CHAPITRE PREMIER
L'eau de mer en ingestion. — Son emploi thérapeutique depuis Hippocrate jusqu’à nos jours (400 av.J.-C.-1904).
La vie est un éternel recommencement, recommencement aussi est la thérapeutique. Nous retrouvons ce que l’on a déjà trouvé, nous appliquons avec enthousiasme des remèdes que l'on prescrivait il y a vingt-cinq siècles. Ainsi en est-il de l’eau de mer!
ANTIES
De tout temps l'homme a vécu à côté des océans, en contact intime avec cet élément qu'il voulait assouplir, de tout temps 1l s'en est servi, lui qui s'est servi de tout.
«€ Quhusoa xAvber r'avhpurwov xxxx ». Ce vers de l'Iphigénie en Tauride ne reflète-t-il pas déjà les essais de cette époque? C'est Hippocrate (4) qui, le premier, a posé le problème et a fait une application thérapeutique de l'onde amère des poètes. Dans son livre Hsot Yèpov ypns10s il recommande l’eau de mer prise à l’intérieur pour les affections prurigineuses et mordicantes; mais 1l l'administre surtout en clystères. Plus tard Ce/se (2) conseille aux malades les voyages sur l'Océan ; dans sa pratique, au chapitre De dejectione, il parle à son tour de la question des lavements. Après Themison, dont nous avons vainement cherché les ouvrages, Pline le Naturaliste (3) nous atteste qu'à son époque on fait en médecine beaucoup usage des eaux marines.« Medendimodus idem et in marinis erit. Bibitur quoque quamvis non sine injuria stomachiad purganda corpora ». 1 donne même la formule d’une eau de mer artificielle et miellée qu'il nomme fhalassomel. Dans sa compilation plus ou moins bienveillante d'Hippocrate, Galien ne pouvait manquer d'accorder une place au traitement suggéré par son prédécesseur, mais il n'y ajouta aucune idée nouvelle. Alexandre de Tralles, Cælius-Aurelianus se contentent de consigner à leur tour, dans leurs immenses ouvrages, les effets obtenus par les écoles de l'antiquité. Il faut arriver à l'arabe Avicenne (4), en l'an 1036 environ, pour trouver la thérapeutique de l'eau de mer étudiée d’un peu plus près, surtout dans son action intime sur l'organisme. « Aqua salsa primo occursu facit ventrem, fluxum ventris sua virtute abrastua seu abstersiua. Sed finaliter postea restringit ventrenr propter siccitatem que est in ejus » (doc. IF, sum. I, cap. XVI).
Au xnr° siècle, Actuarius dit quelques mots de l'usage interne de l'eau salée dans ses ouvrages surtout compilés dans Galien.
(1) Hippocrate, Œuvres d'après l'édition de Foës. Toulouse, Fages, 1801. (2) Celsi, De Re Medicu, édit. Valart, 1 vol. in-12, Parisiis, 1772.
Pline, Histoire naturelle traduite en français. Paris, veuve Desaint, in-4°, 1782 4) Avicenna, Præsens maximus codex esl tolius scientia medicine. Veniliis, 1523.
Enfin, entre 1650 et 1680, les deux pathologistes allemands Rolfinck et Helwig en préconisent hautement, eux aussi, l'emploi. C'était l'époque où Pierre le Grand venait de tenter une expérience célèbre mais tristement coneluante; voulant s’assurer du pouvoir nutritif de l'eau de mer, il ordonna d'en faire ingérer exclusivement aux fils de ses matelots, telle qu'on la retirait de l'Océan. Le résultat ne se fit pas attendre ! Après une dizaine de jours les malheureux périrent presque tous. Ce triste essai eut un avantage, celui d’avoir un certain retentissement et de provoquer de nouvelles recherches non pas sur un aliment, mais sur un moyen thérapeutique naturel qu'on avait complètement abandonné au moyen-âge pour lui substituer les formules cabalistiques et les combinaisons pharmaceutiques les plus bizarres, les moins rationnelles.
En effet, dès le milieu du xvur° siècle, les publications sur le sujet ne sont plus isolées, mais se groupent, se rapprochent, se contrôlent aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne. Dans cette longue théorie de noms qui remplirait un volume, il en est un que nous devrions inscrire en première ligne, s’il ne s'y plaçait de lui-même par la date des recherches qui s’y rattachent. Nous voulons parler de Richard Russel. Déjà, en 1750 (1), cet auteur anglais étudie les heureux effets de l'ingestion de l'eau de mer dans le traitement de la scrofule. Il conseille aux malades de prendre le liquide soit pur, soit dans son électuaire d’ethiops minéral; les glandes lymphatiques ulcérées du cou guérissent, se cicatrisent rapidement. « Liquel ex sequenti curatione, quanti sit emolumenti hoc remedium in ulceribus fluxione aliqua constipatis ». En 1760 (2), il publie ses recherches qui portent cette fois sur la thérapeutique par la même méthode du scorbut, de l’ictère, des écrouelles, de la lèpre et de l’athrophie des glandes.
