette pudeur des gens souffrants à qui le traitement en commun est pénible ; elle redoutait les regards que

levaient sur elle trois ou quatre malades, de dessus la travée des bouches d'inhalation, leurs visages ne lui étant pas encore devenus fainiliers. Aussi les premières semaines, n'aurait-elle pas osé venir si M"" Rugles ne l'avait accompagnée et. assise près de la salle d'ozone, ne l'eût suivie du regard et, par des sourires et des clignements d'yeux, encouragée à respirer le gaz vivifiant. Ce matin pourtant elle ne souffrait pas trop de 1 "absence de sa mère, que retenaient à la maison les préparatifs d'un déjeuner rendu aux Ferrier ; elle entra même assez bravement dans la salle.

Vivement, le docteur Bar vint à sa rencontre, la saluant avec l'aisance familière (|ue lui conférait son rôle, une aisance où elle avait reconnu, dès le premier jour, une déférence et une sympathie très marquées.

« Voulez-vous avoir l'obligeance de vous mettre là, mademoiselle? Daignez respirer lentement, longuement et posément... »

Cette phrase consacrée, il la répétait dix fois par séance. Seulement, quand il l'adressait aux autres, il ne faisaU i)as appel à leur obligeance, prenait un ton impersonnel, dont Minnie sentait que l'autorité, vis-à-vis d'elle, l'eût choquée. Elle remarquait bien aussi l'empressement avec lequel Eugène, le garçon, sa serviette sous le bras, lui apportait un petit banc ou un coussin pour le dos. Ces égards lui étaient sensibles, la flattaient, désarmaient un peu cette mauvaise humeur, presque hostile, qu'elle éprouvait à subir, sans pouvoir se révolter, la tyrannie bienfaisante du médecin et du traitement.

Elle s'assit sur la chai.se que M. Bar lui présentait, devant le long revêtement de bois noir dont la forme bizarre dissimulait le jeu des tuyaux d'ozone. Elle s'accouda au bord de la vaste table noire, entre les petites cloi-sons qui parquaient chaque malade; devant elle s'élevait un haut coffre dioit. percé au centre d'un de ces trous à bordure de nickel par lesquels on regarde les vues d'un diorama. Le docteur venait d'y emboucher un pavillon de nickel dont 1 évasement propageait sur une plus grande surface le mélange du gaz à .sa .sortie avec l'air. Minnie s'approchait de cette conque

et respirait le mystérieux souffle qui en sortait à jet continu, tandis qu'un grand murmure .semblable à celui de l'eau qui s'échappe des robinets d'une salle de bains grondait, ctnipé à temps égaux d'un déclanchement n:étalltque.

« Respirez, doucement, profondément », disait le médecin.

Elle le sentait derrière son dos, rJjservant la façon dont elle humait le gaz. rien que cette présence l'intimidait, la paralysait presque. Quand il passait derrière le siège d'une autre personne, elle en était soulagée. Ce n'est pas au reste que le jeune homme lui déplût. Elle en avait entendu faire par les Ferrier un tel éloge appréciant non .seulement le mérite du praticien, mais la dignité et la bonté de l'homme, qu'elle se sentait portée d'intérêt vers lui ; ses manières correctes, son maintien réservé et aimable à la fois, la beauté recueillie et toute d'expression d'une figure mate, aux veux noirs profonds, à la longue barbe fine, la blancheur de .ses mains soignées, son vêtement noir irréprochable produisaient sur elle une impression favorable. Elle se rappelait sa première visite, lorsqu'on l'avait apnelé à la villa des Cistes, avec quelle délicatesse de procédé il l'avait auscultée ; tout en lui, interrogations, regards, sourires, lui donnaient l'envie de croire à ce qu'il dirait, la portaient à cette confiance irraisofinée dont la suggestion sur les malades est la plus grande force et le plus efficace pouvoir des médecins. Elle n'avait pas, quand il raisonnait l'état de sa santé, la sensation du « mensonge professionnel » que lui inspiraient d'autres hommes, le vieux docteur Farus, par exemple. 11 n'avait pas, du moins pour elle, cet air de fausse confiance, ce ton assuré, ce prompt griffonnage d'ordonnances, enfin la part de léger charlatanisme que le métier exigeait .peut être, anrès tout. Trop affirmatif, trop rassurant, elle ne l'eût pas cru, se fût découragée d'avance de l'inutilité de remèdes [iroclamés cependant souverains.

La circonspection qu'il avait montrée, au contraire, aux premières visites, l'attente qu'il gardait avant de se prononcer à fond, lui semblait un gage de probe et discrète

sincérité. Sachant bien qu'il ne dirait peutêtre pas « toute la vérité », puisque ses confrères croient devoir la déguiser lorsqu'elle est cruelle, elle se persuadait qu'il ne mentirait pas comme les autres, et qu'à travers ce qu'il avouerait, ou son silence, elle saurait lire, ou déchiffrer la réalité.

S'avouer ainsi disposée en faveur de son médecin ôtait à Minnie un grand poids : elle avait craint, habituée qu'elle était à leur vieux docteur, la voix, le visage étrangers, le regard étrangtr surtout qui sonderait sa faiblesse tt connaîtrait la tarde son être. Rien n"a\ait plus choqué d'avance s.i pudeur, rien ne lui était plus agréable et d'un plus calmant réconfort que de se voir rassurée.

Il \- i n t lui dire :

« Voulez-vous vous reposer, mademoiselle?

— Volontiers, je me sens étourdie. »

Il lui offrit le bras pour la conduire dans la serre ensoleillée, lui avança un fauteu près d'une table d'osier sur h mains à plat lette, en d'Italie.

« Je suis comme grisée, » répondit Minnie au sourire amical de la jeune fille.

« Tant mieux. — dit ?.î. Bar, — c'est

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aux marges d'un album, Coattendant, regardait des vues

que l'ozone vous impressionne et agit efficacement; vous voudrez bien achever votre séance dans la seconde salle, où le courant est moins fort. Reposez-vous en attendant. » Il alla interrompre les inhalations des autres malades, les fit se reposer aussi. Elle les vit .se répandre dans la serre, trop peu nombreux pour la grandeur vide du hall, une jeune femme cou leur de cire, une viedlequesecouait une toux rude et grossière, et qui marchait escortée d'une sœur Augustine, un jeune garçon voûté au inasque éteint, à la face grenue comme une peau de lézard gris, un long monsieur maigre dont la petite tête jaunavait l'air d'un ci- , tron.

Phtisiques à différents degrés, mais très atteints, ils regardaient la mer ou les piaules vertes d'un a^r indifférent, quelque peu concentré, avec des veux où l'idée fixe de leur mal se détachait du monde extérieur. Avec cela, ils ne voulaient pas a\(>ir l'air malade; du moins le long monsieur qui sifflotait un petit air, entre deux coups rauques de toux. Minnie avait remarqué qu'ils ne se parlaient pas entre eux. ni ne se saluaient au départ ni à l'arrivée, semblant ne s'intéresser chacun qu'à soi et suivre un traitement solitaire. Maintenant, elle comprenait, en les re-

l'IRE/, nnrr.F.MFNT, PROFO\lJrMK\T, DlS.A l.E MÉDECIN'.

il de pai iquelle.

gardant, combien avait été imaginaire sa crainte de devenir jamais malade autant qu'eux, beaucoup moins qu'eux, même. Elle repoussait, au lieu d'en subir le vertige comme dans les premiers temps, lobsession d'en venir à leur ressembler jamais. Il lui suffisait de se trouver en leur présence pour se sentir mieux portante, allégée, et avoir faim et soif de vivre. Elle se demandait seulement, malgré les explications rassurantes du docteur, pourquoi on lui faisait suivre le même traitement, pourquoi elle respirait le même agent de restauration vitale, cet ozone, dont elle savait pourtant, à force de l'entendre répéter, qu'il agissait comme modificateur du globule sanguin, comme tonique et auquel, en huit jours, elle devait cette reprise d'appétit, ce sommeil sans fièvre et sans cauchemar?

M. Bar se rapprocha; elle rencontra le regard pénétrant, volontaire et calme dont il l'enveloppait, et qui suffisait à la

rassurer, mieux que des assurances ou des I)romesses.

« "Voulez-vous passer dans la seconde salle? Dix minutes suffiront. »

Et dans sa voix une nuance indéfinissable donnait confiance. Elle sentait, par une invincible prescience, qu'il l'eût regardée autrement, qu'il lui eût parlé autrement, si elle était menacée comme lea autres malades. 11 n'aurait certainement pas cette douceur chaude dans les yeux, ce petit pli souriant au coin des lèvres, et toute sa personne de guéris.seur n'exhalerait pas ce fluide magnétique d'espoir dont l'influence passait en elle.

Elle sourit, et du rose de santé^ une flamme de résurrection, la première depuis des semaines, animèrent fugitivement ses traits. Incliné, il lui ouvrait la porte; elle murmura :

« Merci, docteur. » et vit f]ue lui aussi souriait, amical, presque paternel.

jVfuu Ferrier, un peu lasse, avec une expression de visage joliment dolente et satisfaite d'arriver, poussait la grille de son jardin, au retour d'une visite qu'elle avait été rendre à iM™'' Lartigues, la femme du maire, quand elle vit venir à elle son mari ; il l'attendait en se promenant dans une allée de rosiers du Bengale à demi effeuillés.

Elle lui sourit.

A peine grisonnant, ferine et agile, il gardait une robustesse militaire, très droit encore, la rosette rouge piquée à son veston de flanelle blanche. Il ferma en s'approchant un petit livre, un Tacite, qu'il lisait en latin, car son goût des sciences exactes se conci-

liait avec une tendresse de lettré pour l'antiquité romaine, et il occupait ses loisirs à la lecture, à l'éducation de ses enfants, à des expériences de chimie en un laboratoire qu'il avait, ce qui ne l'empêchait pas d'entretenir sa santé par de grandes marches, ou de courses soutenues en tricycle.

