CHAPITRE PREMIER
Premiers projets d'organisation.
Le 12 septembre 1532, Farel et Antoine Saunier assistaient à un colloque dans les Vallées vaudoises du Piémont !. Auretour, accompagnés très probablement par Robert Olivétan, ils s’arrêtèrent à Genève, où quelques cœurs déjà se tournaient vers l'Evangile?. Ils descendirent à la Tour Perce, rue des Allemands, et se mirent tout aussitôt en rapport avec les partisans des idées nouvelles. Mais une violente opposition des prêtres les obligea à quitter la ville le 4 octobre. Farel, qui depuis longtemps avait l'œil sur Genève, ne considéra pas la partie comme perdue par ce premier échec. Sur ses instances Antoine Froment s'y rendit et s’y installa d'abord comme maitre d'école. Il travailla si bien que, le 20 décembre 1534, Farel y rentrait, suivi par Viret. Tous trois, après deux Disputes et de persévérants efforts, eurent la Joie de
1 Hermixsarp, Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue francaise, 9 vol. in-8°, 1866-1897 ; t. II, p. 452, n. 17.
? Lettre de Farel à Zwingli du 1er août 1531, ibid., t. IT, p. 364.
* FRoMExT, Les Actes et Gestes de la Cité de Genève, 1854, p. 3; DoumerGue, Jean Calvin, Lausanne, 1899-1905. t. II, p. 113-115.
voir leur labeur couronné de succès. Le 10 août 1535, la messe était abolie par le Conseil des Deux- Cents.
Mais les temps sont critiques. C'est d'abord la guerre des Peneysans ; ce sont les ambitions du gouvernement bernois qu'il faut déjouer, les Eglises à organiser dans le Pays de Vaud, dans le Chablais, à Genève. Farel se multiplie. Le 19 mai, il exhorte le Conseil à hâter les choses, et, le 21 mai, le peuple de Genève, solennellement assemblé en Conseil Général, déclare à l'unanimité et en levant les mains qu'il veut vivre désormais «en la sainte loi évangélique et Parole de Dieu, » et qu'il renonce pour toujours aux superstitions du papisme.
Dès lors, quel travail à entreprendre et à mener à bien! Il faut pourvoir à la prédication, tant à la ville que dans les villages à l’entour; il faut vaquer à la cure d’âmes, songer à l'instruction religieuse des enfants, réorganiser les hôpitaux. Et sans cesse la présence de Farel est réclamée dans quelque locatité de la Suisse romande. Qui lui viendra en aide ? Ce sera Calvin. On sait comment, obligé providentiellement à traverser Genève, le grand réformateur fut saisi au passage par Farel et rivé désormais à l’œuvre qui lui était destinée ?.
A la fin d'août Calvin était installé à Genève et aussitôt il commençait, dans le temple de Saint-
! Ta. Durour, Le Résumé des Actes de la Dispute de Rive, M.D.G., t. XXII, p. 201 et suiv.; J.-A. Gaurier, Aistoire de Genève, Genève, 1896-1905, t. IT, p. 447-450; Doumercue, t. Il, p. 115-128.
? Gaurier, t. II, p. 512 ; Doumerçue, t. Il, p. 147, 149 et 173-178.
Pierre, ses fonctions de « lecteur en la sainte Ecriture !. »
Les affaires multiples qui incombaient aux deux réformateurs, puis la préoccupation que dut leur causer la Dispute de Lausanne? Îles empêchèrent d'arrêter quelque chose de définitif. Ces Journées terminées, Farel et Calvin revinrent à Genève et, vers le milieu de janvier 1537, ils présentèrent aux Deux-Cents un Mémotre par lequel ils proposaient les mesures à prendre dans l'intérêt de l'Eglise ?.« Calvin, qui rédigea ce rapport, dit M. Choisy‘, demande au pouvoir politique un partage d'attributions auquel celui-ci consentira diflicilement. A l'instar des gouvernements des cantons évangéliques de la Suisse, le magistrat a placé jusqu ici l'Eglise sous sa complète dépendance. Il a agi comme héritier des pouvoirs de l'évêque détrôné. On l’a vu naguères accueillir, dans une portion du territoire où régnait encore l'exercice du culte catholique, les plaintes des paroissiens excommuniés, les déclarer lui-même réconciliés avec l'Eglise et lever l'excommunication dont ils étaient frappés. Il est donc peu probable qu'il se dessaisisse volontaire-
1 Le 5 sept. 1536, Farel annonçait le fait au Conseil, suppliant qu'on retienne Calvin et qu'on l’entretienne. Arrêté qu'on avise à le retenir. A. Rocer, Histoire du Peuple de Genève, 1870-1884, €. I, p. 10; DoumErGuE, t. II, p. 178-179.
? À. Rucuar, Histoire de la Réformation de la Suisse, éd. Vuillemin, 7 vol., 1835-1838, t. IV, p. 174-175; Opera Calvini, éd. Brunswick, 1863-1898, t. IX, p. 701-702; DoumERGUE, t. II, p. 194, 214-218.
$ Herminsarp, t. IV, n° 602 ; Opera Calvini, t. X, pars I, p. 5-14.
