APPARUT
trez dans le corps de garde, un verre d'eau-de-vie vous remettra!
— Non, non, — dit Raymond. — je n'ai besoin que d'aller me changer!
— Une voiture, monsieur ! — s'écria un des cochers attirés avec le reste de la foule et qui montra son coupé attendant.
— Monte, mon enfant, rentre vite, je vais t" accompagner, tu as besoin de linge chaud.
— Tenez. — dit le douanier-chef, — enveloppez-vous au moins de ma capote. »
Il la prit vivement dans le corps de garde, la jeta de force sur les épaules de Raymond, qui, désireux de se soustraire aux. commentaires de la populace, aux cris des commères, aux félicitations des douaniers, ne put s'empêcher de redemander :
« L'enfant ne court aucun danger, n'est-ce pas?
— Bah! demain il courra encore avec son cerf-volant ! — dit le brigadier.
— Il n'avait pas lâché la ficelle, pas moins ! — déclara le pêcheur qui ajouta : — Ah ! voilà sa mère qui accourt ! Et son oncle! Ils veulent vous remercier, monsieur I
D'autre» voix crièrent :
filsallaitprendre une fluxion de poitrine, maintenant ! Il n'avait pas moins hâte de se dérober à la reconnaissance des parents, et faisant monter bien vite sa mère dans la voiture, il y sauta à son tour.
Alors seulement, sortant du cercle de la foule, M™" Rugles et M. Ferrier se regardèrent. M. Ferrier était pâle, Colette .secouée de sanglots, les autres enfants tout remués d'émotions vives.
« Allons. — dit- il, essavant de reprendre son sang-froid, — rentrons ! Tout a bien fini. »
Il eut un petit rire nerveux, qui voulait ramener la gaîté et n'y réussit pas. La secousse était trop récente encore.
^£me Rugles répétait, frappée :
« En un instant ! en un instant !
Cela s'est passé comme un rêve ! Ah ! le brave cœur ! vous êtes fier de lui, n'est ce pas? »
Elle .se rapprocha de sa fille qui ne disait mot, les yeux voilés, le souffle insensible, la vie figée en une pâleur de cire ;
« Tu as été bien émue, ma chérit^? »
Raymond, déjà habillé, se tenait accoudé au
Minnie ne répondit pas, ses doigts vibraient d'un petit tremblement, ses lèvres battirent faiblement. Colette lui ceignit la taille de son bras, et toute secouée d'agitation convulsive :
« Ah! mon Raymon I, n'est-ce pas que j'ai raison de l'aimer? »
Elle ajouta, plus bas :
« Vous l'aimerez aussi, n'est ce pas?
C'est beau, ce qu'il a fait là! «
VI r
« Tu ne dors pas. Minuit ^ « Elles couchaient dans la même chambre ; et M"'*' Rugles, dont le sommeil était lé^er. venait de se réveiller quelques secondes après sa fille, avertie par le son différent, moins régulier et plus fort de sa respiration, par un frôlement des mains sous le drap, par le vague déplacement de son corps vers une place plus fraîche.
« Non. maman.
— Tu n'as pas de fièvre, au moms?
— Non, maman. »
Un long silence succéda, qui fit réenc
l'ubscurité tremblotante de la pièce éclairée d'une veilleuse, la vie un peu hallucinatoire des meubles, une appréhension informulée de leurs regards fouillant les coins d'ombre, ie malaise de cette heure noire où l'on se sent mal protégé contre une agression de vol ou de meurtre, où les pensées se te:ntent d"un reflet de cauchemar et, redoutait l'insomnie stérile, aspirent à voir l'aube blêmir aux vitres.
En les entendant s'éveiller, une petite vie. roulée en boule sur un coussin, s'étira : le chaton noir poussa un miaulement faible,
s"arfjua eii dus de cliameau, s'allongea en lièvre, lissa sa lourrure. se piéta en un rama;ssi-ment, et d'un bond sauta sur le lit de Minnje. vint frotter le nez à son nez, lui ])rit le cou entre ses jjattes, lui mordilla le menton.
« Finis. Pierrot, finis. »
Maintenant il lui tirait les cheveux, lui saisissait le lobe de l'oreille.
« Oh! qu'il est joueur, va, va taquiner maman !
- \(fn. non, » dit vivement M"'' Rugles, qui craignait les* chats et ne tolérait Pierrot que par bonté pour Minnie. — Et comme celle-ci sortait son bras du lit pour caresser la bête, elle lui dit :
« Ne te découvre pas, tu t'enrhumerais, les nuits sont encore fraîches. »
Elle ajouta :
<■ .Si tu joues avec lui, tu ne pourras plus te rendormir.
— Est-ce que tu as encore sommeil?
— Moi, non, ma nuit est faite. — dit ]\P"'' Rugles, — mais à mon âge, on n'a plus autant besoin de repos. Il est tard, du reste, ou plutôt grand matin. Dors encore, ma chérie, tu en as besoin.
— Oh ! je vais bien, maintenant, — dit Minnie.
— Oui, cet ozone t'a fait un bien surnrenanl, et le soleil et l'air. Aucun de nos ami.s ne te reconnaîtra, quand nous rentrerons à Paris. Qui nous aurait dit qu'en choisissant Saint-Frégose que nous ne connaissions pas, où nous n'avions aucune raison de venir en dehors des Essler, nous y trouverions un si bon ( limât pour toi. un si excellent traitement, un docteur aussi parfait, et des amis commt; les Ferrier?
~- Ce serait curieux, — dit Minnie, - si à cette heure-ci M""* Ferrier ne dormait pas [jIus que toi. Qu'est-ce qu'elle a dû ressentir, lorsqu'elle a vu son fils se jeter à l'eau!
— J'ai cru qu'elle allait devenir folle, j'ai bien compris ce que j'aurais éprouvé, si. au lieu de M. Raymond, c'était Jean qui s'était précipité. Heureusement qu'il ne sait pas nager. Mais quand on songe au malheur nui aurait i)U arriver on a froid dans le clo.s ! B
Minnie rejjrit :
« Comm * il a fait cela sim])lement, comme il s'est dérobé avec modestie ensuite, et toute la journée il avait l'air gêné et obsédé des éloges! Colette m"a dit, à la troisième visite qui venait les complimenter, que son frère était dans le cas de repartir sans rien dire à personne, tant cela l'excédait qu'on le félicitcât de la sorte.
— Oui. dit M'"'' Rugles. — il a répondu au maire qui venait au nom de la municipalité : « Mais je n'ai aucun mérite, je savais nager! » Il aurait pu se blesser cependant, ou rester pris sous les roches. Se représente-ton un malheur pareil, ou encore ce que serait devenu ce petit malheureux, s'il ne l'avait ])as repêché à temps! Cela fait trembler. Vraiment, il n'y a pas de malheurs qui ne puissent se guérir ou auxquels on ne se résigne; mais la mort de quelqu'un tju'on aime, voilà l'irréparable! » Le ton dont elle dit cela fit que Minnie songea à son père, pauvre dépouille enfermée sous la terre du petit cimetière de Mortefontaine. car elles l'avaient fait transporter là, pour pouvoir se sentir plus près de lui, l'été, fleurir sa tombe dans un enclos de paix, ne pas le savoir perdu dans la foule d'une des grandes nécropoles de la banlieue de Paris. Et jiar une association d'idées quelle ne put empêcher, elle pensa à Guy près de .se marier, à son cousin désormais mort pour elle Elle songea à lui sans dépit, s:ins amertume, avec une fierté triste mais courageuse. Pourquoi revoyait-elle, ensuite, l'obsédant de sa prestance mâle, de son regard timide et franc, de la noblesse native de sa ])ersonne, ce jeune homme qu'elle ne connaissait que de la veille, ce Ra\mond si différent de Guv, qu'il semblait n'avoir rien de commun avec lui non seulement par le dehors, mais par l'esprit et lecœur ? Pourquoi .se répéta t ellesans v attacher de sens profond, — et .sentant obscurément toutefois qu'il en avait un pour elle, — ce mot de sa mère : « La mort s-ule de que^iu'un qu'on aime est irréparable ! »
Elle caressiit machinalement le oet't chat qui, blotti au creux de sa poitrine, au chaud de sa gorge, ronronnait, et c'était une douceur pour elle que de passer sa main sur
ce poil velouté, cette peau tiède d'animal heureux.
« Quel âge a M. Ferrier? — demandât-elle tout à coup.
— Je ne sais pas, soixante-cin j ans peut-
puis surtout qu'elle avait eu si peur pour sa vie, l'agitait d'une façon incompréhensible et tenace. Ce fut en vain qu'elle essava de mettre son trouble inquiet, son indécise obsession sur le compie d'une nervosité spéciale, d'un état qui la remuait toute, à l'or-
D'iN BU\D LE CIIATU.N .\U1R SAITA SUR LE LIT DE MlVME.
Elle reprit, hésitant :
« Non. je voulais parler de son beau-fils.
— M. Raymond, mais il porte le nom de son père, M. Jermvn. Il a vingt-sept ans, on dirait qu'il a plus, tant il est robuste. »
Minnie ne répandit pas ; ce que venait de dire sa mère correspondait à une imiiression qui l'avait frappée; c'est vrai qu'il lui inspirait par sa force calme et discrète, si peu qu'elle le connût, quelque chose de rassurant, une disposition à s'e fier ù lui. à se sentir à ses côtés en une séciwrité profonde, sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé auprès de Guy. Mais elle n'alla pas jikis Inin. soit qu'elle se détiât de juger Ravniond avec trop de bienveillance et si vite, soit qu'elle ne voulût pas démêler ce qu'elle ne s'explinuait pas en elle, qui n'existait pas l'avant-veille encore et qui. depuis qu'elle l'avait vu, de-
dinaire, accélérait le flux de ses pensées et aiguisait ses sensations, sur les mouvements d'un sang porté aux tempes et refluant au cœur, lui donnant des bouffées de vertige ou des martèlements de migraine; elle s'avouait, mais à son corps défendant, et avec une honte irraisonnée, la i)résence en elle d'une chose du d'un être inconnu, qui l'angoissait comme une réelle et mystérieuse nrésence. Sa pudeur se révolta contre l'inexplicable assujettissement, mais quelque chose de fort et de nouveau ne s'en imposait nas moins à son esprit, à sa curiosité, à .son cœur, à ses nerfs, à ses sens hésitants et en éveil (le vierge.
« A quoi penses-tu? » demanda M""' Rugles, à qui ce silence, gros de pensées, fit soupçonner, non ce que Minnie ne pou^■ait encore savoir elle même, mais une de ces
rêveries absorbées et perdues où elle n'aimait pas que sa fille s'abandonnât, p^arce qu'ello avait peur de ne pouvoir l'y suivre ou de ne pas la retrouver, ensuite.
« Tu dors? — reprit-elle après un moment, pendant lequel elle n'avait reçu aucune réponse.
- - \on, » dit lentement Minnie.