Ils se regardèrent bien en face, d'un lovai regard de vieux époux, à qui leur mariage sur le tard assurait un renouveau du cœur et cette seconde jeunesse faite des réserves de la première, et qui doit beaucoup aux soins que l'on prend de soi-même, à la correction d'égards mutuels et de prévenances sans excès d'abandon ni de familiarité, à

la tenue gardée flevant les enfants déjà grands.

« Comme vous êtes belle, madame ! — fit-il en la saluant, moitié sérieux, moitié plaisant. - Cette robe vous sied à merveille I

— Xe vous moquez pas de moi, Henri. — et elle lui donna une tape affectueuse sur la main. — Vous savez que ces visites de convenance m'ennuient et que je ne les fais que lorsque je ne puis m'en dispenser.

— je ne me permets pas de jdaisanter.

ma chère amie. (]uand je vous dis que votre robe vous \a bien. Cet héliotrope délicat se marie d'une façon charmante avec votre visage.

— C'est la couleur des vieilles femmes. » répondit-elle avec un sourire de mélancolie gracieuse, et d'un geste amical elle lui enleva de dessus la manche une brindille de pin qui s'y était accrochée. Lui, la regardait avec des yeux tenaces et un bon sourire :

« Qu'est-ce que vous diriez si je vous annonçais une bonne nouvelle? ;>

Elle lut dans ses yeux et s'écria :

« Raxmond a écrit? »

Et souriante :

« Voyez. Henri, si je ne devrais pas être jalo'use, c'est à vous qu'il a écrit, et non à moi? Mais non. non, — s'empressa-t-elle d'ajouter en serrant le bras de son mari, — Raymond a raison de vous aimer comme si vous étiez son père. Ce n'est que justice envers vous, qui le traitez en fils! Il a écrit, il va bien, parle-t-il de revenir? »

C'était, dans son bonheur paisible, dans le port lisse et calme où son existence s'était arrêtée, sa seule préoccupation, son seul tourment, que ces absences continues de son fils aîné. Elle avait dû s'y résigner, la santé de Raymond étant à ce prix. D'une brillante intelligence, au sortir de l'Ecole polytechnique, ses examens passés avec succès, il était tombé victime de son surmenage, en proie à la fièvre typhoïde, et pour réparer l'épuisement nerveux dans lequel il était resté, les médecins avaient exigé toute cessation de travail, et qu'une vie purement animale et d'exercice physique succédât à cette excitation trop forte du cerveau. Depuis six ans, Ravmond, forcé de renoncer à une car

rière laborieuse, assez riche heureusement pour ne pas avoir besoin d'un état, avait fait de grands voyages, passant deux hivers au Caire, allant à Constantinople, à Tahiti, au Cap. au Japon. Les grandes traversées l'avaient rétabli et fortifié, les vastes et beaux jjaysages avaient, sans le fatiguer, frappé sa rétine de splendeurs mouvantes et son âme d'impressions profondes. Dei)uis deux ans, il avait réalisé son désir fixe de posséder un j)etit yacht, et, avec le concours de son beau- père, il avait acheté un fin voilier dont deux matelots très sûrs et un mousse composaient ré(jui])age; ce yacht, qui avait appartenu au célèbre neintre Maurepas, depuis la mort de celui-ci, restait au mouillage d'Antibes ; hs héritiers, las de ne pas trouver d'acquéreur, l'avaient cédé à très bon compte. Raymond, surmontant les répugnances maternelles, vivait sur ce yacht, heureux de croiser le long des côtes, de i)êcher dans les petits golfes, de danser sur les lames courtes, de voir la mer changer de robe et refléter les éclats brisés du soleil ou les traînes pâles de la lune. A terre, il chassait, grimpait dans les montagnes, mais une nostalgie. toujO'Urs. le ramenait sur l'eau. Comme il avait bruni, que ses épaules larges, ses bras, où roulaient des muscles forts, attestaient la cure merveilleuse, le bienfait dû à cette existence de soleil, de vent et d'air salin, et fui'il était prudent, réfléchi, ne courant pas d'inutiles risques, les jours de bourrasque, sa mère avait pris son parti de ne le voir que par intermittences, de ne le suivre qu'à travers les courts bulletins de santé qu'il envoyait, aussi fréquemment que possible, aux escales. Plus d'une fois, confiant son bateau au vieux Pilou, son second, il lui était arrivé de prendre le train, d'arriver à l'improviste. Rien que cette possibilité de le voir surgir tout à coup tenait M'"*' Ferrier en éveil, l'empêchait de trop s'inquiéter. Elle n'en rêvait pas moins un bon et heureux mariage qui enchaînerait Raymond à terre.

Elle ne désirait même pas une grande fortune, puisqu'il était riche pour deux^ Mais il était difficile à séduire, ou plutôt farouche et timide; les dépenses de sa vie saine ne laissaient guère en lui place au rêve amoureux, et, sans se l'avouer, il tenait à son in-

dépendance, à son plein air. à sa mer libre. Le souci de tout cela tenait dans la vive et pressante question adressée par M™" Ferrier à son mari, qui répondit :

« Henri, vous dites cela jxDur me préparer. Ra\mond arrive, nest-ce pas? Dites-moi vite quand, mon cher ami, demain, aujourd'hui? Non, ne me faites pas languir, ces

Plus d'une rois, le

TLAU FUT CONFIÉ AU VIEUX t^

« Oui, il va bien, il va très bien et annonce son retour prochain, très prochain même; » en disant cela, ses yeux et son sourire exprimaient une bonté particulière, aiguisée d'une fine malice.

émotions me font mal tout en me rendant heureuse. Montrez-moi sa lettre, je vous en prie !

— Raymond revient ce soir, là, puisque vous êtes si impatiente, il a laissé son ba-

teau à Gênes, il arrivera ])ar le rapide pour dîner, et voici la (lé[)éche. »

M""" Ferrier saisit le papier, devint toute rose et ])arut toute jeune en ce moment-là.

« Vous permettez que je fasse préparer sa chambre à l'instant; quel l.'onheur de le rev(jir ! l'ourquoi iaut-il que Tidée qu'il repartira en cou[) de vent comme il viendra gâte toujours ma joie? »

Et elle soupira en ajoutant :

« Ah! quel malheur fjue... »

Mais elle s'interrompit :

« Nous inviterons les Rugles pour demain, voulez vous? Je suis sûr qu'ils plairont à Raymond, tout sauvage qu'il est. Cela ne vous contrariera pas? »

M. Ferrier dit :

« Bien au contraire, j'aime beaucoup M""" Rugles et ses enfants. Le fils a des Qualités et on pourra en faire quelque chose; quant à la jeune fille, elle est charmante.

— X'est-ce pas? — répéta-t-elle vivement. — Elle est naturellement distinguée, jolie et surtout elle a l'air d'avoir beaucoup de do'iceur, suffisamment instruite avec cela, et jugeant bien les choses et les gens, nuoi qu'elle parle peu. Mais je crois que j'ai su lui inspirer confiance. Est-ce que vous la croyez sérieusement malade, ce .serait si triste à son âge?

— Mais, — dit-il, — elle ne me donne pas du tout cette impression-là. A son arrivée, elle était assez pâlotte, mais depuis, ne dirait-on pas une résurrection? En moins de deux mois, les couleurs et les forces lui sont revenues. Elle n'a plus besoin de la voiture de Cadet pour aller à l'ozone. Elle a très bien marché deux heures avec nous, hier, dans les pins. Je crois que beaucoup de ieunes filles traversent cette crise, surtout quand un chagrin de cœur s'en mêle, et c'est. d'après ce que vous m'avez dit. le cas de la fille de votre amie, de notre amie.

— Oui, tout cela d'ordinaire disparaît avec le mariage. » dit M"'' Ferrier pensive.

Il y eut un silence, après lequel elle demanda :

« Vo'us avez toute confiance en M. Bar, n'est-ce pas? »

Il ré])0'ndit :

« Toute confiance. Pourquoi ? »

Elle hésita :

« Parce que depuis huit jours, il observe et étudie longuement cette enfant, et (^ue chaque fois il donne à la mère un espoir plus rassurant. <>

M. Ferrier dit :

« Eh bien ! Bar est trop honnête homme pour promettre une guérison qu'il ne pourrait tenir, ou affirmer un mieux de santé qu'il saurait ne pas exister. »

Elle semblait écouter une voix intérieure; il lui fallut presque un effort pour se détacher de sa pensé-e :

« Ma vieille amie me l'a confié hier, le docteur assure que Minnie n'a rien à craindre du côté de la poitrine, ni du cœur, à rencontre de ce que .son médecin de Paris, sa mère et elle-même pouvaient craindre, mais rien, absolument rien. Les troubles res[)iratoires dont elle a un instant souffert proviennent uniquement d'un désordre nerveux, facilement curable avec l'ozone, l'hydrothérapie, et surtout grâce au relèvement du moral, aux distractions et à la gaieté. Il a répété exactement ce que vous venez de dire, qu'un mariage où elle aimerait et serait heureuse la guérirait.

— ?*la foi. — dit M. Ferrier, — dussiez vous me juger présomptueux, le jugement de Bar ne m'étonne pas du tout. Je n'ai jamais cru que M"'' Rugles eût la moindre affection grave.

— En courriez -vous le risque. Henri?

— Que voulez-vous dire, ma chère? »

Elle ne répondit pas tout de suite et

parut perplexe. En se promenant à petits pas, au bras l'un de l'autre, ils s'étaient écartés de la maison, se trouvaient isolés dans leur grand jardin en descente vers la mer.

« Crovez-vous, — demanda-t-elle, suivant un de ces détours familiers à la causerie féminine, — que le cœur de cette enfant ait été pris de façon à ce qu'elle ne puisse oublier sa première épreuve douloureuse? Elle aimait .son cousin, après tout. »

Il dit en souriant :

« Je ne suis pas un grand clerc en psychologie de demoiselle. Il me semble ceoendant que M""" Rugles fera comme beaucoup de ses pareilles qui ont aimé un homme qu'elles n'ont pu épouser, elle en épousera

lN0\, NT. ME FAITES PAS LANGUIR, MONTREZ-MOI SA LETTRE, JE VOUS EN PRII

un autre qu elle aimera tout autant, smon plus. Cela dépendra du mari qu'elle aura.