4 Euc. Cnorsy, La théocratie à Genève au temps de Calvin, Genève. 1897, p. 16.
ment d’un droit important qu'il a exercé librement et d’une manière souveraine. Et à supposer quil y ait partage équitable, à supposer que le pouvoir politique accepte de laisser à l'Eglise les attributions purement spirituelles, il faudra marquer à quel pouvoir appartiendra la suprématie, car s'exercant dans une même société, l'un devra nécessairement avoir le dernier mot!. »
Cette question posée par les propositions des réformateurs soulèvera des luttes violentes.
« Les ministres et ceux qui vont devenir leurs adversaires, remarque le même écrivain, ont ceci de commun qu'ils admettent également l'autorité de Dieu et de la Parole comme autorité suprême. C'est en vertu de cette Parole [telle qu'elle est contenue dans la Bible] que l’abomination du papisme a été terrassée et que les Conseils ont décidé de régler la religion conformément au pur Evangile ?. »
« Calvin s’efforcera de faire admettre et reconnaître que la distribution et le partage d’attributions des deux pouvoirs sont exigés par la Parole de Dieu elle-même, et que, de par l'autorité divine, l'Eglise doit être instituée comme gouvernement spirituel indépendant et eflicace*. »
Les mesures que Farel et Calvin recommandaient de prendre dans l'intérêt de l'Eglise sont les suivantes : célébration de la Cène tous les mois; instruction de la jeunesse; chant des psaumes ; consti-
Evuc. Cnorsy, op. cit., p. 18.
2 el ros AOL Dico. 10:
tution d’une sorte de tribunal, formé des ministres et de quelques conseillers, pour juger des affaires matrimoniales, pour maintenir la discipline et exercer l'excommunication!. Les propositions des réformateurs furent adoptées par le Petit Conseil sous la réserve d'une modification dans les deux points suivants : le Conseil n'autorise la célébration de la Cène que quatre fois par an; puis il se réserve de s'occuper lui-même des causes matrimoniales ?.
Des dissensions moins religieuses que politiques, soutenues, sinon fomentées, par le gouvernement bernois, qui ne voyait pas de bon œil l’ascendant déjà pris à Genève par le jeune auteur de l'Institution, et qui redoutait son influence sur le corps pastoral du Pays de Vaud, amenèrent au pouvoir des hommes opposés à Farel et à Calvin. Des troubles s’en suivirent, quieurent pour conséquence l'exil des réformateurs ?, le 23 avril 1538.
Que va devenir l’œuvre à peine ébauchée ? Malgré les efforts du Conseil pour faire observer une certaine discipline et pour maintenir ce que l'on avait commencé à organiser, le désordre allait grandis-
1 HerminrarD. t. IV, n° 602: Euc. Cnoisy, p. 20; DoumEeRGuE, t. Il, p.223 et suiv. — Remarquons ici qu'avant l’arrivée de Calvin à Genève, la discipline y était déjà en usage, et tout particulièrement en Suisse. Ainsi par exemple, à Zurich dès 1523, à Berne dès 1528, à Bâle dès 1529. « Le doux Œcolampade justifiait la nécessité de la discipline presque avec les même mots que le rude Calvin.» Herz, Protestantische Kirchenzeitung, 1886, p. 1173-1183; d'après DoumerGur, t. II, SENS
2 Le Mémoire de Farel et de Calvin fut adopté par le Conseil les 15 et 16 janvier 1537; A. Rocer, t. 1, p.15 et 22; H. Heyxer, Guillaume
Farel, Genève, 1872, p. 69 et suiv.: Doumercur, t. Il, p. 218 et suiv. $ À. Rocer, t. I, p. 86-93.
sant. Les pasteurs Morand et Antoine Marcourt, qui avaient été appelés à Genève au départ de Farel et de Calvin, se sentant peu soutenus par la population et trouvant la charge trop lourde pour eux, quittèrent la ville : Morand le 10 août et Marcourt le 20 septembre 1540. Il ne restait que Henri de la Mare et Jacques Bernard! Dans cette détresse, le Conseil songea à faire revenir Calvin !. C’est le 21 septembre 1540 qu'il en est question pour la première fois dans les Registres du Conseil. La décision définitive fut prise le 20 octobre en Conseil Général. On sait que Calvin, cédant aux instances des autres chefs de la Réforme, finit par consentir, non sans luttes, à accepter l'appel qui lui était adressé?. Un an plus tard, le 13 septembre 1541, Calvin, arrivé l’avantveille, était réintégré dans son poste, trois ans et quatre mois après que son exil lui avait été signifié*.
1 À. Rocer, t. I, p. 273; Herminoarp, t. VI, p. 242. — On lit dans les Reg. du Conseil : « Mardi 19 octobre 1540 (en Conseil des Deux- Cents) : Afin que l'honneur et la gloire de Dieu soit avancé, à été résolu que l’on cherche tous les moyens qu'il sera possible pour avoir pour prédicant Maître Caulvin. » Et le 20 octobre, en Conseil Général : « Pour l'augmentation et l'avancement de la Parole de Dieu, a été ordonné envoyer quérir à Strasbourg M. Jean Calvinus, lequel est bien savant, pour être notre prédicant évangélique en cette ville, et a été député pour y aller le sr Ami Perrin avec un hérault. » Hermnw- JARD, t. VI, n° 900, p. 331.
? Herminrarp, t. VI, no 901, p. 333.
$ À. Rocer, t.1, p. 302-312; Micuer Roser, Chronique, éd. Fazy, L.IV, ch. 52.