M"'= Rugles ne la pressa point. L'idée ne lui était pas venue, en son ingénuité pure, que Minnie pût être hantée à ce point par le contre COU]) de cette émotion brutale, ce sauvetage périlleux et imprévu, une vie risquée pour en sauver une autre. Elle croyait d'ailleurs cjue la jeune fille n'avait de souvenir que jraur son cousin Guy. Elle ne soupçonnait pas que Raymond pût, d'une façon quelconque, grâce au contact insidieux de bons et quotidiens rapports, ou à la suite du drame heureux d'hier brusquant les sentiments et faisant s'épanouir du coup les sympathies, que Raymond pût entrer jamais dans leur vie. Sa probité, une délicatesse rare chez une femme ayant sa fille à marier, devant paj conséquent songer à l'établir au mieux, l'eussent d'ailleurs empêché de se l'aisser aller à l'espoir d'une union possible, elle eût considéré un tel désir comme peu scru])uleux de sa part, comme improbable aussi, la dot de Minnie étant trop peu de chose en comparaison de la fortune du jeune homme. Sans doute cependant, un si beau rêve admis, ou simplement conçu, elle n'aurait su se défendre d'un, regret, et, tout en en faisant noblement son deuil, eût peutêtre soupiré, car n'y eût-il pas eu là de quoi combler tous ses vœux? Mais, pour l'instant, elle n'y songea point; toutefois le silence méditatif de Minnie l'inquiétait; de nouveau elle demanda, tout bas :
« Tu dors? »
Et tout bas aussi, celle-ci répondit :
« \on. »
« Elle doit penser à Guy, » se dit M""' Rugles, (jui, en un mouvement de rancune contre les Davenne. fit crier en se retournant son sommier sous le poids rLe son grand coryis. Elle aperçut alors la vitre qui i)renait, entre la fente des rideaux, la teinte livide du jour.
Raymond, qui se levait de grand matin,
était déjà habillé et se tenait accoudé au balcon de sa fenêtre ouverte, dans la fraîcheur vive de ce printemps d'hiver où la terre sentait bon, quand il entendit frapper à sa porte.
Sa mère en robe de chambre entra :
« Bonjour, maman, mais quelle heure est-il donc?
— Il est six heures, tout le monde dort encore, mais moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, je t'ai entendu ouvrir tes volets, je n'y ai plus tenu, je voulais te voir.
Elle l'embrassa :
— Tu n'as pas froid? Tu es sûr de' n'avoir pas pris mal? Oh! mon enfant, ce que tu as fait est bien beau, mais tu n'as pas songé que je. pouvais te pleurer tout le reste de ma vie. 11 me semble que maintenant je ne serai ])lus tran(]uille quand je te saurai sur mer. Me dire que tu peux exposer ta vie de nouveau, que tu la risques en tout cas, que tu peux toucher contre un rocher et couler à fond sans avoir le temps de te reconnaître • — (elle frissonnait, bien que, naisible et rassurant, il la tînt dans ses bras, en souriant), non, je ne vivrai plus à l'avenir! Tu ne vas pas repartir, n'est-ce pas? Tu vas rester avec nous quelque temps. Je t'ai si peu vu, depuis hier, et il y avait des semaines que tu naviguais loin de moi. Encore aujourd'hui ne t'aurai je pas à moi seule, mais je ne serai pas jalouse, les Rugles sont des amis très chers qui, j'espère, seront aussi les tiens; je veux croire que cela ne te contrarie pa.s trop de passer la journée avec eux ? »
On était convenu, pour échapper aux visites et se reprendre, après l'inattendu, débordant un peu trop sur la vie ordinaire, de l'accident d'hier^ de partir les deux familles ensemble, dans la matinée, et d'aller déieuner à Toray. sur un coin de plage perdue.
« Pourquoi donc? » demanda-t-il.
Elle soupira :
« Tu es si sauvage, mon grand Raymond !
— Que veux-tu. je n'aime pas. il est vrai, les conventions plus ou moins hvpocrites, les visites, les cancans envieux ou vaniteux, je n'aime pas les jeunes filles — oh! je sais bien ce que tu veux dire ! — les jeu-
nés filles coquettes, satisfaites d'elles, visant un mari, faussement sentimentales ou faussement ingénues, ou agaçantes (Timijertinence. Mais qu'un être soit bon et simple, et je me sens immédiatement attiré vers lui.
Il rougit en disant cela, et sa mère le regarda avec attention en demandant :
« Alors M""' Rugles doit te plaire? »
Il réj)ondit :
« Je la connais encore trop peu. mais la bonté de sa figure et la beauté de ses veux parlent pour elle.
Son fils n'est pas déplaisant, n'est-ce pas, quoiqu'il .soit à l'âge ingrat des jeunes gens, content de lui. inquiet de l'effet nu'il produit, à la fois emprunté et hardi, mais il est bien doué. Tu lui i)lais beaucoup. »
Il abaissa la tête, en souriant.
« Et M"^ Rugles? » demanda t-elle d'un air indifférent.
Il ne releva pas les veux, et dit avec une simplicité, moins simple qu'à son habitude, un peu hésitante, du mi.ins il le sembla à sa mère :
« M' "^ Rugles ne ressemble pas aux jeunes filles que je connais
— En bien ou en mal? »
Il la regarda et rougit :
« Il ne m'est pas | ermis de la juger, mère, et c'est justement parce que je n'ose pas la juger que je sens qu'elle est différente des autres. Auprès d'elle je me sens intimidé, mais cependant sans inquiétude, svns préoccupation de paraître différent l'.e moimême et de feindre, par politesse, des sentiments que je n'ai pas. Je me sens moi auprès d'elle; d'ailleurs je sais que vous n'aimeriez pas tous autant cette famille si elle ne le méritait pas. »
> Il avait jiarlé avec un mélange de fran-
chise et de timidité, de sa voix un [)eu voilée ^t naturellement grave; cela lui allait bien, et donnait une noblesse virile à ses traits, en m,ém'e temps (jue ses yeux limpides étaient ceux d'un enfant, qu'aucun amour é(]uivoque n'avait attristé ou sali.
« Sais-tu (]ue tu es très beau? — dit M"^' Ferrier ; elle lui avait mis les mains aux é[iaules. et l'admirait avec: une ingénuité touchante, grand comme tu es, je crois revoir ton jière. mais il n'avait pas tes épaules, (luelle femme ne serait ami iureu.se de toi?
- Mère, les femmes n'ont i)as ton indulgence, aucune ne m'aimera comme tu m'aimes.
' C'est bJen vrai, mon enfant, mais elle t'aimera autrement, et toi. tu ne m'aimeras plus autant. Du moins, que je puisse te voir heureux ! Tes sœurs se marieront et laisseront la maison vide. Tes frères feront au deh;,rs leur éducation et leur carrière. Je vieillirai, r.vec l'excellent homme nui t'aime tant ! Et c'est alors que des enfa<nts de toi, qui me rappelleraient le temps où tu étais tout petit, me seront bien doux ! »
Elle iiencha la tête sur la poitrine de son fils, le .serra dans .ses bras :
« Tu es là. Ravmond. tu \is. grâce à Dieu : mais depuis l'horrible peur que tu m'as faite, et que je ne te repa-oche pas, mon chéri, l'idée que tu aurais i)U cis-paraître ne me quitte pas. Quelles idées folles j'ai eues cette nuit ! Promets-moi que tu resteras plus souvent sur terre ; ne te lasses-tu pas à la longue? Ce doit être monotone, cetle vie sur l'eau? »
(1 ne répondit pas. ma's la baisa au front : ils restèrent un long moment cœur à cœur, sans rien dire.
— Ils ne rient pas, eux, — dit l\l'"^ Ferriek, — regarde-ies.
Ravmund t Mmn' ^e saluèrent sans oser se regarder, ou à peine. Une pudeur, éclose dans la nuit, leur était venue Est-ce à dire qu'ils se sentaient mal à l'aise? Non, car ils étaient heureux, mais n'osaient se l'avouer ; en proie à la gaucherie charmante de cœurs qu'un jeune et réciproque instinct attire, ils avaient le cœur léger et leur maintien paraissait plein d'embarras. Quoi, si vite ? Minnie reniait donc sa tendresse étouffée et meurtrie par Guy? Non, elle avait le cœur aussi plein, elle aimait, mais ne savait bien qui, et savait seulement que ce n'était plus son cousin. Et Raymond ? Sa candeur un peu farouche abdiquait donc? Renonçait-il à son indépendance juvénile et sauvage? Il ne s'avouait pas du tout cela. Seulement la vue de Minnie le troublait. Il se tenait un peu en arrière des autres et furtivement épiait le balancement de sa dé-
ni a r -
l'ombre légère
qu'elle projetait
sur le sol, ou la
blancheur saine
de sa nuque sous l'nr pâle des cheveux.
Son trouble, qu'il ne pouvait analyser, le rendit silencieux et coi tout le long du chemin, tandis que, joyeusement, les deux familles, avec des cris d'enfant, des rires étouffés de grandes
lettes, un bavardage de parents, descendaient
la rampe qui menait au petit chemin de fer
local qui conduit à Toray. Une fois qtion
eut, dans ce train minuscule, empli les deux
salons de première, Raymond voulut se s^--
couer et pour cela comprit qu'il devait ])arli!
àMinniecomme
la veille. Rien
ne. s'y opposait
sans
dout<;?
à des jouets, petits chalets pour boites, menues barrières se flétachant au bord de routes solitaires, sur un fond de bois de pins f)U au ras même de la mer. en plein .sable.
(.- I.a belle matinée! ■ ^ répétaient au-
Le petit IriAlN REPAKllT rAISIIil.E.MEXT, TOUT GRÊLE AVEC SES TROIS \VACO\S, DANS lA VASTE CAMPAGNE.
Que dit-il donc, quelle phrase quelconque? Il ne s'en rendit guère compte, mais tout confus de la voir rougir, il rougit de même ; était-ce timidité, ou délicate sympathie en une commune pudeur?
Il éprouva alors cette singulière surDrire que nous donne la conscience de i"instal)i)ité du moi; hier, il était un Ravuio-nd calme et réfléchi, fort et ]jaisib!e, aujourd'hui il se sentait un tout aoitre être, sans sécurité, sans sérénité, sans énergie. Il semblait que la fermeté de son cœur se fût dissoute, il se reconnaissait faible comme un enfant. Instictivement, son regard eût été vers Minnie, mais ce n'était que d'intention, tant il craignait de lire dans ses yeux qu'une attention trop marquée pût lui déplaire ; aussi son envie de la regarder était-elle si forte qu'il se privait de tourner la tête vers elle, rivait obstinément son attention syr le naysage que traversait à petite allure le train, avec de longs arrêts à des stations pareilles
tour de lui des voix gaies. — La belle matinée ! »
Oh ! oui. radieuse, certes, et chaude, et légère, et pure, divine à respirer, et qui sentait les arômes verts, la terre rouge et Tâcreté fine de la mer. Le cœur de Ravmond se dilata soudain, s'ouvrit à une joie de vivre intense, à un espoir imprécis, vague et immense. Il ne souhaita rien que de voyager ainsi toujours. Mais le petit train avait beau aller lentement, s'arrêter au milieu des bois, et avec cela faire beaucoup de fumée et siffler longuement sur la vo!e étroite comme un vrai train, il finit bien enfin par arriver à Toray. les laissa tous descendre et repartit paisiblement, tout grêle avec ses trois wagons, dans la vaste campagne.