— Mais, — dit sa femme, qui semblait se débattre contre l'envahissement d'une idée tentante, mais imprudente, — vous com- ])rendriez pourtant (ju'une famille hésitât à fiancer son fils avec une jeune fille délicate; lui donneriez vous votre fils avec confiance, mênii' si elle vous plaisait beaucoup, si la famille - ce qui est le cas — était parfaitement honorable; n'auriez-vous pas peur, enfin, de ce que l'avenir pourrait réserver? »

M. Ferrier, devenu plus jj;rave, mais moins surpris qu'elle ne s'v attendait, souriait toujours.

« J'admire votre imagination, ma chère : est-ce un roman ou une réalité que vous sup- ])Osez là? Car, si je crois vous comprendre, votre idée fixe d'établir Raymond vous tient toujours à cœur, et c'est à lui (jue vous nensez en ce moment ?

— Me désapprouvez-vous, Henri ? — demanda-t-elle d'un ton d'angoisse tendre. — Ne vous inquiétez-vous pas, comme moi. de la vie salutaire, je le veux bien, mais vide et contemplative qu'il mène, n'aimeriez-vous pas le voir marié avec une jeune fille simple, bonne et droite? Tenez, mon ami, en vérité, je ne sais ce que je dois espérer ou craindre, si j'ai raison ou tort d'avoir conçu le roman et de ne regretter qu'il ne puisse être une réalité. Conseillez-moi, Henri, que croyezvous (jue je doive faire?

— Attendre, ma chère, et laisser venir. Quant à la jeune fille, s'il y a lieu. Bar nous dira la vérité vraie ; il n'y a pas de secret professionnel qui tienne, en certains cas. »

Il pressa doucement le bras de M™'' Ferrier, reprit avec une aimante taquinerie :

« Mais, Ném:e — il employait souvent ce diminutif affectueux — dans ce roman, car jusqu'à présent, c'en est un, n'est-ce pas, je m'étonne que vous ne vous soyez pas seulement demandé si Raymond trouvera M"" Rugles à son goût ?

— Ah! — dit-elle en soupirant. — s'il doit l'aimer, cela ira très vite, ou pas du tout. Mais peut-il l'aimer? Voyez-vous des objections? »

M. Ferrier répéta encore :

« Attendez, rien ne presse. »

Ils rentrèrent doi:cement. bras sur bras, sans en dire 7)lus, absorbés tous deux, elle étonnée et presfjue déçue, fjuoique heureuse, (lue son mari n'eût pas fait de plus grandes objections, mais il était ainsi, très réservé sur tout ce qui touchait son beau-fils et ses bel- ]e.s-filles, au ])oint de se montrer pour ces dernières beaucouj) plus doux qu'envers .ses propres fils, qu'il élevait de façon très ferme. Il souriait, de .son côté, aux imaginations de sa femme, n'y crriyant qu'à demi, sans les conflamner d'ailleurs, et ne les contredisant pas pour ne i)as leur donner une force de résistance, comme il arrive presque toujours avec les femmes, même les meilleures.

jy^rae Ferrier rentra chez elle et donna les ordres pour qu'on tînt en état la chambre de son fils. Elle vérifia le linge dans les armoires et mit des fleurs fraîches sur la cheminée. La surprise joyeuse qu'elle éprouvait à l'attendre ce soir même se mêlait dans son esprit à l'agitation un peu nerveuse de la conversation qu'elle venait d'avoir. De grands doutes la harcelaient; plus la possibilité d'un mariage entre Raymond et Minnie lui semblait hasardeuse, plus, se conformant à l'illogisme du désir humain, elle eût voulu que ce rêve pût se réaliser. Pouriuoi pas cependant? Mais, sitôt un espoir formulé, elle le retirait, préférait considérer les choses au passé, comme un bonheur qui aurait pu être, si...

Certainement, quand elle avait reconnu son amie de jeunesse, elle ne s'était pas attendue à ce que cette ancienne affection se ranimât jusqu'au fond des racines, reverdît d'une telle sève et poussât une si belle et si riche floraison de souvenirs, d'accords d'idée, de sympathies morales. Elle s'était reprise à aimer avec une jeunesse d'âme bien rare, une parfaite et généreuse affection qui se donnait entière, restée en cela la Noémie bonne et spontanée que M"° Rugles avait connue et aimée. Bien plus, elle ne s'était pas contentée de revivre en plein contact d'amitié et de confiance avec celle-ci, elle avait ouvert son cœur à Jean et à Minnie; ils n'étaient pas seulement pour elle les enfants d'Hélène, il lui semblait qu'ils étaient un peu les siens. Et c'est ainsi, dans le re- • gain chaleureux de cette affection d'automne,

toute heureuse de cette réunion inespérée

avec des êtres qui réix)ndaient pleinement à

sa nature et à ses sentiments, qu'elle s'était

laissé aller à caresser le projet, et tout au fond

d'elle-même, le vœu persistant et discuté,

inavoué et hésitant, d'une

union entre son fils et

la fille de sa meil

leureamie. Car,

de même que

l'affection

rehaussée à l'âge de sagesse des deux mères par leurs communes préoccupations d'amour maternel.

On frapiDa à la porte de sa chambre.

« Puis-je entrer? » demanda une voix qu'elle reconnut, en allant ou\'rir avec empressem^nL :

« C o m ment.

Hélène, c'est toi ?

Que tu es ai-

— Mais Qu'EST-rE on se paî

Tu AS nu CIIAf.RlX, MA CHERE AMIE:

ne se mesure pas au degré de parenté, et que des proches peuvent n'avoir rien de commun a\ec nous et nous demeurer aussi indifférents que des étrangers, de même cette amitié d'enfance, interrompue tant d'années et se retrouvant, par chance surprenante, au même point, comme si leurs esprits et leurs cœurs avaient évolué parallèlement jusqu'à cette rencontre, cette amitié était bien pour elle la meilleure, et préférable à d'autres amitiés plus constantes et plus suivies ; en effet, de réciproques souffrances l'avaient épurée, aucune jalousie, nul petit mauvais sentiment de jeunes femmes n'était venu à la traverse, et elle s'était comme dépouillée d'égoïsme et élargie,

niable de venir me suriirendre? Tu m'as devancée, car j'allais mettre une mantille et aller sans façon VO'US inviter demain à déjeuner ; mon fils arrive ce soir et je veux que tu le connaisses. Mais qu'est-ce qui se passe? Tu as du chagrin, ma chère amie? »

Et elle i)rit. anxieuse, les mains de M"'*" Rugles. dont le visage trahissait une émotion pénible, les joues en feu, les yeux d'eau trouble.

« Ah! — balbutia celle-ci, — ma chère amie, que cela me fait du bien de me sentir auprès de toi! D'instinct, c'est à toi que je viens me confier; je ne te le cache pas, i'ai un grand chagrin, je ne m'y attendais pas... »

Deux larmes, qui perlaient au bord de

ses paupières sans pouvoir tomber, roulèrent lentement sur ses joues; c'était si triste, ces larmes d'amie sur un vieux visage, jjartant d'une femme si courageuse; ces larmes rares et contenues, que, très émue, M™° Ferrier la fit assef)ir et lui demanda, sans cesser de lui tenir les mains :

« Miiinie n'est pas mal? J"ai aperçu tout à l'heure le médecin. Il m'a semblé qu'il sortait de chez vous. Ce n'est pas cela qui t'inquiète? »

]yjme i^i^iglt-s répondit, en s'essuyant les yeux :

« Fdie allait très l)ien. trop bien, non; M. Ear au contraire m'a donné tout es])oir! Mais si elle allait avoir une rechute quand elle saura... Peut être espérait-elle, elle ne parlait jamais de son cousin, mais se seraitelle aussi vite rétablie, si au fond elle n'espérait pas? Je me le demande avec angoisse et c'est ce qui me désole ! Si elle allait avoir un chagrin affreux. Imagine-toi ! Son oncle Davenno m'écrit que Guy se marie ! Il est fiancé d'avant-hier. Le mariage aura lieu dans un mois. Oh ! mon frère n'a pas perdu de temps, — ricana-t-elle avec amertume. — cela s'appelle un mariage à la vapeur! Naturellement, tout y est, la grande fortune — son amie lui serra délicatement la main — les hautes relations, les espérances ! Tiens, lis sa lettre, je viens de la recevoir à l'instant, cela m'a tellement bouleversée que je Jie suis sauvée ici. Heureusement que Minnie n'était pas dans le jardin; Jean se trouvait là et je n'ai pu lui cacher la vérité, il a été indigné. Pourvu qu'il n'en ait rien laissé voir à sa sœur! Elle est tron fine pour ne pas suspecter quelque chose en ce cas et alors !...

« Ce n'est pas. — reprit-elle d'un ton acéré, — que je regrette ce mariage, Guy n'aimait pas sérieusement ; un garçon aussi mou. aussi peu capable de résistance, n'aurait jamais eu l'énergie nécessaire pour conquérir et défendre son bonheur. Mais elle, la pauvre petite? Oubliée en si peu de temjTs, délaissée, méprisée, se voir préférer une inconnue, une pimbêche riche que Guy aura vue trois ou quatre fois, un mariage d'entremetteurs mondains, de raison, d'argent, un beau mariage enfin ! — répéta-t-elle

avec une ironie ulcérée... — Ah! je connais seulement d'aujourd'hui mon frère ! Lui (]ui insistait tant pour nous voir aller dans le Midi, je ne m'en étonne plus! A son retour d'Amérique, Guy aura trouvé tout prêt, la femme, le contrat, la dot, il n'aura eu que la i)eine de dire oui. Eh bien, c'est révoltant ! Il y a dans cette façon d'agir vis-à-vis de nous (luelcjue chose de bas ! Aorès le refus de mon frère, par pudeur, on aurait bien pu attendre; quel(]ues mois n'auraient été nue de la simple correction. Mais bâcler ce mariage pour en finir, pour soustraire Guv à sa première affection, m "écrire cela brutalement, sans regrets, sans excuses, ah ! tiens, je sens que je les déteste tous; mon frère, ma belle-sœur et mon neveu me sont odieux ! Cela m'étouffait, ma bonne Xoémie, et il fallait que je le crie! Lis sa lettre, lis-la. tu connaîtras leur âme ! »

Un pas pressé glissa dans le corridor, on gratta légèrement à la porte.

« Qu'est-ce que c'est? »

Une femme de chambre répondit, dans l'entrebâillement étroit que maintenait M™° Ferrier :

« Madame, c'est M. Jean qui envoie la bonne prévenir M'"'' Rugles que M. et M™^ Essler sont venus lui rendre \'isite. M. Jean et Mademoiselle leur tiennent compagnie en attendant. »

M"^ Rugles eut le geste de désespoir, comique à force de violence, par lequel on accueille l'absurde et ridicule imprévu, tombant en plein drame de vie.

« Qu'on dise que je suis sortie, » répliqua-t-elle sèchement.

Mais la femme de chambre revint dire :

« La bonne se permet de faire observer que M. Jean a dit à M""^ Essler que Madame était ici. et qu'il l'envoyait chercher.

— C'est bien, — dit-elle, et se retournant vers son amie :

— Tiens, garde cette lettre. Tu me la rendras ce soir. Mais non, tu attends ton fils. Nous ne pourrons causer. Que me conseillestu ? De ne rien dire encore à Minnie, n'est-ce pas? Pourvu qu elle ne se doute de rien !

— Tu as les yeux rouges, — dit M""" Ferrier. — rafraîchis-les dans mon cabinet de toilette, mets-toi un peu de poudre

de riz! Non, ne dis rien à ta fille. Qui sait. va, elle ne le regrettera peut-être pas tant que ça. son cousin? Et, entre nous, elle aurait joliment raison.

— Au revoir. - disait très vite M""^ Rugles, — et haussant les épaules avec amertume :

— J'ai vraiment bien le cœur à recevoir ces Essler !

— Ecoute, — dit l'autre par une délicate inspiration. — venez ce soir prendre le thé, ne fût-ce qu'un moment. Il fait très

doux, et Minnie bien couverte ne risque rien.

— Non. non. tu auras ton fils, nous vous gênerions !

— Justement, Raymond sera enchanté.

Ne reste pas ce soir avec tes idées tristes, promets-moi de venir, ma chère amie, tu sais combien ici tout le monde vous aime ! »

Elles s'embrassèrent en hâte, et comme leurs bras se disjoignaient, leur cœur* les rejeta dans une nouvelle étreinte.

Pleure, ma chérie, mais aie roi en ta jeunesse.

IMinnie, en train de changer de robe, se tenait par hasard derrière le rideau de la fenêtre de sa chambre au premier. Sa mère causait avec Jean dans le jardin. Le facteur était entré et avait remis une lettre.

M"" Rugles en avait reconnu l'adresse, l'avait décachetée et lue en hâte, avec agitation ; puis, regardant autour d'elle et levant les veux vers

la chambre, elle avait froissé et enfermé le papier dans sa poche. Elle semblait se défendre de répondre aux questions dont Jean la pressait.

Minnie devina qu'elle était partagée entre le désir de lire cette lettre et la peur d'être surprise. Presque aussitôt, elle la vit s'éclipser derrière des massifs de verdure, toujours accompagnée de Jean ; sa tobe, pis-

— Il, SE MARIE

Cf.st clair.

sant et disparaissant le long des allées, s"arrêtc devant la petite porte du bout

du j.iidin ft s'es'juiva dans la v<'nelle 'lu'on prenait souvent ])OMr aller chez ! s Ferrier. Jean revint seul, les veux braqués sur la maison, [)réoccu|)é et méfiant.

Minnie n'avait eu aucune iiit<nlion de les guetter, et même l'idée ne lui vint jjas tout d'abord que c'est d'elle qu'on se cachait. Mais les gestes de Jean, le mystère de la lettre, la dis])arition furtive de sa mère, éveilluvnt sa curiosité, ses soupçons, la conscience d'un ])éril et la certitude irrai- .sonnée que ce j)éril la concernait. Mauvaise nouvelle, perte d'argent! Elle en eut l'idée et ne s'y attacha pas; pourquoi ces regards inquiets vers sa chambre, sinon parce qu'on souffrait, qu'on avait peur pour elle, qu'on voulait lui taire la vérité? Elle devint pâle. « Il est arrivé un malheur à Guy ? •« Du fond de sa tendresse engourdie, de Tautrefois auquel elle songeait sans espoir et avec une résignation mêlée de lassitude, du passé mort, dont elle portait le deuil, son cousin ressuscita, avec ses yeux veloutés et doux, son mince visage, la grâce timide, un ])eu maladroite de son long corps. Un accident ? une chute? une maladie! Elle s'effra\a, mais ])lus de l'idée que de la sensation nerveuse dont la saisissait ce malheur supposé. Une obscure intuition lui soufflait que rien de ces choses n'était arrivé à Guy. Et pourtant, un malheur, attesté par le trouble de son frère et de sa mère, par le secret inquiétant de cette lettre, planait sur elle. Tout son sang lui jaillit au visage.

« Guy se marie ! »

Dès lors, tout s'expliquait, et s'exi)liquait ainsi seulement ; quel(]ue chose d'indigné dans les traits de Jean lui revint alors et confirma sa clairvoyance. Elle répéta :

« Il se marie! c'est clair. ;> Et comme elle n'avait pas achexé de s'habiller, elle s'aperçut qu'elle avait les bras nus. passa machinalement un corsage, le boutonna avec une sorte de pudeur, des gestes rétrécis ; son cœur avait froid. Pournuoi n'était-elle \)as ])lus étonnée, indignée, pourquoi ne souffrait-elle pas davantage? Mais elle comprit que sa souffrance était faite de cette angoisse incertaine, de cette confuse stupeur, du vide dans lequel elle se sentait tomber, en même temps que tournaient les

meubles et les murs de la chambre. Elle ferma les yeux.

« Il se marie, eh bien! après? »

Cela ne la révoltait qu'à demi, s'y étaitelle donc attendue? Un peu i)lus tôt. un peu plus tard!... Depuis longtemps elle n'espérait rien, le silence de Guy, ce que son atti tude dans l'éloignement gardait d'évasif et de pres!]ue honteux, le caractère absolu et orgueilleux de l'oncle, l'opposition sournoise et apathique de la tante, tous ces signes avaient ])ris une cruelle éloquence. Elle réprima un î>etit rire faux et douloureux ; la détresse qui etïare les êtres faibles lâchement abandonnés l'environna de nuit, de froid, de misère morale. Mais en même temps, une fierté protestait en elle contre l'injustice de la vie, la noblesse de n'avoir rien à se reprocher, la satisfaction voluptueuseet rehaussée de vanité d'être sacrifiée, d'être à pL.indre. de mériter l'intérêt et la chaude affection des siens. Elle essaya de s'affirmer qu'elle ne .souffrait pas dans sa tendresse, que Guv lui était un étranger, sans doute .son amour-uropre seul saignait? Et saignait-il vraiment? Elle se le demandait en se répétant :

« Mais je ne souffre pas, je n'aurais pas cru souffrir si peu. »

En même temps elle avait envie de sangloter, de se réfugier contre un cœur aimant, elle eût voulu que sa mère fût là et tout savoir d'elle, car enfin, malgré l'obstinée persuasion qui s'ouvrait de seconde en .seconde en .son esprit, rien ne prouvait qu'elle ne .se pût tromper. Elle revint à l'idée d'un accident : Guy malade, Guy blessé, peutêtre en duel. Elle se vit penchée à son chevet, le soignant. Il revenait à la vie, la reconnaissait avec un sourire faible, l'oncle et la tante Davenns souriaient, et leur mariage était décidé, se ferait dès que Guy serait rétabli ; pour leur voyage de noces ils iraient en Italie. Elle s'arrêta court :

« Ah ça! mais, ma tête est folle! »

Elle ne put plus supporter de ne pas savoir, descendit précipitamment l'escalier, le nom de Jean aux lèvres, prête à l'appeler, mais, comme elle arrivait dans le jardin, vn landau s'arrêtait devant la grille, les Essler en descendaient : elle était prise !

Les Essler, bouffis d'importance, tout

comme leurs chevaux aux croupes luisantes, comme leur cocrher gras, à bottes à revers, n'avaient aucune envie de s'en aller; Tean accouru s'embrouilla, ])erdit la tête et envo\a chercher sa mère.

Les Essler s'assirent dans le salon et la femme complimenta Minnie sur sa bonne mine, tandis que le mari passait l'inspection des meubles et du tapis en faux Orient, des candélabres en zinc doré, des lithograjjhies empire, de cet intérieur banal de villa en location ; il semblait faire des comparaisons avec celui de sa villa qu'il louait, lui aussi, et le plus cher possible, aux étrangers.

« Je venais gronder votre mère. — d-t W" Essler. — on ne la voit jamais à "Valenror, et je sais cependant qu'elle fait des visites et que vous voyez du monde, les Silleroy, les Hawkins, des gens charmants, n'est-ce pas? »

Mais elle ne nomma pas les Ferrier, jalouse de la main-mise affectueuse qu'ils avaient étendue sur les Rugles, leur en voulant de les avoir soustraits à .son patronage et fait connaître à ce qu'il y avait de mieux dans Saint-Frégose. Elle ramenait la con versation sur la santé de Minnie, s'étonnan qu'elle n'eût pas pris le vieux Sarrazin pou médecin, affirmant qu'il en avait été mortifié et peiné ; M™" Rugles parut.