Au bout d'une descente serpentant entre des champs de roseaux, les quelques maisons de Torav dres.sèrent leurs toits de tuiles mangés de rouille végétale, de mousse verte et brune, La mer des deux côtés débordait,
Le UÉJliUNIiU l-ll JJlVICKStu.N, NI LUS M l'aUTUL N'KtT A14'i:i
ici pla^^e fie sable, là, hord de roches à fleur d'eau. I.a beauté du jour parut à Minnie toute nouvelle. Bie,n des fois depuis son rapide retour à la santé, elle avait admiré la splenrleur suave de l'hiver provençal, s'était concentrée en cet attendrissement intime qui fait dire : « Comme il fait beau, comme il fait bon ! » Et cependant il lui semblait que ce coin de pays inconnu la veille lui révélait un aspect jjIus beau des choses; des forces ignorées bandèrent ses jeunes muscles, elle respira avec allégresse, marcha d'un pas vif, une soudaine clarté d'aube dans les yeux. Que se passait-il en elle, n'était-ce que le contentement de se sentir guérie ou presque, cette ivresse d'une vie toute vierge qu'on a, au sortir des convalescences ; était-ce davantage, un bouillonnement de sève, un épanouissement d'âme aimante, souffrante d'aimer et avide" d'aimer? Elle songeait avec une mdicible pitié aux tristes malades qu'elle saluait, mamtenant, d'un petit sierne de tête, en entrant à V Inhalatorium; ils ne guériraient point, malgré la foi avec laquelle, la narine avide et les yeux sans pensée, ils aspiraient le gaz vivifiant; elle se rappelait leurs lentes promenades, leurs repos de lézards, au soleil, et comme ils rentraient prudemment, emmitouflés de châles, au premier frisson de quatre heures. Elle, au contraire, pouvait braver l'instant traître, l'humidité qui s'exhale des eaux laquées de teintes crépusculaires, alors que le firmament se nuance délicatement de mauve, que les monts se découpent noirs sur fond d'or ou ciel rouge, que la mer n'est ])lus qu'un grand miroir givré d'argent, et rju'une seule étoile scintille à l'Occident, comme un petit diamant blanc. Sa pensée se teînfa alors de mélancolie; un reproche, ou du moins un regret, se mêla à sa joie pourtant si légitime et si naturelle, mais ce ne fut que l'ombre d'un nuage. Si d'autres souffraient, elle aussi avait souff"ert. Pourquoi n'aurait-elle pas eu droit au bonheur, un peu?
Cependant, toute à la précieuse minute, absorbée en elle même, elle savourait la chaleur douce, la clarté : tout lui .semblait bon, bien heureux. Elle trouvait plus séduisants les visages de ceux qui l'entouraient, les intonations de leurs voix pre-
naient à ses oreilles quelque chose de ])lus caressant. Raymond marchait derrière elle, un instant elle se retourna pour cueillir une rose de haie, et reçut en plein visage, en plein cœur .son regard; cela lui fit l'effet d'un choc, et cette secous.se nexveuse ne lui lai-ssa, revoir qu'un instant après la forme matérielle de cette vision, les beaux yeux qu'avait le jeune homme, d'un bleu doux mais profond, et toute la mâle jeunesse de son corps, sa noblesse native. Elle s'était retournée bien vite, honteuse comme s'il l'avait surprise en déshabillé, mais cette honte n'enlevait rien, au contraire, à sa satisfaction de se sentir là, au même moment, de sentir elle, et de .se dire qu'elle était cette même Minnie qui. au commencement de l'hiver, était arrivée si frêle, si triste, si découragée, en ce pays de langueur et de .soleil pour majades. La même? Non. une autre très certainement. Et pourtant... Elle aussi connut la stupeur, non sans charm.e, de se chercher sans se reccrnnaître et de se reconnaître en ne se retrouvant plus.
Malaise unique, angoisse exquise, jusqu'au soir Raymond et Minnie traînèrent sans le savoir l'amour qui couvait en eux; s'ils se parlaient, ils rougissaient, ou détournaient la tête, ou bien s'étant regardés, ils sentaient une douceur les pénétrer, une douceur si douce qu'ils eussent voulu arrêter l'heure et faire que cette journée durât toujours. Que se disaient-ils? Rien de bien particulier. Cherchaient-ils à se rapprocher l'un de l'autre? Xon, et surtout ils craignaient de s'effleurer. Cependant ils ne restaient guère séparés, car un attrait les aimantait réciproquement, mais dès qu'ils avaient échangé quelques mots, il leur .semblait que tout le monde les regardait, allait deviner leurs ob.scurs sentiments ; ils essayaient alors, mais sans succès, de s'éloigner.
Le déjeuner fit diversion, ni l'un ni l'autre n'eut appétit; et cependant, sous l'ombre épais.se et noire d'un pin parasol monstrueux, au frais d'une petite auberge, en plein air, le repas était bien fait pour la gaîté des bouches qui rient et qui mordent, pour le jeu vivace des dents blanches et la prestidigitation des fourchettes.
La bouillabaisse jaune de safran, les poissons de roche aux tons d'arc-en ciel, la langouste pourpre, plus encore, Tentente cordiale, l'affectueuse causerie, tout invitait au joveux plaisir de manger toute sa faim et de boire un doigt de trop de vin blanc ou de l'Asti mousseux ; mais Raymond et Minnie n'avaient ni faim ni soif, et on le remarqua, mais ce fut sans rien dire.
Seulement, quand on eut été chercher l'ombre d'un bois de pins et qu'on fut s'é tendre sur les petites herbes sèches et le gazon étoile de pâquerettes, le dos à la colline et les yeux sur la mer où une voile orangée de bateau de pêche semblait l'aile à fleur d'eau d'un goéland, quand les fillettes et
Debout, près l'un de L'AUTUt, ils regardaie.m
Colette, d'un bond de biciip, tomba evtrf, etx.
les garçons se furent mis à jouer aux quatre coins, et que Jean et M. Ferrier fumèrent en se promenant. M"^ Ferrier montra à sa vieille amie d'un signe de tête Minnie et Raymond.
A l'écart, debout près l'un de l'autre, ne se regardant pas, ne se frôlant pas. ne se parlant même pas, ils regardaient devant eux le ciel et l'eau.
« Xe trouves-tu, — dit elle à mi-voix.
ÎJAvril
■ — qu'ils feraient un couple bien assorti ? » M'"" Rugles la regarda, stupéfaite, et \nyant quelle souriait, crut .\ uni- plaisanterie.
« Tu \eux rire?
— Ils ne rient pas. eux, — dit ^[me perrier. — regarde-les. Tu sais, on a vu des choses bien plus extraordinaires. Ils reviennent vers nous; comme ils ont Tair peiigif ! Ta Minnie est jolie comme un cœur, en ce moment.
— Pour Dieu, ma chère. - dit tout bas et vivement M™^ Rugles. — pense à ce que tu dis?
— Eh bien ! où serait le mal ?
— Le mal, ah ! Noémie, ce serait un trop grand bonheur, tu n'as pas songé...
— Chut! — dit M'"" Ferrier, — les \-oici... »
Ils sourirent à leurs enfants qui, graves, avec des yeux singuliers et clairs, in-
tenses vt humides, leur .souriaient, de cet air de bonheur trouble où il y a en suspens du rire et fies larmes.
Un bond de biche tomba entre eux.
Colette, qui avait disparu, s'agenouilla devant les mamans, ses mains pleines de pétales blancs et rosés.
c; Les amandiers sont en fleur — ditelle. — il y en a tout un champ, là-bas, des roses, des blancs, et ça sent lion, ça sent fin, ça sent doux ! Respirez, papa. vo\ ez donc !
— Ils sont en avance. — dit M. Ferrier ; — qui croirait, quand la neige tombe à Paris, qu'ici c'est déjà Avril ?
— Avril, — répéta sa femme en .souriant, tandis que Colette, portant les pétales au visage de Minnie et de Raymond, les forçait à sentir, eux aussi, les gracieuses f'-'urs à peine nées, en criant :
— Avril ! Avril ! »
J^ Gamille de jSainte-Qpoi^
Lorsque notre ami succomba à la maladie de cœur (]ui le ravageait depuis plusieurs années, on procéda à l'inventaire de ses papiers. Soigneusement enveloppé, et portant pour suscription mon adresse, un manuscrit fut trouvé. C'étaieiTt de courts mémoires : ils ne m'apprirent rien, car j'avais connu les grandes douleurs de cet homme; mais en même temps ils répondaient à des calomnies propagées par des amis, accréditées dans ce que l'on convient d'appeler « le monde ». Je n'ai eu qu'à substituer aux noms réels, des noms d'emprunt, et, sûr de ne point violer la confiance du mort, mais d'éclaircir des faits, trop connus, mal connus, je publie ces pages, que l'auteur laissa sans titre, et que j'intitule, ici. faute de mieux :
lia Confession posthume
ww^^
l.NE SVEI.TE ET MINCE JEUNE MLLE bUKllT bLN CUIN U OMBKE-
Rien n'est si difficile que de peindre d'après nature et de conter selon la vérité. Avec un peu d'imagination, on écrivait les romans d'il y a trente ans ; avec beaucoup d'observation, on fabrique les romans de cette seconde moitié de siècle. Si je devais ici faire œuvre littéraire, quoique ce ne soit point mon métier, je pense que je m'en tirerais iinon éloquemment, du
moins avec cette facilité qui fait dire au lecteur bénévole : « Voilà un livre intéressant, et joliment écrit. » Loin de là, je me propose de noter, pour moi seul, comment mes idées et mes sensations originelles se sont modifiées et détruites, au gré d'événements, peutêtre fortuits, mais, je le crois, inévitables. La seule qualité que je puisse donc requérir de moi-même,
La Confession posthume
c'est la sincérité absolue. Or, il est presque impossible d'être sincère, je ne dis pas seulement envers les autres, mais envers soimême, quand même l 'amour-propre ne nous leurrerait point, c'est chose malaisée de découvrir les mobiles véritables de nos actes, car ils s'enchevêtrent et se juxtaposent illogiquement.
Comme j'ai toujours attaché peu de prix à la vanité sociale, j'aurai tout dit de moi en rappelant que mon nom, celui d'une vieille famille de robe, était honorable, ma position indépendante, ma fortune bornée à une quinzaine de mille livres de rente.
Les deux événements d'oii sont nés les malheurs de ma vie, mon premier et mon second mariage, auraient-ils pu être évités? Je ne sais. Cependant, en laissant une grande responsabilité au hasard ou au destin, d me semble que je n'ai point assez agi, dans un sens ou dans l'autre, et qu'à tous les mstants m'a manqué la force de volonté.
Ce qui dom-ine en moi, est l'horreur d'agir et la paresse de vouloir. Les tempéraments ainsi formés peuvent servir aux intellectuels, hommes de cabinet, peintres et poètes ; mais pour la vie courante, ils sont impropres et incomplets.
Mon enfance fut celle des petits êtres délicats, fragiles, dépaysés dans le troupeau brutal des écoliers. A l'âge où les autres se livrent à des exercices bruyants, je me promenais mélancoliquement, les mains derrière le dos, poussant du pied les cailloux, avec une énergie qui faisait rire mes camarades. Dans le vulgaire milieu d'un lycée de grande ville, à T.... j'eus un avant-goût précoce de la platitude et de la lâcheté générales. Mes amitiés, assez rares, ne furent point banales, et l'on m'y causa toujours du chagrin.