Jean et Minnie, instinctivement, profitèrent de cette diversion pour se regarder, avides de lire dans les yeux l'un de l'autre, ])Oussés, juste à la même seconde, par une communion électrique de leurs pensées. Vn trouble leur en resta, et Minnie, torturée de savoir, épia, autant que la conversation le lui permit, le visage et le ton contraints de sa mère, le malaise de Jean. Exaspéré ])ar la présence prolongée de ces intrus qu'il envoyait mentalement au diable, il avait un petit tremblement de bottine que M. Essler avait fini par remarquer ; aussi, en devinant l)eut-êtrela cause, dans cette atmosphère sans sympathie, il ne pouvait s'empêcher de ramener les yeux sur la trépidation de ce pied, et les relevait ensuite vers le jardin, avec une morgue offensée et poliment méprisante.

M""' Essler parlait d'un ton de volubilité aimable qui sautait d'une chose à l'autre, et ne permettait pas de juger ou d'apprécier

quoi que ce soit ; l'irritante banalité de ses })hrases exigeait, en l'état desprit des Rugles, un grand effort pour qu'ils sussent y répondre. Enfin elle se leva, et on les reconduisit à leur voiture.

.M. Essler se retnurna pour toiser la miison :

« Kst-ce qu'elle n'(\st pas humid-? — demanda-t-il. — \on ? Je l'aurais cru. Elle en a l'air.

— Ce .sont les Ferrier qui nous l'ont indiquée, ■ — dit M""" Rugles, — nous y sommes très bien. »

Mais ils ne relevèrent pas le propos et partirent, après leur avoir fait promettre de venir déjeuner avec eux. pour le passage des Flassmans, qui seraient charmés de faire leur connaissance. Le cocher enleva les chevaux qui tournèrent en piaffant et partirent au grand trot. Les Rugles rentrèrent et Jean ironi(]ue déclara :

« Hein, maman, ils sont plus aimables qu'au premier jour, mais ils sont vexés tout de même, as-tu remarqué?... »

Mais ses regards suivirent ceux de sa mère et se portèrent sur Minnie toute blanche qui semblait, dans son immobilité, avoir pris racine au sol.

« Chérie, » dit doucement la mère. Elle rexint à elle en tressaillant, ses joues .se colorèrent.

« I^ facteur est passé aujourd'hui, n'estce pas, maman? » demanda-t-elle.

M"'' Rugles hésita, trop franche pour mentir ; le timbre singulier de la voix lui faisait craindre un piège.

« Je crois, oui.

— Est-ce une lettre de mon oncle ou de ma tante que tu lisais, maman ? »

]^|me Rugles s'empourpra, ouvrit de grands yeux où la désolation, l'effroi coururent ; elle regarda Jean avec reproche, ce fut touchant et ridiculement maladroit.

« Je' n ne m'a rien dit, — déclara bien vite Minnie, • — je t'ai vu lire une lettre dans le jardin, j'étais dans ma chambre, vos airs m'ont intriguée, je ne pensais à rien. Pourquoi me regardes-tu comme cela, maman, je suis plus brave que tu ne le crois. Mon cousin se marie, n'est-ce pas ? »

^jme ;Rugieg jui n^jt les mains aux épau-

les, et l'attirant, l'embrassa de toute sa force. Mais Minnie ne pleura point, elle ne pouvait; l'élan muet et pathétique de sa mère, au lieu de l'élever à l'unisson, la paralysait ; elle se reprit, et sans pouxoir maîtriser sa curiosité :

« Avec qui se marit-t-il? »

jyjme i^ugies bégava :

« Ma chérie, oublie-le, oublie tout cela, nous t'aimerons ; aie du courage, songe au bonheur qui te dédommagera un jour. Tu es si jeune. Va. tu mérites d'être heureuse et tu le .seras. Promets-moi de conserver ta santé, pour moi. pour ton frère. Nous .souffrons tant de ta peine 1 »

Minnie sourit tristement :

« Je ne suis pas jalouse, maman, je ne lui en veux pas, je souhaite qu'il soit heureux, et — sa voix qui tremblait un peu s'affermit — je crois être sincère en disant cela; tu peux donc me dire qui il épouse? Est-ce quelqu'un que je connais?

— Non, je ne pense pas, m')n enfant.

Je ne connais pas ces gens-là, les Bargeot, des industriels, je crois. »

Elle dit cela du bout de la langue, comme sicesmotslabrûlaient, pour tout lemal qu'ils devaient faire à sa fille. Jean, le cœur serré, se mordait les lèvres d'impuissance. Mais Minnie répéta, calme en apparence :

« Les Bargeot? Non, je ne connais pas. »

Elle reprit :

« Des gens riches?

- Riches, — répéta l'écho, avec indignation.

— A quand le mariage?

— Dans un... mois ! »

On eût dit que c'était elle qui avait le plus grand chagrin, sa voix chevrotait.

« Est-ce que Guv me fait dire quelque chose? »

Elle prit ardemment les mains de sa fille et son silence consterné répondit.

« Non ? — insista Minnie a\'ec un peu d'ironie. — Eh bien! j'aurai plus de courage que lui ; je lui ferai savoir, maman : oh ! deux mots seulement, (lue je forme des vœux pour son bonheur ! »

Sa voix .se fêla, son visage changea, la douleur la tenaillait enfin ;

Colette vint, toute fhkle, s'em.ackr a son frère.

« Bail! — ■ soLipira-t-elle, — à quoi bon, tu le leur diras, toi, maman. Et puis... les larmes jaillirent de ses yeux -— qu'on ne m'en parle plus, que je n'en entende plus I)arler, jamais ! »

M""" Rugles lavait reprise contre elle, l'enveloppait de ses bras, avec une pitié I)rotectrice :

« Pleure, ma chérie, pleure, mais aie foi en ta jeunesse, aie foi en la vie, c'est ta vieille mère qui t'en supplie! »

Minnie sanglotait tout bas. d'une plainte arrachée et étouffée :

« Oh ! maman, je me consolerai, je me consolerai. Je ne sais pas pourquoi je pleure!... »

Elle j)leurajt. cependant.

En entrant seul, dans le salon des Ferrier, Jean se sentit enveloppé d'une chaude et affectueuse atmosphère. Les lampes éclairaient l'intimité des visages, et il ne vit que sourires, amis et mains ouvertes ; des voix gaies d'enfant lui souhaitaient la bienvenue. M™* Ferrier. avenante et empressée, s'inquiéta :

« Votre mère, votre sœur ?

— Je vous apporte leurs excuses. Minnie était un peu souffrante, elles ont bien regretté. »

Elle n'insista pas, et l'amenant devant un grand jeune homme qui depuis son entrée n'avait cessé de l'étudier avec une curiosité sympathique, elle le présenta :

« Mon fils Ravmond. notre ami. M. Rugles. »

Tout de suite la figure de Raymond séduisit Jean ; il aima ce haut front aux cheveux ras, ces yeux dont le gris bleuté prenaient une teinte de mer indécise, où il y avait du rêve, de la douceur, de la force au repos ; le nez droit, la bouche marquaient une noblesse de lignes ; une grande barbe blonde, étonnamment soyeuse, encadrait l'ovale du visage et tombait sur la poitrine. Malgré cette Earbe de pirate normand, les traits restaient jeunes et presque enfantins, couverts de hâle, avec cette impression de franchise et de loyauté qu'on voit aux jeunes matelots.

Colette vint, toute frêle, s'enlacer à son

frère, fit resccrlir de sa minceur les larges épaules, le buste développé que les rudes gymnastiques de la manœuvre lui avaient donnés ; il posa sa main sur les cheveux de l'enfant, et Jean aima la fermeté élégante de cette main bise, qu'un duvet d'or fonçait, près du poignet.

« Monsieur Jean, demandez donc à Ravmond de ramener bientôt son bateau, afin qu'il nous emmène tous j)romener en mer? Est-ce que vous craignez d'être malade?

Oui? Moi, je ne le suis jamais, et j'aime tant dan-ser comme ça -- sa main ondula. — J'aurais fait un bon marin, n'e-st-ce pas. Raymond ? »

Il sourit, et Jean s'aperçut que ce grand garçon à barbe de fleuve et à pectoraux redoutables était timide et silencieux ; cela le mit à l'aise et lui évita de paraître gauche et emprunté lui-même, car d'ordinaire tout nouveau visage, même agréable, l'embarrassait. Il fut rassuré de trouver Raymond si peu à craindre, mais en même temps il subissait le charme et presque le respect de cette tranquille force discrète qui semblait, dans le bleu sobre d'une vareuse et d'un pantalon de drap marin, s'effacer, rentrer au coin de la cheminée ; cette façon de marcher sans bruit, et de parler plutôt bas. d'un timbre caressant et voilé, lui plut.

« Vous resterez quelques jours?

— Oh ! oui, — s'écria Colette, — il l'a promis. »

Il répondit :

« Je resterai, je pense, deux ou trois jours. »

Elle reprit, avec une petite moue qui semblait compter sur davantage :

« Demain matin, il ira donner à la mèie d'un de ses matelots des nouvelles de son fils. Voulez-vous venir avec nous? Vous verrez le vieux quartier des pêcheurs?

— Si l'on veut de moi, certainem-^nt ! » Jean chercha l'approbation de M"*" Ferrier. en disant cela. Il sourit ensuite à Colette, reconnaissant de ce qu'elle cherchait à les rapprocher, son frère et lui, et très épris d'elle-même, songeant vaguement qu'il en serait devenu amoureux, si elle avait eu deux ans de plus; car, bien que ses quinze ans en fissent une jeune fille, sa sveltesse ga-

SI

mine la laissait pour lui une eniant. Et cependant, ni Jeanne, ni Andrée, qui se tenaient en ce mument penchées derrière le fauteuil de leur mère, grandes filles elles aussi, ne lui inspiraient le même sentiment. Pourquoi? Elles étaient cependant aussi jolies que Colette, lui ressemblaient : Jeanne espiègle, An-

La potcv^e dk mai\s était chaude et vivante.

drée d'un charme de songeuse éveillée, tou- ;ours absente « dans la Iqne ».