Je fis de bonnes études, mais ne les poussai point assez avant pour devenir écrivain ou professeur. Mon goût réel pour les lettres me faisait sentir plus vivement qu'à d'autres la beauté des auteurs classiques ; mais si je fis de grands rêves et conçus quelquefois des idées originales, rimf)Ossibilité de m'exprjmer, en une langue claire et harmonieuse, m'arrêta toujours. Je sortis donc
du lycée sans m'être décidé d'avance à une position.
Mon père était mort depuis dix ans, ma mère habitait l'Anjou, au fond d'un vieil et étroit château, ceinturé d'un grand parc. Impotente, elle passait ses journées, étendue sur une bergère, en face d'une glace ornée d'amours, où elle mirait, sans y prendre garde, son visage pâle et aminci. Elle tenait ce domaine de ses parents. Demoiselle noble et sans fortune, elle avait éjiousé d'amour mon père, dont les grands succès oratoires illustrèrent le nom plébéien. Je fis mon droit, par condescendance filiale, et vécus six ou sept ans à Paris, jusqu'au terme des examens.
Je m'amusai, comme la plupart des jeunes gens, sans grand plaisir et sans folles dépenses.
Loin d'aller dans le monde où deux salons m'étaient ouverts, celui du député Ellia et celui de rnon cousin Mayence, directeur d'un journal du boulevard, je ne fis, ici et là, que des apparitions rares et courtes.
Chez le député, s'assemblaient les cabotins de la politique, êtres que, d'instinct, je méprisais. Chez mon cousin, se pressaient les cabotins du journalisme, de la poésie, du roman, du théâtre et des arts. Et chez l'un et chez l'autre, aux grandes soirées, des acteurs véritables, engagés à cet effet, disaient des monologues ou récitaient des vers.
Je ne trouvai guère de sincérité que chez quelques bohèmes de lettres, avec qui je me liai un soir, dans un cabaret assez bizarre, sis au haut de Montmartre : deux d'entre eux sont devenus célèbres, le poète Louis Aliel, et l'âpre polémiste, d'Espérabert.
Je me pris aussi d'un goût profond pour la musique.
La femme, naturellement, fut mon plus impérieux désir : les livres nous peignent l'amour sous des couleurs telles, que le plus rustre, en songeant aux tourments de la passion, aux voluptés et aux désespoirs extrêmes dont elle s'accompagne, se sent mordu de curiosité et dévoré d'orgueil et d'envie. Effectivement, tout nous flatte dans l'amour, et ce qui le rend si doux n'est que notre impérissable amour-propre. J'eus donc des femmes, en commençant, hélas I non
La Confession posthume
par l'adoration ingénue d'une vierge, mais par la satisfaction grossière de mes sens. Filles de brasserie, prostituées plus riches dont les robes de soie traînent dans les lieux publics, demi-mondaines ayant hôtel et voiture, femmes de vertu commode, veuves ou divorcées, épouses mal assorties, et leurs caméristes, actrices et bas-bleus, j'eus.
actionnaires du journal. Par là s'entretenaient le train luxueux de la maison, la si)lendeur des toilettes de Worth, et le paiement, par acomptes, d'un petit hôtel aux Champs-Elysées. Le mari dont la seule fortune consistait en appointements directoriaux, consentait, j'en eus la preuve, et s'entremettait lui même avec beaucoup de gra-
Ma mère habitait l'Anjou, au fond d'un vieil et étroit château.
n'étant ni laid ni pauvre, tous les simulacres d"am»urette, de caprice, de passion même, et de dépravation aussi, que peut souhaiter un don Juan banal, de bonne famille, à vingt-cinq ans. Ce qui, à chaque aventure nouvelle, me troublait et m'inquiétait, c'est la parfaite placidité de mon cœur. Quand on a \iei!li, on trouve que c'est grande pitié, ces fantaisies sans ardeur, et cette déflcKraison salissante de toutes les virginités de lame et du corps.
Un doute s'emparait de moi ; et ne l'avant pas éprouvé, j'en vins à nier l'amour. Aux deux salons où je me rendais, si rarement que ce fût, que voyais-je?
Chez mon cousin Maxence. la femme blonde aux épaules de neige, se prostituer, déjà mère de trois enfants^ aux plus riches
vite, aux affaires amoureuses et con::merr ciales de sa femme.
Dans le salon politique, le député, un maigre homme brun, avilissait, froidement, sa dignité de mari et de père, en s'affichant au dehors avec des drôlesses, chez lui, auprès des femmes de ses meilleurs amis. D'un grand avenir politique, mais sans prestige physique, il ne pouvait ainsi plaire que par la sincérité de son vice, et l'entêtement sadique de son regard ; peu de femmes lui résistaient. Son intérieur n'en était point troublé : M™" EUia, plus âgée que son mari, devenue énorme et dévote, se consolait ; et la fille, disait-on. âgée de dix-sept ans. et parfaitement élevée, leur témoignait une soumission d'esclave.
L'enchaînement des circonstances, de
La Confession posthume
leurs causes et de leurs effets, a quelque chose d'inexplicable. Pourquoi, comment, deux êtres qui ne se sont jamais connus, éprouvent-ils, en s'apercevant la première fois, une sympathie, et presque une familiarité de vieilles connaissances? Comment, dans une foule, un homme et une femme peuvent-ils se chercher des yeux et ('changer un monde de pensées intimes? Pourquoi un nom, prononcé tout haut, vous trouble-t il, comme l'annonce d'une joie ou d'un malheur? Pourquoi, mis en [jrésence d'une étrangère, pressent-on immédiatement que l'avenir, non décidé jusqu'alors, se détermine soudain, suivant une fatalité qui ne déviera point? Entre tant de milliers de routes, de ravins, de sentiers oii l'on peut librement passer, pourquoi prend-on l'un plutôt que l'autre, et une fois engagé, ne peut-on retourner sur ses pas?
Cependant le sort de toute ma vie se décida dans une après-midi, par le plus absurde des hasards, comme je rendais visite à une vieille dame, amie de ma mère. La corvée était ennuyeuse, je l'avais retardée longtemps. S'il avait fait du soleil, j'aurais paressé encore, mais il pleuvait.
■- - Vous arrivez cinq minutes trop tard, me dit la vieille dame, M""" El lia et sa fille sortent d'ici.
— Ah ! fi s- je avec la plus polie des indifférences.
— Elles venaient m'inxiter à leur soirée, Judith y fe;-a ses débuts dans le monde. Elle est grippée, la pauvre enfant, et laide à faire p^eur, tant ses yeux sont rouges et ^on rhume désagréable.
— Espérons qu'elle sera guérie! dis- je avec un intérêt simulé, et comprimant un bâillemeait involontaire.
« Judith, voici un nom de li liible », pensai-je, et je me tournai vers la vieille dame qui entamait l'éloge de son chien, un griffon grisonnant, acariâtre et un peu sourd. Une suggestion trottait dans ma cervelle, et le soMvenir me frappa d'un tableau du dernier Salon, - Judith tuant Holo -pherne; — très belle, cette composition d'un jeune coloriste acclamé : Judith, rousse, contemplait la tête coupée, avec l'indéfinissable expressio'n d'une Hérodiade vengée.
- - Vous n'êtes guère bavan', aujourd'hui, disait la vieille dame. Force me fut de réponrlre à ses paroles par des monosyllabes plus attentifs. Elle reparlait des Ellia, prononça à nouveau le nom de Judith, ft trois minutes après, sans que rien marquât la transition de ses idées :
Pourquoi ne vous mariez-vous pas?
dit-elle.
A cela je répondis, sans trop me récrier, les banalités d'usage : rien ne pressait; j'étais ainsi, sinon parfaitement heureux, du moins paisible; il fallait aimer terriblement une femme, pour consentir à vivre avec elle, près d'elle, devant elle, matin et soir, pendant des années, jusqu'à la mort. Au reste, je plaidai sans vigueur, la question me semblait odieuse et me regardant de trop loin. Je pris congé, à la grande joie du griffon, qui, dépossédé par ma présence du fauteuil, s'y blottit à nouveau, avec des grognements égoïstes. Le lendemain je recevais une carte d'invitation à la soirée des Ellia. J'avais ce soir-là, précisément, promis de souper avec mes deux camarades de lettres, Aliel et Espérauert. Je donnai tort aux Ellia. Ils n'offraient point d'attraction, en somme : les débuts de leur fille ne me livraient à l'idée que le nom bizarre de l.x Judith, et la vision banale d'une demoiselle enrouée, se mouchant continuellement. A sept heures, on sonna à ma porte; deux hommes vêtus insouciamment d'habits râpés, entrèrent, empreignant sur le tapis la boue du dehors.
Jean d'Espérabert était un beau garçon au torse mâle et à la fière allure. Son visage, dont le modelé rappelait le masque des Césars décadents, s'éclairait de deux yeux bruns piqués d'un point de feu, et pâle souriait, énigmatique comme un bronze clair et verdi. Un étrange contraste frappait en lui : sa force réelle et la félinerie de ses ge'^tes; la ru:lesse cr.chée de son tempérament et la douceur timide de sa voix. Son âpre prose, perdue en de petits journaux, décelait un maître. Et il avait le rare mérite de ne point sentir l'encre ni la littérature; car il mettait la réalité, et vivre et agir, bien au-dessus de la fiction et de l'œuvre écrite. Borné dans la sphère étroite de la bohème,
La Confession posthume
au lieu de manier hautainement des trésors, ou de chevaucher en altier capitaine d'aventures, û s'efforçait, en buvant de douteux alcools, en .se dépensant en amours d'une heure, de tromper, par ce simulacre de pâture, la soif et la faim qui le tourmentaient de romanesque et d'aventures. Je m'attristais à le voir ainsi se blaser des joies réelles, par le dégoût que lui procuraient les fausses. Et j'aurais voulu (]u'il se lançât, brillamment, dans le journalisme ou la politique; mais une incurable fierté l'avait jusqu'alors empêché de se vendre.
Aliel avait vingt ans de plus que son compagnon. C'était étrange de les voir inséparables, tous deux si différents. Malgré son irrécusable talent, et les éclairs de génie qui jaillissaient de sa face, non moins que des strophes harmoniques de ses poèmes. Aliel, tant admiré des gens de lettres, si inconnu du public, était en passe de mourir un jour dans la dernière misère, avec l'amertume suprême de songer qu'avec lui mourraient ses divins chants, inédits pour la plupart; car il avait toujours manqué des mille francs nécessaires à l'impression du volume, chez le célèbre éditeur des poètes. Il était petit, nerveux, portant moustache et barbe maigres. Ses pantalons ne tenaient jamais, et vingt fois par jour les omnibus risquaient de l'écraser. Il vivait halluciné, dévidant en paroles incohérentes, ou en vers d'admirable profondeur, un rêve perpétuel, et qui semblait lui sortir par tous les pores, tant ses yeux s'ouvraient, dilatés par la vision souveraine, et tant ses gestes, secs et fous, semblaient secouer dans l'air d'invisibles idées.
. Tous deux, plantés sur le tapis, et mouillés jusqu'aux os. me faisaient peine; à nous rendre'' dans un 'cabaret-* banal, je préférai faire monter à dîner d'un -grand restaurant voisin; nous prîmes place à un coin de table, le dos au feu, et avec une sincère gaîté.