Andrée épiait la pendule, d'un air d'at-

tente. Les garçons étaient déjà montés se coucher. Les trois sœurs, qui s'apprêtaient h en faire autant, retardaient d'instinct, avec des veux de câlinerie qui demandaient un répit ; ' mais dix heures son-

nèrent; selon lusage elles allèrent embra.sser d'abord -^L Ferrier, puis leur mère, puis Raymond. La poi gnée de main que ( 'olette donna à Jean était chaude < t vivante, son sou lire lui sembla plus exquis ce soirlà, et si fin et si délicatement amical, qu'il en futcharmé.

« La délicieuse fillette! » se dit-il '•n suivant le léger mouvement de sa jupe, sa disparition de fée — Il ne songea pas que cette « fillette »

en savait déjà l'i-aucoup plus ']ue lui sur la vie, grâce à un don de divination, de prescience et d'observation féminine qu'il ne soupçonnait pas.

Il la trouvait trop jeune pour lui et ne se doutait pas que c'était lui qui •^tait tro]) jeune pour elle, tant elle avait d'avance sur î 'orgueilleu.se supériorité qu'il s'attribuait. M""'' Ferrier qui, depuis un moment, remarquait le geste machinal qu'ébauchait son fils, portant la main à

la poche de sa vareuse et la laissant retomber aussitôt, murmura affectueusement :

« Va, mon pauvre Raymond, va fumer.

Tu es trop malheureux sans cela ! »

Il rougit comme une jeune fille prise en faute et protesta. Sa pipe, en effet, était son amie des heures de mer et de solitude, et il avait essayé en vain de se libérer de cet assujétissement, auquel il devait d'immobiles rêveries, évaijorées en fumée, le parfait bonheur d'un instant. M. Ferrier, qui le comprenait, sourit et levant le store d'une des portes vitrées, découvrit le jardin bleu de lune.

« Viens, nous nous promènerons dehors, et comme cela, ma chère, nous ne vous empesterons pas. »

Elle demanda à Jean :

« Mais vous, vous ne fumez pas? »

Il comprit qu'elle serait aise qu'il restât auprès d'elle; il ne fumait d'ailleurs que par amour-propre, avec d'autres, n'osant avouer que l'odeur du tabac lui faisait mal.

Dès qu'ils furent seuls :

« Minnie n'est pas souffrante, — expliqua-t-il, car tout l'invitait à la confiance envers l'amie de sa mère et il la devinait préoccupée à cause d'eux. — Seulement elle s'est doutée de ce que contenait la lettre que maman : est venue vous montrer; il pajaît qu'elle nous a vus recevoir et lire cette lettre au jardin, et maman n'a osé nier. »

^[me Ferrier dit avec émotion :

« La pauvre enfant !... A-t-elle beaucoup de chagrin? Vous, Jean, qui la connaissez et qui avez sa confiance?... »

Il fut flatté qu'elle fît ap])el à sa perspicacité :

« Elle a pleuré, mais ma mère et moi nous nous serions attendus à une émotion T)lus vi\ e. Il est vrai qu'elle a beaucoup d'em- ])ire sur elle-même; je l'ai quittée assez calme. Le dîner n'a pas été gai, mais pas trop triste non plus. Si sa santé n'en reçoit

[jas un <-ontre-coup fâcheux, j'ai bon espoir. Ah! ce n'est pas que je regrette Guy! Oh! non. bon débarras ! Ah ! si Minnie pouvait être aimée par un bon et brave garçon, elle a tout ce qu'il faut pour le rendre heureux. »

^jme pt^rj-jç,. fit signe de baisser la voix; les deux hommes passaient devant la fenêtre, et le gravier criait sous leurs pas.

« Un brave garçon, - — dit-elle pensive quand les pas se furent as.sourdis, — mon Dieu ! il y en a encore, heureusement. »

Elle secouait doucement la tête, une tenflresse maternelle donnait à son visage une grâce ér*ue et bonne.

« Voulez-vous dire à votre mère que je la plahis et que je m'afflige de sa peine? Quant à Minnie, ne lui dites rien, je lui parlerai, ou plutôt je tâcherai qu'elle s'ouvre à moi. »

Elle répéLa :

« Pauvre enfant 1 »

Un long moment ils causèrent, avec une effusion confiante; M""" Ferrier demrnda subitement :

« Raymond vous plaît, n'est-ce pas? T'ai vu tout de suite que vous sympathiseriez. Je serais heureuse qu'il vous eût pour véritable ami. »

Il s'inclina, sans remarquer comme elle savait habilement le ])rendre; n'aurait-elle ])U en effet lui souhaiter la bonne fortune d'avoir Ravmond ])Our ami, lui qui aurait tout à y gagner? Mais elle avait constaté, dès les premiers jours, son amour- propre juvénile, et elle le ménageait gracieusement, ce qui ne l'empêchait pas d'aimer ce qu'il y avait en lui d'intelligent et de bon .

H répondit :

« Mais je suis tout porté à l'aimer ! »

Les deux hommes ne tardèrent pas à reparaître; M"^ Ferrier dit à son fils, indulgente, avec un sourire un peu froncé :

« Eh bien! était-elle bonne, cette pipe?

Ce fut au sortir de l'église, le lendemain, que tuus les Ferrier rencontrèrent, sur le promenoir du bord de la mer, M™" Rugles et ses enfants.

On leur présenta Raymond.

Minnie, si absorbée qu'elle fût en ellemême, ne i)Ut s'empêcher de remarquer sa timidité, mais comme cette timidité ne manquait pas de grâce mâle et de loyauté naturelle, elle n'en fut point choquée. Il avait belle mine dans son large et souple vêtement, portait bien, au lieu d'un ridicule chapeau melon, la casquette marine en drap bleu.

Lui, ne sut l'embrasser d'un de ces re-

gards qui jugent de l'ensemble et du détail, regards féminins, décisifs et sans appel ; à peine osa-t-il la regarder. Il n'eût su dire comment elle était habillée ni quelle forme de visage elle avait ; il ne vit qu'une silhouette gracieuse, deux beau.x

yeux, une expression d'âme fine et délicate; ce fut tout et assez; elle lui plaisait. Mais cela, il ne le savait même pas, il ne le formula en rien dans son esprit, se sentit seulement l'âme libre en sa présence, et sans ennui, lui qui craignait tant la gêne des formalités mondaines. Il pensa qu'il faisait beau, que la mer d'un azur clair sous un ciel vif et blanc était douce à voir, et il ne regretta pas son bateau, s'intéressa, comme un enfant, à Tanimation un peu plus grande des rues, en ce-tte matinée chaude du dimanche. D'ailleurs, Jean se tenait à côté de lui, et cette présence ne pouvait lui être qu'agréable.

« X'est-ce pas. madame, — demanda Colette à M™" Rugles. — vous voulez bien venir avec nous? Si vous n'avez jamais visité le quartier des pêcheurs, cela vous fera voir un Saint Frégose que vous ne soupçonnez pas ! »

lype Rugiej;; consulta Minnie :

« Cela ne te fatiguera pas, ma chérie?

— Mais non, mère, du tout I » répondit-elle avec une vivacité qui ne repoussait pas précisément l'intérêt affectueux dont elle se sentait enveloppée par tous, mais qui en était gênée et qui réclamait qu'on ne fît point attention à elle, car sa pudeur s'alarmait de l'idée qu'on savait pourquoi elle ne jjouvait dissimuler, ce matin, une tristesse éparse dans tout l'être, la courbature morale d'un lendemain d'épreuve. De plus elle était sous l'influence d'un état nerveux et délicat, qu'il lui semblait que des yeux exercés pouvaient lire dans ses yeux alanguis, sur ses traits pâlis ; de tout temps, cette idée' lui causait un malaise, même auprès de sa mère et de son frère. Son maintien en prenait un charme particulier, à la fois dolent, discret et volontaire, où l'on sentait le retirement d'une âme sensible, tapie aux aguets, vibrant au plus frêle contact.

« Mais, — dit 'SI. Ferrier, — nous n'allons pas tous escalader les vieux escaliers, ce serait l'invasion des Sarrazins ! Séparonsnous pour nous retrouver sur le vieux Dort. Que ceux qui veulent marcher vite viennent avec moi 1 »

Les deux garçons se rangèrent de son côté, les deux cadettes hésitèrent, mais un

regard de leur mère les décida à rester avec le père ; Colette seule obtint grâce et alla avec les Rugles, sa mère et Raymond.

« Eh bien, à tout à l'heure! »

Et M. Ferrier, d'un pas accéléré, entraîna les quatre enfants vers la campagne d'Argis, qu'on apercevait cendrée et rousse, dentelée d'oliviers pâles que rehaussaient, par endroits, les tons verts .sombres des taillis de romarins et de cistes.

D'abord les deux mères et les jeunes gens partirent en groupe compact, as.sez lentement. Des familles les saluaient. On passa sous le i)0,nt du chemin de fer où un train, avec un fracassant écho, roulait. Dans l'avenue, sur la droite, on apercevait la gare, les omnibus d'hôtel, et, accoudés à la balustrade, les cochers et les grooms en livrée, la tête tendue, les yeux ronds, la bouche ouverte comme des requins pour happer un solitaire voyageur. La crudité des légumes dun petit marché emplit bientôt l'air d'une odeur d'herbes et de choux. Entre ses quatre ormes formant bosquet, XHôtel de Savoie montra ses murs boueux; M"'' Loustigarel, en tablier blanc, sur le seuil, fit de loin la révérence, et le petit bossu qui, assis sur une borne, fumait une cigarette, se mit dans la position militaire, raide, la main à la casquette. Cela rappela aux Rugles leur arrivée, et les mamans se sourirent, M™® Rugles murmura :

« Ah ! sans toi, Saint-Frégose... »

Elle se reprit :

« Mais non, c'est un coin tranquille et charmant! J'ai connu Cannes, autrefois, et Xice. Cette vie factice, ces visages d'étrangers, ces toux continuelles, ces malades me causaient une impression pénible. D'ailleurs il fait si bon, si tiède ici, à l'abri des montagnes. Comment ne serais-je pas reconnaissante à un pays qui a si promptement rétabli ma fille? »

Elle soupira, sous-entendant bien des choses, le chagrin récent; M'"'' Ferrier comprit et dit à demi-voix :

(t A son âge, il n'y a pas de douleur irréparable ! »

Et elle sourit aux jeunes filles qui. les ayant peu à peu devancées, s'arrêtaient, pour les attendre. Fvaymond et Jean, dont

les pas étaient plus larges, détachaient en avant, dans le jour lumineux, l'un ses énaules larges, l'autre sa silhouette allongée. Ils allaient côte à côte, le long des rues sales, car la vieille ville commençait Là, avec les couleurs vives et usées, vert, lie de vin,

taine, ou bien un matelot sec et tanné qui grimpait agilement les larges escaliers plats, dont l'ascension imposée donnait à réfléchir aux dames.

« Maintenant, — dit Raymond qui, avec Jeaji, était revenu à leir rencontre, — il

Ues chats maigres ou gras empi.issaien't ce quartier mort.

jaune canari, des boutiques de marchands de poteries et de volailles, avec ses trattorias pour maçons italiens, ses recoins d" impasses d'où l'on voyait, derrière un \olet, saillir une tête de vieille femme curieuse.

« Ah! — dit Colette, — ici rien n"a changé; tel c'était il y a cinq ans, avant qu'on bâtisse la partie neuve pour les hiverneurs, tel c'est encore aujourd'hui ; regardez tous ces chats ! »

Plus l'on s'enfonçait en des ruelles pavées, aux tristes murs couleur de suie, qu'égayait, à quelque fenêtre, un géranium fleurissant rouge au milieu de langes en train de sécher, plus l'on montait vers la vieille église, plus abondaient, à chaque porte, embusqués à l'orée des caves, couchés sur les entablements des fenêtres, des chat.s de pauvres, gris aux yeux bleus, noirs aux yeux verts, roux aux yeux fauves, des chats maigres ou gras, emplissant ce quartier mort à faire croire qu'ils en étaient presque les seuls habitants. Des chiens peureux, cependant, et n'ayant rien de la sécurité des chats, fouillaient du museau dans des tas d'ordures, et s'enfuyaient à la moindre approche. On rencontrait seulement quelque Italienne bouffie, allant chercher de l'eau à la fon-

faut du courage. Madame. — proposa-t-il à M'"'" Rugles. — voulez-vous bien accepter mon bras ?

— Merci, monsieur, ma fille l'acceptera peut-être. »

Minnie faillit refuser, mais il la regardait avec un bon sourire, elle prit son bras et s'y appuya légèrement. M™^ Ferner qui n'avait plus de jambes, elle le remarqua en soupirant, accepta le bras de Jean, tandis que Colette et M"*" Rugles mMitaient à l'escalade, bravement.

Les grands degrés, formés de pierres grises aux extrémités, étaient, en leur milieu, incrustés de carreaux rouges, ce qui leur donnait un aspect de mosaïque fruste, rappelait le simulacre d'un de ces tapis qui ne couvrent que la moitié des marches. Des rigoles, le long des deux pans de murailles, ruisselaient d'eau bleue savonneuse, et entre le.s avancements de maisons, dont les faîtes se rapprochaient par endroits, comme dans les vieilles rues arabes, on voyait un ciel éclatant et pur, sur lequel le clocher en moellons bruts de la vieille église surplombait. On atteignit enfin la plate-forme, nu soulagement instinctif de Raymond, à son regret aussi, car il n'avait rien trouvé à dire

à Miniiie. mais la légèreté du bras qu'elle reposait: s'.ir le sien, ce frôlement frêle, Aivani, vir^^inal. lui manqua, sitôt ciu'arrivés m haul, la JL'unf fille quitta son bras, en le remerciaiit d'un;- clarté fugitive <le sourire.

« Oli : la belle vue. » s'exclama M"" Ru ■ gles. Ils étaient plus haut qu'ils ne Tauraient cru. De là, on dominait le grand cirque fU' la plaine d'Argis, une campagne aux tons roux et doux, que le silloji d'argent d'une rivière coupait en zigzag. Au bas de la plate-forme, les rues tortueuses dont ils sortaient, de vastes terrains vagues, le boulevard neuf, le Casino embrasé et scintillant : su.r la gauche, en des masses de verdure, les villas, et l'étalement de la mer toute laquée au large, d'un bleu plus terne dans la baie. Les montagnes, jusqu'à la ])oinle du cap. traçaient autour d'Argis et de Saint-Frégcjse un triple rempart, dont le premier plan verdoyait, tandis que le second .se bieutait, déjà plus vague, et que le plus reculé, luisant en nappes pâles, dentelait les blancheurs de ses sommets de neige. Un profond silence, la splendeur calme de l'hiver méridional, planaient sur ce paysage heureux, plein d'harmonie, presque mélancolique à force de recueillement. La vieille église, bâtie de pierres jaunes et cimentée de mortier rouge, d'un ton de ruine terreuse, participait à la beauté du décor, rajeunie sur une des faces du clocher carré par un gigantesque rideau de verdure qui tremblait à l'air vif, égayée par la pousse en pleine pierre d'un vieux figuier, qui, suspendu à cinq mètres du sol, surgi d'un des contreforts, ramifiait ses baguettes grises et découpait ses rares feuilles dans le bleu. Cette église de pauvres, si différente de l'église neuve et de la ville blanche, si abandonnée et si calme, perpétuant en plein ciel le symbole de .son enseignement à travers la vie tenace de la pierre et de l'arbre, sous son rideau grimpant de lianes, im])ressionna les Rugles et surtout Minnie. Elle répéta:

« Comme c'est paisible! Maman, nous qui n'étions jamais montés ici !

— Ah ! — dit Colette, — maman y vient souvent, pour ses pauvres. »

Kl le se mordit k-s lèvr<'s :

« Je serai grondée, maman n'aime ])as qu'on parle de ça. et elle me fait des yeux, des yeux !

(^)ui croirait. dit M""' Ferrier. - qu'une grande fille comme loi soit si enfant encore ! »

Elle souriait, tout le monde .'■ourit.

Colette, i)Our toute réponse, d'un brusr^ue élan, l'embra-ssa, au risf]ue de la décoiffer. Raymond observait à la dérobée Minnie, elle respirait un peu fort, la montée l'ayant fatiguée. Son visage, qu'il n'apercevait que de profil, en paraissait plus gracieux, sa fine bouche à demi ou\erte. Il eut peur qu'elle ne jjrît mal.

f. Ne restons pas là. l'air est un peu frais. Voulez- vous entrer dans l'égli.se. elle est bien modeste, mais nous lui sommes restés fidèles, et je crois — fit il avec une malice aimante — que ma mère y vient quelquefois prier en cachette. »

Il poussa la porte battan:e. s'effaça en la maintenant ouverte ; le cuir en était bien vieux, crevé par le crin, çà et là. Il entra le dernier, ^Nlinnie le précédait. Elle trempa au bénitier ses doigts et d'un geste spontané, tout naturel, les lui tendit avant de se signer. Ce contact humide fut si irisaisissable qu'il lui fallut rn in.stant de réflexion pour qu'il s'en rappelât la douceur.

Une ombre de paix les envelop])ait et les yeux, au sortir du grand jour, avaient peine à distinguer l'intérieur de l'église, à s'assurer combien elle était humble, digne des pêcheurs et des vieillards de l'hospice. Tout de suite, on la devinait dé.sertée pour l'autre, la neuve ; certaii^ement il n'y venait que Les plus basses gens, les infirmes, les pauvres honteux, ou ceux qui se trouvaient trop âgés, pour changer, si près de la mort, les habitudes d'une vie entière. Les chaises, qu'une poussière séculaire avait rendues plus grises que la cendre, s'étaient dépaillées ; certaines ne montraient plus que le cadre vide du bois. L'autel, d'une propreté nue et stricte, évoquait l'idée d'un culte primitif ; le confessionnal se composait d'une simple planche de chêne brun percée comme une écumoire de trous ronds, à travers les-

Elle trempa au bénitier ses doigts et, d'un geste spontané, tout naturel, les lui tendit.

quels le prêtre écoutait et répondait. DaJis une minuscule chapelle, baignée de nuit, une vierge dédorée, mas.sive et gaucjiement raide, .souriait. (Quelques petits l)ateaux de bois, pareils à des jouets d'enfant, barques taillées au couteau de matelot, navires gréés par des doigts rudes, pendaient en ex-voto à des filins goudronnés. L'encens brûlé pour la grand'messe sentait le vieux et uni' veilleuse, rallumée sans doute après extinction, traînait un relent d'huile. Mais, tels quels, la nef et le chœur, imprégnés d'humanité, exhalaient la prière, la foi crédule et naïve, l'âme du peuple sénile et enfantin. Une atmosphère tiède et profondément douce prenait lentement le cœur ; si pauvre que fût le lieu, on se sentait dans la maison du Bon Dieu.

Les femmes s'étaient penchées très bas, et les deux jeunes hommes, debout et immobiles, examinaient: Jean, la jolie ligne de corps de Colette, Raymond, les verrières colorées. S'il détournait ainsi la tête de Minnie agenouillée, c'était par une délicatesse d'instinct ; un regard, même de sympathie, lui eût semblé indiscret en se portant sur ce qu'une prostration de femme en prière comporte d'indéfinissable abandon et de ferveur touchante.

Toutefois, en repassant devant le bénitier, il rendit à la jeune fille l'eau bénite qu'elle lui avait donnée.

Dehors, le grand jour les éblouit et malgré la splendeur de la lumière, ce fut presque un dépaysement pour lui, et, il le supposa, pour Minnie aussi, au sortir de cette ombre religieuse où. leurs pensées avaient dû être à l'unisson. Leurs yeux se cherchèrent et immédiatement s'évitèrent, comme si cette petite rencontre si simple eût manqué aux lois de la correction. Elle avait rougi légèrement, rosi plutôt, d'une lueur de fleur, car tout en elle était ainsi furtif, nuancé de tons subtils, et le mystère attirant de sa personne était fait de cet on ne sait quoi d'inquiet et de fragile qui fulgurait et mourait en fluides reflets d'âme.