Il y a dans la conversation des gens de talent un charme exquis, dont ne se doutent aucunement les maîtresses de maison, les gros bonnets de la finance ou de la politique. Des rêveurs, que l'on serait en droit de croire aigris, sombres et pleins de fiel,
dépouillt-nt. comme par magie, leur écorcc, dès qu'ils se sentent en un milieu ami. (}u'un verre de vin généreux leur réjouisse le cœur, et. comme des enfants, ils s'échauffent, et voici lancés les dialogues sj)irituels, apartés drolatiques, boutades aiguës, tirades passFonnées et paradoxes pleins d'étincelles.
En les écoutant, Espérabert et Aliel, souvent l'idée m'est venue qu'ils payaient trop richement mon hospitalité, que c'était moi leur obligé humble; je me sentais honteux de n'avoir ni génie ni talent, de tirer mon seul mérite de ma facilité à vivre, et de cela vraiment pouvais-je me savoir gré? étant de bonne santé, et riche plus que suffisamment.
Plus d'une fois je m'étais juré d'obtenir pour Aliel une sinécure, dans quelque emploi administratif : mais quel titre avait-il? De vieux gens de lettres d'une valeur médiocre occupaient, il est vrai, de ces places, mais avec quelle peine et par combien de protections ; encore, avaient-ils toujours gardé le décorum d'une pauvreté décente, et caché autant que possible leur esprit littéraire. Mais cet- esprit-là, Aliel ne pouvait point le dissimuler, c'était son âme même, il ne pensait et ne vivait que pour la poésie. En lui, toutes sensations se transformaient en subites conceptions, d'art, que formulaient des vers tristes et beaux.- obscurs parfois et rayés de lueurs sublimes.
Ce soir, je leur posai la question : ils mouraient de faim, voulaient-ils que je les aidasse de mon faible appui? Si la place que je m'efforcerais de trouver ne leur convenait point, qu'en serait-il de plus? Ils la quitteraient, et tout serait dit. Il y eut un moment de silence, puis ils sfe regardèrent, et riant franchement, haussèrent les épaules, en disant avec une indifférence où leur accent marquait une gratitude :
— Faites comme vous l'entendrez !
Quelques jours après, je m'invitai chez mon cousin Maxenc?. J'avais toujours été surpris de le voir se répandre en doléances sur le manque de polémistes et de chroniqueurs de talent ; et. muni de quelques articles que d'Espérabert m'avait, dans le temps, abandonnés comme autographes, je résolus d'en avoir le cœur net. La sincérité
La Confession posthume
d'un directeur de journal me paraissak, je l'avoue, assez ])roblématique.
Un ami ()ue je rencontrai, de ces gens qui vous appellent : Très cher, et qui vous content étourdiment leurs bonnes fortunes et leurs secrets, me happa dans la rue et dit :
— Mon bon, votre absence a été remarquée, il y avait peu de monde chez les Ellia : j"ai fait danser la petite, eh bien ! c'est... — et il me dit à l'oreille une grossièreté — car ch?z les gens polis, c'est un besoin cynique de déshabiller les femmes en trois mots.
J'arrivai de bonne heure chez les Maxenre.
11 n'y avait au salon (\ue les deux aînés des enfants de mon cousin, un petit garçon, blanc de peau comme un Anglais, roux de cheveux et frisé, et une petite fille bouffie, à grosses lèvres d'Allemande et cheveux de lin.
Ma cousine, en robe sombre, causait avec une dame massive, que je reconnus. Comme je saluais, je vis sortir d'un coin d'ombre une svelte et mince fille, dont le regard me procura une émotion singulière. C'était M"= Ellia.
D'un instant je n'osai lever les yeux, et les siens, je le sentais, pesaient sur moi ; quand je l'observai, elle ne détourna point son visage, et d'inexplicables pensées s'échangèrent entre nous. Je ne puis dire que je la trouvais jolie, non, ni laide, ni bien faite, ni désirable. L'aimais-je? point; et cependant quelque chose m'attirait à elle.
Un sentiment vif pour une femme empêche de l'étudier et d'observer impartialement, tant ses qualités et ses défauts que la couleur de ses yeux, ou la forme de ses A'êtements; au cas où l'esprit voudrait se livrer à une investigation sérieuse, une immédiate transposition lui montre les choses autrement qu'elles ne sont, et plus belles.
Mais ici, je n'éprouvais rien de cela et ma faculté d'analyse restait indemne. C'était avec une tranfjuillité, voisine de l'indifférence, que je détaillais cette jeune fille, en même temps que l'observation brutale du quidam rencontré me tintait dans l'oredle. Le mot me semblait injuste, voilà tout; car Judith Ellia n'était point d'une maigreur ridicule, mais d'une finesse extrême et d'une
niincL-ur d'enfant avant la cri.se. Sa robe très sinijile et .son ])etit corsage brun moulaient une taille sans soui)lesse native, mais droite et pure; tous .ses gestes étaient sobres, corrects et suffisamment « femme ». Un visage ovale et d'une pâleur chaude s'encadrait de cheveux ondulés, d'un blond foncé et sans éclat. Ses dents se montraient à peine, si elle riait, blanches et petites. <ntre des lèvres d'un rouge terne. Ses yeux étaient doux et froids, d'un bleu couleur de violette fanée. De tout cela se faisait un air d'effacement, qui peut-être re.posa]t le regard. Judith, dans un salon, fût d'abord ])assée inaperçue; mais ensuite le jjroète, le rêveur n'eussent observé qu'elle Comme ces fleurs de tapisserie, qui de vieil or ou d'argent bruni, semblent un repoussoir aux soies vives et aux feuillages d'émeraude, et qui, à seconde vue, captivent la pensée par leur perfection un peu sèche et leur amortissement aristocratique.
Coup sur coup parurent Maxence. puis M. Laurent-Goulaîne, personnage très influent, haut ])lacé dans l'Administration. Vint un banquier, actionnaire du journal, chauve, bouffi, à lèvres pendantes, un Allemand; puis un industriel assez jeune, d'origine anglaise, blanc de visage et roux. Tous deux embrassèrent les enfants, que le mari ne caressa qu'après, pour la forme. M™" Laurent-Goulaîne se fit attendre; elle était allée à la Chambre, accompagnée du secrétaire de son mari. Celui-ci tournait ses pouces avec ostentation, c'était un homme à barbe noire; on lui accordait la plus va.ste intelligence; il ne semblait, en ce moment, témoigner que d'un appétit extraordinaire. Enfin sa femme et son cavalier parurent.
Le dîner fut servi.
D'abord M"*^ Laurent-Goulaîne et le secrétaire attirèrent mes yeux, par leur familiarité insouciante; ils se i)arlaient haut, ricanaient, avec une impudence habile qui. aux yeux de bien des gens, rendait improbable l'idée d'une liaison aussi ouverte, sous les yeux mêmes du mari. Mais il n'y prêtait aucune attention ; on découpa une dinde rôtie, et grand fut mon étonnement de voir que M. Laurent-Goulaîne, ayant mangé ce qu'on appelle vulgairement le pilon, le re-
La Confession posthume
portait à sa bouche et se mettait à le sucer avec patience et minutie, et des petits grincements et des petits cr;i(}uements, nu point que l'os, de cin] minutes en cinq minutes, devenait d'une blancheur nette, lisse et éclatante.
Un silence gêné commença, les regards convergèrent sur lui.
u n sourire passa comme un souffle sur le visage de sa femme et du secrétaire ; et M. Laurent-Goulaîne suçait, rongeait et polissait toujours son os.
avec une concentration d'idées épouvantable.
Une analogie instantanée me fit regarder l'autre mari, Maxence:
il contemplait la poitrine de sa femme avec une bonhomie sereine. Et moi. après avoir dévisagé M™*^ Ellia, paisible et ne voyant rien, et Judith qui aussitôt me lança un simple et froid coup d'œil. je me sentis plein de honte et de pudeur.
Ce n'est pas l'un des moindres étonnements de celui qui, enfant, tint pour sacrée la vertu des siens, que d'apercevoir, bitôt entré dans le monde, combien, sous l'hypocrisie des convenances, s'étale d'impudeur et de vice, se compromettent de jeunes filles qui pourraient être ses sœurs, de dames mûres qui pourraient être sa mère. De là. dans ce milieu corrompu, me vinrent souvent des répulsions et des pitiés que je n'éprouvai jamais parmi la pire bohème et dans les plus mauvais lieux. C'est que la sincérité dans le vice est une assez grande chose, et que le cynisme des prostituées paraît moins coupable que l'hypocrisie des femmes honnêtes.
La présence de Judith EUia me sem-
ElLE SEiiBLAI
blait, à cette table, choquante, et presque monstrueuse.
Elle était si différente des autres! Dans
la beauté é[)anouie et calme de ma cousine,
s'avouait une stupidité paisible, mêlée à la
dépravation de celle qui se donne pour des
robes, pour un hôtel,
pour le luxe et le
bien-être.
Chez M""-- Laurent Goulaîne, il n'y avait dans les yeux clairs et fiévreux, et dans le sourire d'une grande bouche, qu'une sensualité impitoyable, qu'une folie d'hystérique.
La grosse figure de M""-^ Ellia témoignait de la bonté, mais sans initiative et sans divination.
Mais Judith Ellia était d'un autre sang et d'un autre air que ces femmes. Toutes, elles indiquaient, livraient leur âme secrète ; la jeune fille ne trahissait rien d'elle :
et close dans sa simple robe brune, elle semblait, ainsi correcte et sans éclat, une pâle énigme vivante.
De tous, c'était moi qu'elle regardait le plus : souvent, longtemps.
Au salon, force me fut bien de l'aborder et de causer avec elle. Cependant ce ne m'était pas un plaisir, et si j'en avais ressenti un. — très inconscient et inexplicable,
— à la contempler, par contre venir échanger près d'elle des paroles banales, ne m'eût paru désirable qu'au cas 011 je l'eusse aimée,
— mais cela n'était point encore; aussi me sentis-je mal à l'aise.
Rien ne m'était désagréable comme la nécessité d'entretenir, à table ou dans un salon, une dame, si jolie fût-elle : l'art de
UNE l'ALE tMGME MVAME.
La Confession posthume
dire des riens spirituels m'échappe; et j'ai un besoin de généraliser les choses, qui me rend à peine tolérable près des femmes instruites ou intelligentes. Nous parlâmes donc, Judith Ellia et moi, de choses quelconques; et sous son simple regard, je me sentis gêné, comme si, pour la première fois, une vierge m'apparaissait. supérieure à moi, et qu'elle me jugeât en sa pensée.
Elle avait une voix simple et d'un timbre net, qu'un accent presque insensible, sur certains mots, et certaines syllabes, parait d'un réel charme.
Je m'aperçus qu'au lieu de parler pour elle, elle s'efforçait de me faire donner mon avis sur telles choses et tels gens : ce qui me déconcerta. Sans doute, nous nous étions intrigués, mutuellement. Lequel des deux était supérieur à l'autre? Si nous devions nous approfondir
plus tard, lequel des deux asservirait l'autre? Voilà ce qui me troublait : une pure curiosité intellectuelle, je le répète, car ellemême, je ne la convoitais point ; et il ne me semblait point qu'on pût la désirer comme toute autre femme. J'aurais compris qu'on l'aimât, d'amour platonique, toute sa vie. Et je n'étais curieux que de son esprit.