On ne descendit pas par le même chemin, mais par une rampe de terre en colimaçon, bordée d'un parapet, et qui côtoyait de grands murs tristes. La pente étant

rapide, Raymond donnait de nouveau son bras à Minnie.

« Dans la jjremière rue dont vous voyez un peu plus bas le coin, — dit-il. — demeure tante Goulette, la vieille mère de mon matelot, je vais lui en jxDrter des nouvelles. Bien que ce ne soit que son fils d'adoption, elle l'aime passionnément. Elle ne parle qu'en patois, vous ne la comprendrez pas ; mais ses traits .sont si expressifs quand il s'agit de .son enfant rjue vous devinerez ce qu'elle dit. rien (juà la regarder. •>

Colette les a\'ait rejoints :

« Ah! vous savez, dit-elle, - ça

n'est pas précisément brillant chez tante Goulette, bien que ma mère et mon frère veillent à ce qu'elle ne manque de rien, elle n'a jamais voulu interrompre son commerce et il n'est pas des plus recherchés ; elle achète des peaux de lapin. ;;

On arrivait devant ui^.e petite maison basse, à porte étroite. Sur une chaise, un vieillard paralytique se chauffait à l'unique rayon de soleil qui tombait de biais dans la rue obscure.

« Vous voyez ce pauvre homme. — dit Raymond à voix basse, — tante Goulette, qui a la folie du dévouement, l'a adopté comme elle a adopté mon matelot. Elle le nourrit et prend soin de lui. »

Il répondit d'un bonjour au salut tremblotant du vieux et demanda :

« Tante Goulette est là? »

Il frappait à la porte, en même temps. Une très vieille femme parut, le teint boueux et couturé, les yeux éteints ; elle portait sur sa tête le grand chapeau de paille des paysannes. Elle regarda Raymond et le beau monde qui l'accompagnait, leva les bras en l'air avec un Moun Di... aigu, à la fois joyeux et plaintif, ses yeux fanés s'avivèrent, et un reste de sang colora sa vieille carcas.se de figure. Des syllabes provençales, chantantes et accentuées, se pressèrent dans sa bouche. Colette les traduisait à Minnie :

« Elle n'offre pas d'entrer, parce quelle dit que ses peaux de lapin ne sont pas habituées à recevoir de si belles visites. Vous entendez, elle parle de son fils, elle

demande quand il ie\iendia. elle l'ap- }>elle : « Mon beù Mariius! » Elle demande s'il va bien. »

Elle ajouta :

« C'est vrai, que ces peaux de lapin... » et elle entraîna Minnie un j>eu en arrière, en réalité [)our permettre à son frère de donner de l'argent à la vieille femme.sansqu'on le vît. Elle se dé fendait, a 1 1 é g u ait qu'elle n'avait besoin de rien. Il répéta :

« C'est de la part de Marins, c'est sa paye. Il veut que je vous la remette, a

Et vivement il prit congé, pour se soustraire aux protestat i on s de tante Goulette. ^lais elle le rappela et souriant à Minnie, elle dit quelque chose que celle-ci ne comprit pas, elle entendit seulement le mot « poulido damisello », prononcé avec admiration ; déjà la vieille femme avait disparu dans la pièce obscure, où l'on distinguait des peaux de lapin écorchées. pendues au plafond et des chapelets de piments rouges et d'oignons, elle ressortait immédiatement, tenant un bouquet d'œillets frais qu'elle retira d'un verre d'eau dans lequel il plongeait. Elle le tendit à Raymond en patoisant et en regardant Minnie avec un bon sourire de vieille.

Elle portait sur sa tête le graxd ciiai-eau de des paysaxnes.

Colette expliqua :

« Elle vous prie d'accepter ces fleurs, elle s'excuse de ne pas en axoir assez pour tout le monde, elle dit qu'elle les offre à vous, parce qu'elle vous voit pour la première fois et que vous êtes jolie comme « oune fiançado. »

— Merci, — dit Minnie, — mer.

ci. » et elle prit les œillets de la main de Raymond et les respira en disant: « Ils sentent bon.

très bon. »

La vieille agitait la tête très fort en souriant dune bouche sans dents, le l)aralytique intéressé souriait aussi, et c'était, sur ces deux visages de terre, comme un peu de lumière sur des ruines.

« Adieu, — dit Raymond, au revoir I »

se précipitait it à une avenue

La descente reprenait, vers la campagne, aboutissai de platanes auxquels quelques feuilles de cuivre pendaient encore. Un bruit d'eau vive glou-gloutait dans le fossé, et le battoir d'une lavandière accroupie et trempant son linge dans ce fil clair coupait le soleil riant de la matinée. On apercevait mieux la rivière, au bout de prairies rases sillonnées de canaux ; elle serpentait entre des tamarins, des roseaux à panache, des joncs. Et tout à coup le petit port apparut et la plage de sable infinie, qui s'en allait:

L'Avi-il

en faucille g-'antr. jusqu'au rap. où sombiait en jjromoiUoire le prt-mier plan ck's montagnes.

« Quel charmant petit coin. dit Minnie, en étendant son ombrelle vers le port. — Xous ne .soupçonnions pas cela non plus, maman? »

C'était une menue place de village plantée de mûriers, des cordes se tendaient d'un arbre à l'autre, et des linges de pêcheurs y séchaient. Quantité de barques retirées sur la grève bordaient la courbe du port, un port d'enfants, oi^i il semblait qu'un seul grand bateau n'aurait pu tenir, et que fermaient en i)inces de crabes deux petites jetées, sur fond de roches. Un phare dominait celle de gauche, sur laquelle deux douaniers, d'un pas rythmé, .se promenaient les mains dans les poches.

Sur celle de droite, à la pointe, se tenaient M. Ferrieret ses enfants, et une bande de gamins couraient à toutes jambes sur les blocs de pierre unis sans parapet, en enlevant un cerf-volant. L'un d'eux trébucha, faillit dégringoler dans les rochers à fleur d'eau qui soutenaient la jetée.

c Mon Dieu! » fit M'"« Rugles. mais déjà le galopin se cramponnait des genoux et des mains avec une souplesse de jeune chat, bondissait et rattrapait les autres en courant.

« Vraiment. — reprit-elle, — j'ai eu peur, je ne comprends pas que les mères de ces enfants les laissent ainsi courir audessus de l'eau, un malheur est si vite arrivé.

— Voilà Jeanne et Andrée qui nous lont signe! — dit Colette. — Allons les rejoindre.

— Oh ! — dit M'"" Ferrier, — je n'aime pas beaucoup les voir là ; pour moi, je n'y vais pas, et nous ferions mieux de les attendre ici.

— Mais, maman, quel danger veux-tu quil y ait? la jetée est large comme un chemin.

— Eh bien! allez, mais pas d'imprudence, » et M""^ Ferrier et son amie restèrent sur la plage, à regarder la façon dont un pêcheur, assis par terre, raccommodait son filet, tandis que Raymond, Minnie,

Jean et Colette s'aventuraient sur l'épais ruban de i)ierre. De droite et de gauche, des quartiers de rfx:her élargissaient l'assise de maçonnerie, plongeaient en des transparences d'eau verte ou en des opacités d'eau bleue. Déjà les deux bandes allaient se joindre, et Jacques et Lucien couraient au-devant des arrivants, quand des cris aigus s'élevèrent. Jean et Raymond se retournèrent effrayés, ne virent que la bande de i)olissons qui à toutes jambes venait à eux, le cerf -volant envolé, tanguant par brusques coups de tête dans le cit-!.

Celui qui le tenait se retourna ])(jur l'admirer ; un faux pas de ce galop aveugle le jeta hors de la ligne droite, il buta dans le vide, dégringola les roches et en un plouf! rejaillissant, tomba à l'eau sans lâcher la cordelette qu'il entraîna avec lui.

Cne clameur consternée, des Oh 1 Ah !

des Bou Diou! les cris affreux des deux mères restées sur le bord, cela ne prit qu'une seconde : un second plongeon éparpilla dans l'air des gouttelettes de soleil, l'eau du port s'ébrasa en grands remous, une agitation de corps obscur sombra dans la profondeur, on ne \\t \A\xs rien que la nappe bleue et l'on constata alors seulement, tant la chose avait été rapide, que c'étai-t Raymond qui venait de se précipiter à l'eau tout habillé.

Un affreux silence d'attente i)étrifiait sur place les Ferrier, Jean et Minnie, les enfants, on n'entendait que les cris désespérés de M'"" Ferrier, clouée sur la plage par l'épouvante. I>e pêcheur au filet accourait à toutes jambes.; au milieu d'une angoisse indicible, le corps obscur et mouvant reparut sous l'eau, et l'on vit, sous une face ruisselante, une barbe d'eau qui crachait de l'eau, deux bras (]ui étreignaient un paquet inerte. Le pêcheur se penchant dans les roches saisit l'enfant, et Raymond s'accrochant aux aspérités respira, puis, aidé de ^L Ferrier, remonta en glissant avec effort, comme si la mer le tirait en arrière, sous le poids de ses vêtements trempés. Il se frottait l'épaule, et quand son beau-père le serrant dans ses bras, lui dit :

« Quelle peur tu nous as faite ! — il fit une grimace de douleur.

— Tu es blessé?

— Je ne pense pas. mon épaule a porté sur une roche, cela m'a meurtri un peu, mais ce ne sera rien.

— Ta pauvre mère !»

Raymond se

passa la main sur la figure, tordit sa barbe comme

quelle émotion pour votre maman! J'ai eu une peur ! »

Du monde accouru les entourait, des fenêtres s'ouvraient, on s'exclamait autour d'eux.

« Comment est l'enfant?

demanda Raymond en le cherchant des yeux.

- Il vit,

nonsieur

Ferrier.

il vit

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