On m'appela au fumoir ; j'y restai le ])lus longtemps possible, après avoir tiré de Maxence la promesse de s'occuper de Jean d'Espérabert.
Quand je rentrai au salon, M™'^ Ellia se leva. Je fus invité, par elle, aux réceptions intimes du samedi : lorsqu'elle et Judith furent sorties et qu'on entendit le roulement de la voiture, j'éprouvai un soulagement inexprimable.
Je m'endormis tard, pensif : car j'avais inspiré à cette jeune fille une curiosité que je lui rendais entière ; et je me sentais à la fois flatté et inquiet.
Pourquoi, inquiet? quelle prescience obscure pouvais-je avoir de ma destinée, par le seul fait de m'être rencontré avec une inconnue, qui probablement ne m'aimait pas et que je n'aimais pas?
Pourtant je songeai à elle cette nuit, et j'y devais penser longtemps. Qui m'eût dit que déjà commençaient les
Par aventure, le .mimstèke culbute.
malheureux entraînements de ma vie?
Cinq semaines après, je vivais dans l'intimité des Ellia, Judith me revoyait chaque fois avec plaisir. Quant à sa mère, rien ne la faisait se départir d'une bienveillance si habituelle, qu'elle en devenait banale.
Sa fille m'intéressait de plus en plus ; toujours discrète, toujours d'une grâce et de gestes un peu secs, toujours dirigeant sur moi ses regards froids et aigus, elk allait, venait, avec cette simplicité qui empêchait qu'on prît garde à ses actes.
Elle me faisait parler de moi, des miens, de mes idées, de mon avenir.
Elle me reprocha une fois ma paresse : « J'aurais déjà dû me faire un nom, être célèbre ! » Tout cela, dit d'une voix nette et sans jamais un abandon.
Jamais vierge ne fut plus sage, et jamais cœur ne palpita moins sous des seins immobiles, clos au corsage sombre et étroit. Je pensais, seul ; m'eff'orçant de la définir,
La Confession posthume
elle : une jeune fille moderne (comme on dit de nos jours, oubliant que ce qui est m<> derne aujourd'hui sera demain vieillot, suranné, ancien, anti<]ue, puis aussi lointain que le plus obscur passé) : oui. une jeune fille moderne, correcte, pratique, débarrassée des fictions religieuses et des enthousiasmes puérils, une parfaite demoiselle, idéal parfait de femme ou de fille d'un Président de la République modèle.
Je lui communiquai cette réflexion, gaîment, le lendemain ; elle en sourit, sans préjugé, en m'observant cette fois, avec une attention marquée.
Son regard, posé sur mes cheveux, mes yeux et ma bouche, descendit à mes épaules, scruta ma poitrine, remarqua mes mains, mes genoux, mes pieds, puis, comme si cette inspection eût été définitive, elle me toisa de bas en haut, en pinçant un peu ses lèvres, haussa légèrement les épaules, et se leva.
Je ne sais quelle frayeur succéda au malaise que m'avait causé cet examen, et prenant sa main :
— Judith !
— Xon ! dit-elle froidement ; et me regardant une dernière fois, elle s'éloigna
Je restai étourdi. Il m'apparut, nettement, qu'une chose grave, exceptionnelle, venait d'être tranchée, ici même, d'un mot.
Et cependant je ne lui avais pas avoué que je l'aimais. J'allais le faire, à la vérité. Par quelle divination avait-elle riposté : Non? Et « non » à quoi? à mon aveu, qu'elle déclarait superflu, comme si elle le connaissait d'avance? ou à la proposition de mariage qui aurait suivi ? Je ne m'étais pas prononcé encore, et elle déjà répondait : Non.
Alors je sentis à nouveau le regard dont elle m'avait lentement toisé, et je devins pourpre de honte.
Elle m'avait jugé à cet instant-là, certainement. Elle avait deviné que j'en viendrais à lui parler d"amour, et ne me trouvant point digne d'elle, elle me signifiait d'avance de m'abstenir.
Mes sentiments étaient d'une confusion naturelle : je me sentais petit, mais et confondu. Et l'orgueil protestant : « Mais vrai-
ment, n'avait-elle pas été bien prompte?
Où avait-elle pris cela, que je l'aimais, que j'allais le lui confier? Sa précipitation n'était-elle pas fort impertinente!... — Ah! il n'était que trop vrai, je l'aimais sans m'en être douté bien clairement; et maintenant je n'avais plus d'espoir ! »
Si calme une minute auparavant, une oppression me serrait le cœur, et je ne voyais plus l'avenir que noir et fermé : le passé au contraire, s'éclairant comme un mirage douloureux, je roulai des idées de mort et de vengeance impossible ; étourdi pardessus tout de la soudaineté d'un événement que ne présageait rien. Craignant qu'elle ne reparût, je sortis.
Et mes idées changèrent. Sans doute j'étais fou et traversé d'une lubie? Que s'était-il passé, en somme? rien! — "Voilà bien l'imagination imprévue et soudainement détraquée des gens à apparence calme. L'air de la nuit rafraîchissait mon front, et je me trouvais de plus en plus ridicule : « Quelle chimère allais-je me forger là? Judith m'avait regardé longuement, soit ! de haut en bas, oui! s'ensuivait-il que par là elle résolvait un'dernier doute et prenait sa décision sur mon compte? Non, évidemment. Je lui avais pris la main, et elle m'avait dit non, deux fois. Simple bouderie, certainement, d'une jeune fille intelligente à qui je reprochais, assez peu galamment, et sans doute avec injustice, de n'être pas davantage... — quoi, au juste? ou de n'être pas un peu moins... — mais quoi? le savaisje moi même? Que pouvais- je lui reprocher? En vérité, j'étci ; fou! »
Aussi m'efforçai-je de ne plus penser à cela. Un vent frais glaçait mes tempes; je me sentis de plus en plus rasséréné. Vovons, aimais- je seulement cette fille? L'aimais-je à la folie, passionnément, au point d'en faire ma compagne, de l'épouser demain?... Non, non! elle m'intriguait un peu, sans doute. J'avais du plaisir à la voir, parce qu'elle ne ressemblait point aux autres; mais c'était là tout, oui ! rien de plus.
Et remis d'une alarme dont la violence, en dépit de mes contradictions, révélait le véritable état de mon esprit, je me couchai, très las; une tristesse agita mon sommeil :
La Confession posthume
flans mon n'vr nn'-nic revint 1 imporfnne pensfc'e que je me mentais à moi-même. (|ue Judith seule avait deviné la vérité, et qu'elle m'avait, par son regard, jugé, et par sa parole, condamné.
Quand je revins chez les El lia. je fus accueilli par Judith comme si rien ne s'était passé ; et j'aurais pu le croire, si ma jalousie dorénavant éveillée ne m'avait rendu soupçonneux.
Le député, avait pour secrétaire un jeune homme blond et vétilleux, avare de paroles, mesuré dans ses actes, qui remplissait ses fonctions avec une exactitude de scribe et un manque d'intelligence générale absolu. Il était de vieille nobles.se. et point mal d'apparence. Je m'aperçus qu'il soupirait à la dérobée pour Judith, et j'en avertis celle-ci, avec l'intention méfiante d'étudier son visage et le son de sa voix :
— Oui. C'est un parti qui plairait fort à mon père, à moi non.
— Potirquoi donc?
— Oh ! C'est un honnête homme, ditelle avec une intonation traîtresse.
— Eh bien?
-— J'ai remarqué, continua-t-elle sans émotion, que ce que l'on appelle dans le monde un honnête homme est presque toujours doublé d'un imbécile.
C'est seulement à partir de ce jour que je m'aperçus que Judith levait les yeux sur tout étranger, tout nouveau venu dans le salon, exactement avec la même curiosité qu'elle m'avait témoignée la première fois. Pendant une soirée, une semaine, elle observait l'intrus, — c'en était un à mes yeux, — le faisait parler, puis un beau jour elle le toisait, l'ayant jugé à sa valeur, et ne lui témoignait plus qu'une indifférence cordiale, comme à moi.
Quand je fus sûr de cela, et que Judith ne s'attachait à un homme que par le désir de savoir ce qu'il recelait en lui de bon ou de mauvais, et s'il était un individu vulgaire ou un être supérieur; quand je fus édifié à cet égard, au lieu de me sentir humilié, d'avoir été, moi aussi, rejeté dans le tas des dédaignés, je ressentis une singulière satisfaction, comme un homme qui, se trouvant en compagnie mêlée, s'apprête, par un coup
dtchit. à dépasser de cent coudées ses compagnoiLs.
Comme tout était perdu pour moi. r'est alors qu'il me sembla que rien n'était perdu.
« Car, me disais- je, soutenu par l'amourpropre, les autres, qui sont des gens fort inférieurs. <-lle a pu les juger d'un coup d'oeil; mais moi? elle ne me connaît certainement i^as; comment m'aurait-elle pénétré? quand me .suis-je livré complètement à elle? Elle tient à épouser un homme actif, ambitieux ; fille d'une société démocratique, elle veut en remplir les plus hautes places, c'est son droit. Il ne tient qu'à moi de lui prouver que je l'ai comprise; j'ai des relations peu nombreuses mais bonnes, je suis riche. Pourquoi n'aurais-je ]7as, comme tant d'autres, un titre, une fonction bien en vue? Mais laquelle? continuai-je en moi-même; les positions sont si peu stables aujourd'hui, les ministères s'écroulent les uns sur les autres comme des châteaux de cartes : être préfet, autant me faire représentant de commerce. je voyagerais moins. Je suis docteur en droit, je puis être avocat, mais combien de meurt-de-faim se disputent la charge de défenseur d'office, et j'aurais tant de mal à prendre mon métier au sérieux ! Substitut ou magistrat ? comme mon père : c'est triste. Conseiller de préfecture? pourquoi pas pêcheur à la ligne? Reste l'Administration ; il y a des emplois considérés, rémunérés et stables. Cn peut se rendre utile là comme ailleurs; pourquoi n'y entrerais-je point? »
Chose étrange, que l'insanité d'un pareil projet m'échappât absolument !
J'étais riche, et je ne voyais pas que prendre un métier, surtout celui-là, me ravalait, sans autre effet que de diminuer et restreindre mes facultés. Et en même temps fjue je voulais passer en vue, afin que Judith m'acceptât pour mari, et me jugeât digne d'elle, — - par une absurde contradiction, — je me répétais que je ne l'aimais point, qu'aucune pensée ne me guidait, sinon le poids de mon oisiveté, le remords de mon intelligence inemployée, le désir de me rendre utile à mon pays.
Oui, j'allai, moi, paresseux et insouciant, jusqu'à invoquer cette suprême hypocrisie; certes, il fallait que mes sentiments, encore
Un transport me jeta tout contre elle.
La Confession posthume
que je niasse leur existence, fussent bien violents et étranges, pour bouleverser ainsi en moi toute logique et tout bon sens.
Cependant je ne voulus rien fa'ire sans consulter Judith. Elle m'approuva, avec la plus cordiale indifférence, et sans détacher de moi ce regard bleu et froid, où je croyais lire l'aveu de tendresses refoulées, le désir que je me signalasse, et la promesse tacite de récompenser mes efforts.
Son père, à qui je fis part de mon intention, me dit :
— Comment donc ! Nous sommes trop heureux que des hommes comme vous viennent à notre parti !
Trois jours après, le ministère s'étant disloqué, EUia me fit agréer comme secrétaire au nouveau chef du personnel du Préfet de la Seine.
Je fus d'abord très occupé; aller h la Chambre, recevoir et congédier les visiteurs, écrire des lettres, courir aux rendez-vous, bref, me surmener tellement, et sans aucun goût pour cela, que vingt fois j'eus l'intention d'abajidonner ma nouvelle position.
J'enviais fort, de la pièce luxueuse où je me tenais, le personnel des malpropres bureaux voisins, les humbles fonctionnaires qui, ne .s'occupant point de politique, se livraient exclusivement aux besognes de l'Administration ! Par aventure, le ministère culbuta; il n'avait duré que trois mois.
— Ah çà, me dit avec bienveillance le chef du personnel, que ferons-nous de vous ? Nous suivez-vous dans notre retraite? Voulez-vous être sous-préfet, ou décoré de l'Instruction publique?
— Rien de cela, nommez-moi dans les bureaux, je reste.
' On prit sur-le-champ un arrêté qui me nommait sous-chef. Pendant ce temps j'en libellai un autre, en faveur d'Aliel ; mais autant ma nomination avait été facile, autant la sienne offrit de difficultés. — « Il n'y avait point de places ! point d'argent ! » — J'invoquai ses titres de poète, son réel talent : idée malheureuse! car mon protecteur, qui cependant passait pour très lettré, leva les bras au ciel, me maudit, cria à l'injustice, ajoutant que ces gens-là faisaient de détestables copistes. Il signa, cependant,
et Aliel fut nommé, à quarante-sept ans, employé auxiliaire, à treize cents francs d'appointements. Les miens s'élevaient à cinq mille, sans comprendre les gratifications et indemnités de toutes sortes.
Ce me fut un grand plaisir, trois jcnirs après, d'installer Aliel dans les bureaux et de le recommander h. ses chefs. Il s'v mêlait d'ailleurs un sentiment de honte pénible, car j'avais pris connaissance de mes nouvelles fonctions et savais qu'elles n'auraient rien que d'agréable. Aliel, au contraire, en échange d'une besogne de paperasses, dont mon pouvoir n'allait pas jusqu'à le faire dispenser, gagnerait une misérable somme, à peine suffisante pour qu'il ne mourût pas de faim. Ce qui augmenta mon malaise, c'est que les premiers temps il fut fort tourmenté. Son chef, un gentleman solennel et gourné, le persécuta pour les minutes d'arrivée en retard, pour l'écriture point assez nette, pour la besogne insuffisante. Je dus faire changer à Aliel de bureau : ses appointements furent élevés à une somme, un peu plus honorable, il obtint à un ministère voisin une indemnité littéraire, et pendant un an fut et resta tranquille. Son nouveau chef, qui posait pour l'artiste, lui faisait fumer des cigarettes dans son propre bureau ; par sa loquacité prétentieuse, il hébétait Aliel, lui donnait des conseils, entre autres de ne plus faire de vers, et d'écrire des vaudevilles.
Cependant une rafale parlementaire rassit dans son fauteuil mon ancien Préfet et sa suite. On me fit fête, et le ministère ne tomba point, six mois ajjrès, sans que je fusse promu chef de bureau. Je touchai neuf mille francs et vécus dans la considération et l'envie de tout le monde.
Je recevais quelquefois la visite de d'Espérabert; il avait débuté dans le journal de Maxence, et y avait lancé des articles si âpres et si virulents que le scandale avait immédiatement rendu l'auteur célèbre. Il gagnait un peu d'or, vivait avec rage, séduisant toutes les femmes et vidant toutes les bouteilles. Cependant il ne paraissait pas heureux, et peut-être le sentiment d'une déchéance morale le rendait plus fiévreux, plus agressif. Parfois, je regrettais presque d'avoir aidé ces deux hommes, lui et Aliel,
La Confession posthume
à sortir de leur noire misère, et de leurs rêves de gloire chaste.
On me dû-ora ; jf crus que l'heure était venue de m'expliouer avec Judith. Ce n'est pas que le métier que je faisais me i)lût : il me répugnait au contraire, par la facilité, j)ar l'injustice de mon rapide avancement. A vi\re en un tel milieu, j'en avais connu les dessous, et il me venait une grande pitié pour les pauvres emplovés subalternes, restant indéfiniment à <'e vils appointements, et à qui chaque nouvel an nous disions : — « Travaillez, espérez, plus tard ! la Chambre n'a pas voté de crédits, nous n'avons pas d'argent au budget. Certainement, notre bienveillance!... mais qu'y faire? Espérez, travaillez ! » Mais quoi ! les riches seuls ont raison; de tout temps et partout, ainsi vont les choses. Que pouvais-je, sinon être affable et doux, rendre tous les services possibles à mes subordonnés? Louable ou non, ma position était faite ; je n'avais pas trente et un ans : pourquoi Judith m'aurait-elle repoussé ?
Je me rendis chez elle.
Nos relations étaient de même nature, et depuis le jour où elle m'avait toisé si scrupuleusement, en étaient toujours restées au même point.
Quel aveuglement de ma part : aimant Judith, je me répétai qu'elle m'était indifférente, et je me persuadai qu'elle m'aimait, alors que je lui étais indifférent.
M"'' Ellia venait de sortir; je jetai un coup d'œil dans la glace du salon : à ma boutonnière, un ruban rouge, mince comme un fil. tranchait sur le noir de ma redingote; quoique simple, j'étais vêtu fort élégamment. Judith entra sans bruit.
Une émotion extraordinaire me souleva, le plancher vacillait et je crus tomber.
Cette fois, devant l'importance de ma déclaration, j'abdiquai tout mensonge, et de l'amour plein les yeux, plein les lèvres, pâle, hésitant, je cherchai, avant d'avoir dit un mot. dans le sourire de Judith, ma grâce ou mon arrêt. Elle s'était assise, derrière une table à ouvrage ; et certainement frappée de mon émotion cruelle, elle me regardait, tranquille. Un grand froid me tomba
sur les épaules, et je n'espérai déjà plus. Elle ])ortait son éternelle robe simple; rien d'elle n'était changé, ni .son pâle ovale visage, ni l'or terne de ses cheveux, ni la minceur enfantine de sa personne. Je fis un effort de volonté désespérée, sans que nul espoir me soutînt pourtant, et tout d'un trait, d'une voix altérée et sèche :
— Judith, vous ne vous étonnerez pas de mes paroles, vous savez que je vous aime et que je veux vous épouser; aujoui, d'hui j'ai un titre, une position et l'avenir devant moi : consentez-vous à être ma femme ?
— Non ! dit-elle avec douceur et assez bas, en même temps qu'elle remuait négativement la tête.
C'était déjà fini, je le savais; mais je voulus m'expliquer, au risque du ridicule :
— "Vous me méconnaissez, Judith ; je vaux mieux, je vous l'assure, que la plupart des hommes qui viennent dans ce salon. Ils ne pensent qu'à eux ; moi. je ne pense qu'à vous. J'ai été constant; à trente ans, j'ai la force et la raison. Si vo"js ne crovez pas devoir vous décider encore, fiancez-moi votre foi, et j'attendrai de vous plaire et que vous m'aimiez, non autant que moi, c'est impossible, mais assez pour me supporter sans répugnance.
— Non ! dit-elle, avec le même signe de tête.
Je continuai, m'embourbant par lâcheté :
— En aimez-vous un autre? dites-le moi, je vous en supplie; je ne cesserai pas de vous aimer, mais je me retirerai ; dites, en aimez-vous un autre?
— Xon ! dit-elle, toujours calme.
Alors je suppliai, bassement :
— Je vous en prie, agréez-moi, Judith, à moins que, par une de ces répulsions irraisonnées, je ne vous fasse horreur?
— Xon.
— Ou que vous souhaitiez une position plus haute et plus brillante?
— Xon.
— Ou une plus belle fortifne?
— Xon.
— Alors aimez -moi. je suis malheureux; que vous en coûte-t-il de m'accepter? Mariés, nous irons où \ous voudrez, tous vos
La Confession posthume
désirs seront acconïf)lis, vous mènerez la vie qui vous plaira. Ce que j'ai fait dej)uis deux ans, c'est pour vous, autrement que m'importe? Je vous entourerai de tendresses; je ne suis ni un savant ni un poète, mais j'ai, vous le savez, l'âme plus haute que les ambitieux vulgaires qui vous entourent; tenez, je vous en prie; dites oiii, par pitié; voyez, je m'agenouille, je vous aime. Judith, consentez...
— Non ! fit-elle avec le même accent, et sa tête avec une inflexible douceur refusait. — Elle restait la même, sa gorge se soulevait à peine, ses joues rosissaient à peine. Alors je pris ses mains et les coiivris de baisers inutiles. Mais sans souci de ma douleur, sans i)eur que quelqu'un n'entrât, elle me plongeait au cœur son regard bleu et clair, froid comme la pointe des aciers. Je me taisais, je l'implorais muettement : seuls, mes yeux parlèrent, mes lèvres parlèrent; et muettement aussi elle agitait sa tête avec un inexprimable sourire qui signifiait :
— Non.
Une fureur sauvage s'enfla en moi, le sang me monta à la gorge, mes veines se gonflèrent, il s'en fallut de peu que je ne la tuasse! Mais toujours die souriait et agitait sa tête avec un mouvement gracieux qui me bouleversait l'âme et me confondait l'entendement : « Etait-ce stupidité de sa part ? était-ce intrépidité? — Qu'y avait-il donc derrière ce regard sec, d'un bleu fané? Que venait-il à l'esprit de cette surprenante fille? Quel secret, quel mystère recélaft-elle? » — Et sans force pour me lever, je la contemplais, avec une douleur morne.
Le jour baissait rapidement, et elle devenait sombre dans l'air obscurci; ses mains, que je tenais, étaient d'une tiédeur fraîche, et sans parfum ; assise droite et le front déjà dans l'ombre, immobile elle se tenait, paraissant ne point même songer, personnifiant peut-être, comme une statue, ma propre douleur. Et alors qu'aucun espoir ne me restait, je ressentais cependant une mystérieuse douceur, à être ainsi près d'elle. Le silence était profond, les arbres de l'étroit jardin découpaient aux vitres de grands feuillages noirs.
Un transport me jeta tout contre elle, je
la pris à bras-le-corps; elle ne bougea point, gardant so^n attitude, mais une raideur faisait ses membres et sa taille comme de pierre, et jîour la première fois, l'idée que Judith était femme souleva mes sens et m 'emplit d'un désir frénétique, en même temps que du sentiment d'un droit, — car je l'aimais - et d'une vengeance, car je la haïssais. J'étreignis nos poitrines, rivai nos fronts et nos bouches en un baiser désespéré, qu'elle reçut sans s'émouvoir. Ma main saisit son genou, froissa sa robe, je râlai :
— Soyez ma femme.
— Non ! dit-elle, comme si une statue eût parlé. Alors je desserrai mon étreinte, et n'osant comi^fendre qu'elle me faisait l'abandon glacé de sa virginité, devinant presque que, par pitié pour moi ou par curiosité perverse, elle se prêtait, oui. une seule et unique fois, je me mis à pleurer doucement, sans volonté, la tête sur ses genoux. — La seconde fatale s'éloigna; elle ne reviendrait jamais plus.
La nuit était presque complètement tombée, un froid entrait dans le salon, les feuillages heurtaient aux vitres, la cendre s'agitait dans la cheminée, et mon cœur n'était plus que ténèbres; je me levai, comme un être privé de conscience, aveugle, à tâtons et confus; sourdement honteux, comme d'un crime entrevu.
— Adieu, murmurai-je, soyez heureuse avec un autre, c'est mon vœu le plus cher; qu'il soit jeune, beau, qu'il vous aime! surtout, soyez heureuse.
— Je n'épouserai qu'un vieux ! dit l'étrange fille avec une sécheresse indéfinissable. A demain ! mon cher.
Et congédié, je m'éloignai aussitôt, stupidement, la laissant seule, assise droite dans l'ombre, rêvant à quoi? à la haute prudence de sa volonté, qui serait toute maîtresse d'un vieillard ! — ou à l'offre qu'elle dédaignait? — ou au viol que je n'avais point commis ?
Le lendemain, je donnai ma démission au Préfet; un très honorable travailleur convoitait ma place, il avait tous les droits et quinze ans de services; on la donna à un charmant jeune homme, protégé d'un ministre.
La Confession posthume
Le jour même, je reçus, dans mon bureau, la visite d'Aliel :
— Permettez-moi de m'en aller aussi, dit-il; rien ne vaut l'indépendance bohème; si j'arrive cinq minutes en retard, on me dit des choses amères ; mon temps est pris ; écrire me devient impossible, car ici je m'énerve et m'abrutis. L'atmosphère est malsaine ; je gagne de quoi nourrir un chien ; j'aime mieux être libre et misérable.
Le hasard fit survenir au même moment d'Espérabert. Il était vêtu avec la dernière élégance, mais son linge était froissé, ses chaussures fatiguées, et au lieu de faire tin-
ter, selon son habitude, quelques louis dan?» sa ])oche. il en tira une masse de gros sous :
-— Je lâche le journalisme, dit-il. avant jjourriture complète. Tant que j'ai été libre de mes haines et de mes admirations, bien, mais il me faut cracher sur celui-ci, lécher le dos à celui-là, je m'en vais. Oui, tout au fond de la Bretagne, dans une maison de matelots, écrire un livre, quelque chose de bien. Votre cousin Maxence est par trop ignoble, et je le lui ai dit, carrément.
Là-dessus, ils me quittèrent ; et le soir même, je partis pour l'Anjou.
Le l'KÉSlUENT DE l'IIeRMINY, PLEIN UE SAGESSE, VIVAIT DU PASSÉ ET CONTAIT BIEN.
Hl,..-;
Le chemin de fer me descendit à V.. . une ville de sous-préfecture, mi-partie ruines et maisons neuves ; la calèche de ma mère m'attendait et m'amena, au trot de deux robustes chevaux, et aux cinglements de fouet du cocher, en moins d'une heure. à Rigel, oià, au-dessus du village, montait en pente douce l'avenue de notre parc, bordée de hauts vieux tilleuls et s'évasant en demi-cercle, autour de l'habitation, un raide et étroit petit château, du temps de Louis XIIL
Sur le perron de pierres disjointes, nrès d'un homme gros et rouge, une jeune fille en toilette claire regardait venir la voiture : ils rentrèrent à ma vue; et dès que j'eus, dans le grand salon à tapisseries sombres, embrassé ma mère, étendue dans sa berbère, c'est à ces deux personnes qu'elle me présenta : des propriétaires du voisinage, ks
\'ial. et — si je me rappelais les lettres où elle m'en parlait — de ses bons amis.
Je m'inclinai; l'homme rubicond et réjoui m'avait déjà pris les mains, mettant ses chasses gardées à ma complète disposition, ^jiie Yj^] souriait, très rose et élégamment vêtue. Puis ils prirent congé, ce qui chagrina ma mère; elle ne m'avait encore dit que deux ou trois paroles, et, selon les apparences, vivait dans la pJus grande intimité avec ces personnes, tant la jeune fille s'ingéniait à lui plaire et à la câliner.
Ils promirent, quoiqu'en s'excusant de l'indiscrétion, de venir dîn&r et nous laissé, rent.
Cette réception nss?z froide ne me surprenait pas ; depuis rn an et demi, je n'étais pas descendu à la maison, et quoique je respectasse fort ma mère, et qu'elle m'aimât 'certainement, à sa manière, il était assez na-
La Confession posthume
turel que, vivant ici. seule, elle s'i'ntoihrât de relations aimv.iljles et journalières. rr)mm>' l'on n'en a (|u'en province.
— Eh bien, mon ami. (|urllfs sont vos intentions? me demanda-t-elle.
« Rester près d'elle, répondis-je, vivre quelques années d'une vie contemplative et active à la fois, indépendant et solitaire. »
Ma mère ne me fit point d'objection :
puisque je n'avais pas voulu marcher siules traces de mon père, briguer un emploi au Parquet, y soutenir notre ancien nom, célèbre et respecté (cette renonciation de ma part lui avait jadis causé une profond-e douleur), peu lui importait, à l'heure présente, quoi que je fisse.
Elle avait, je crois, peu de tendresse '--our • ma nature de rêveur, mon éloignement de la société, mon amour des livres et des tableaux : mon temps occupé à lire ou à penser lui semldait, évidemment, perdu dans la plus grande oisiveté. Elle ne me parlait plus de ses propres idées; depuis que j'avais manifesté, jadis, de la répugnance pour un niariage riche, elle gardait à cet égard un silence un peu dédaigneux : l'emploi de mon patrimoine, de ma vie et de ma jeunesse, ne la faisait non plus sortir d'une réserve, qu'elle s'était imposée par dignité froissée.
Longtemps, j'avais déploré cette incompatibilité de nos deux natures; puis aucune discussion ne l'ayant aggravée, c'était avec une certaine liberté d'esprit que nous nous entretenions désormais, ma mère et moi, cardant chacun pour nous nos idées, et, au lieu de les heurter, les rentrant au contraire, par bienséance et affection. L'habitude, qui fait se résigner à tout, l'avait certainement consolée. Vivant depuis quinze ans dans ce château, elle avait lx>rné sa vie à l'enclos du parc et son cœur au commerce de vieux amis.
Seul, j'errai dans le parc et le jardin, il faisait une belle journée chaude. Une mélancolie invincible m'engourdit, il me sembla que le temps n'avait plus d'heures, et que déjà tout l'ennui de la province pesait sur moi.
Naguère, la vie fuyait si vite! Et cette journée n'en finissait pas. Cependant mon œil s? reposait sur les arbres et les gazons ; ayant mis une gran<]e distance entre Paris
et moi. il me semblait avoir romjju net avec le passé; la figure «l'une vierge, lointaine, s'effaçait dans les fumées de l'horizon. Pourtant c'était hier. Mais comme hier était loin déjà !
Et plus j'allais, rêveur, froissant le gravier des allées, plus une indicible torpeur stupéfiait mes pensées, plus dans l'air épais de la province, mes nerfs se débandaient, mon sang s'alourdissait : la chasse aux titres et aux {)laces, l'ambition politique, les escalades de places dans les ministères, tout cela me paraissait infime, grotesque, ancien.
Je m'étonnai d'avoir désiré d'une si véhémente passion, m 'enchaîner à la pâle Parisienne, dont je ne prononçais même plus le nom. La douleur cuisante de la veille ne m'était plus qu'un malaise sourd; et aspirant l'air ])ur. parfumé de roses et de l'arôme sec des foins fauchés, écoutant un cri de coq. strident, se répéter affaibli, dans le lointain, je ne désirai plus que le repos, et j'abdiquai ma puérile existence de Paris. M'avait-e^de jamais plu? Non; à mon esprit contemplatif il fallait le grand silence des prés, les longues flâneries à pied, les marches le fusil sur l'épaule, les lectures prolongées du soir dans la vaste bibliothèque de mon père, tandis qu'un amoncellement de braises répand une rouge tiédeur.
Ce qu'il me fallait, c'était de m' attacher à une étude approfondie; plusieurs me sollicitaient à la fois : des travaux historiques, et des recherches sur le droit ; je vivrais seul, quel plaisir ce serait, l'hiver, de travailler et de méditer derrière les vitres où tintent les pluies torrentielles, tandis que le vent gronde et se lamente.
Au printemps, je ferais de longues courses ; nous avions des propriétés à quelques kilomètres, j'irais, et l'été et l'automne, toucher les rentes chez les fermiers : on boirait un verre de vin clair, les petits enfants barbouillés se laisseraient bercer sur mon genou; et deux grands chiens à moi, Ixrndiraient et aboieraient.
Lentement, un angélus tinta, avec une mélancolie douce. Sans être pieux, je revis en mémoire ces vieilles églises de campagne, aux vitraux grossiers, aux stations de la croix enluminées. Elles sont fraîches et
La Confession posthume
pauvres : une vieille femme, presque toujours, dans un des bancs de bois usé. incline sur deux mains rugueuses le blanc de ses coiffes, et un rayon de soleil, traversant l'image d'Epinal du vitrail, coupe le chœur en deux d'uiie clarté trouble, où dansent et s'agitent les atomes de poussière.
Brusquement s'agita la cloche du châ-
rant les lèvres leur dojinait une expression résignée et fatiguée, et le regard, d'un bleu éteint, était douloureux parfois.
M. de l'Herminy n'avait point un esprit ordinaire, mais une vaste intelligence, une âme droite, une grande indifférence aux plaisirs de vanité et aux hochets de l'ambition. Sa vie. du peu que j'en savais, avait
.wmr^F^
CÉTAIT UNE VILLE DE SOLS-PRÉFECTURE, MI-PARTIE RUINES ET MAISONS NEUVES.
teau, et, secoué de ma rêverie, je n'tus que le temps de courir changer d'habits. Une demi-heure après, une seconde sonnerie conviait les hôtes au salon.
J'y trouvai d'abord la figure rO'Se de M"*^ Claire, la jeune fille entrevue déjà, nuis son père, puis le président de l'Herminy, un vieil ami de ma famille. On me présenta à deux ou trois autres personnes d'âge mûr. et l'on passa à table ; un domestique poussait le fauteuil à roulettes de ma mère.
Seule, la vue du président de l'Herminv me fit plaisir. Sa tête était noble et pâle, entourée d'un collier de barbe blanche, couverte de cheveux argentés, mais un pli ti-
été heureuse, son nom et son intégrité de magistrat, tenus en haute estime; aussi ce soirlà. frappé plus que de coutume de l'air pensif et soucieux du vieillard, le regardai-je plus d'une fois à la dérobée, avec un intérêt sympathique.
Chose étrange q-ue l'atmosphère des milieux.
A Paris, dînais-je quelque part, je me sentais à l'aise, libre, de mes paroles et de mes gestes, j'étais chez moi. Et ici, il me semblait, parmi ces figures communes et provinciales, être vraiment chez des étrangers.
La grande salle à manger que je connaissais me semblait inconnue, et ma mère, point
La Confession posthume
ma mère, mais une froide et vague parente, le président, un autre que lui, les convives, fort sots; M. Vial, d'un commun à faire frémir et sa fille Claire, malgré ses gracieux
rL'u'.ii'ds. la dernière c]?c, in'IifféreiUfS.
Lemtemext, u\