(1) R. Russel, De tabe glandulari sive de usu aquæ marinæ in morbis glandularum, 1190.
(2) R. Russel, À dissertation on the use of sea water in (he diseases of (he glands and particularly the scurvy, jaundice, king's evil, leprosy and the glandular consuplion. London, 1760.
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Ces deux ouvrages sont le signal d'une suite ininterrompue de travaux. Nous citerons eh Angleterre les essais scientifiques de Logan (1) (1771), White (2) (1775), Hunter (1780), Kentsch (3) (1785), Cullen (4) (1789), Latham (1791), Anderson (5) (1795). Buchan en 1804 fait remarquer que les différentes affections cutanées, irritées par les bains de mer, sont souvent guéries par l'usage interne de l’eau mafine.
Trente ans plus tard, Greenhow (6) consacre à la question plusieurs articles dans le London medical and surgical journal. Pendant cette même période Carthüser (7) (1763), Vogel (1794) et Schmidt (8) (1795), en Allemagne, poursuivaient leurs études dans le même sens.
La France, comme on le voit, restait bien arrière; mais cette apathie n'était que le prélude de recherches qui eurent bien vite rattrapé et même dépassé ce qui avait été fait jusqu'alors. A partir de 1810 les travaux se succèdent rapidement. C'est d'abord la thèse de Le François (9) (de Dieppe), soutenue en 1812. Cet auteur conseille l'eau de mer, prise en boisson, dans l'embarras gastrique, les fièvres bilieuses et intermittentes, la leucorrhée avec constipation opiniâtre, les manifestations scrofuleuses, le rachitisme, l'hydropisie. D'après lui, elle a surtout pour effet « de rendre le ventre libre et d'augmenter la sécrétion des urines », autant de moyens d'élimination des déchets de l'organisme. Le lavement, comme l'employait Hippocrate, a son rôle dans les fièvres et surtout comme vermifuge.
Dans le Dictionnaire des sciences médicales en 1814, on trouve
(1) W. Logan, Observations on the effects of sea-water in the scurvy and scrofula. London, 1771.
(2) R. While, The use and abuse of sea-water, 1175.
(3) Kentisch, An essay on sea-bathing and the internal use of sea-water, 1785.
(4) Cullen, Trailé de matière médicale. Paris, {raduclion, 1789.
(5) Anderson, À pratical essay on the good and bad effect of sea-water and seabathing, 1195.
(6) Greenhow, Plusieurs publicalions. London medical and surgical journal, 1835.
(7) Carthôser, De viribus aquæ marinæ medicis, 1168.
(8) Schmidt, De vera aquæ marinæ efficacia, Carlsruhe, 1795.
(9) L.-D.Le François, Coup d'œil médical sur l'emploi interne el externe de l'eau de mer. Thèse de Paris, 1812.
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une curieuse note qui affirme que l'eau marine est la boisson des kanguroos et même... des indigènes de l'ile de Pâques ! Je me permets de consigner cette invraisemblance à titre purement historique.
Dix-sept ans plus tard, après un travail de Mourgué en 1893, Lalesque aïiné (1) soutient lui aussi sa thèse sur la thérapeutique par l’eau de mer. Avec enthousiasme, il expose ses préférences. « De même que le mercure a prévalu dans la syphilis, c’est ainsi que l'eau de mer à l'extérieur ou prise à l'intérieur, selon les circonstances, le dispute en efficacité à tout ce que la matière médicale a de plus recommandable, dans la plupart des hydropisies générales ou partielles. et surtout dans les scrofules ». Mais, regrette-t-il, « ce moyen, comme bien d’autres, est singulièrement négligé depuis que l'on n'oppose aux maladies que la famine et les sangsues ! »
Après Lalesque, Gaudet et A ffre (1836) prescrivent l’ingestion de l’eau salée dans l'engorgement du col utérin. En 1843, Rayer fait à l’Académie de médecine un rapport sur la nouvelle méthode de Pasquier, pharmacien à Fécamp. Ce dernier venait d'avoir l’idée, pour rendre l’eau de mer plus facile à boire, de la charger de gaz acide carbonique après l'avoir préalablement débarrassée de toutes les impuretés qui rendent sa conservation si difficile et son altération si prompte.
En 1851, Joly (2) lit à la commission des eaux minérales de l'Académie de médecine un rapport favorable sur la communication de M. Monde, pharmacien à Nantes, qui propose pour remplacer l’eau de mer à distance un résidu salin et un liquide ambré provenant de l’eau-mère des marais salants.
Auber (3), l'année suivante, détermine en détail les indications et contre-indications du traitement marin. Dans son livre,
(1) F.-A. Lalesque, Sur les effels de l'eau de mer dans quelques maladies chroniques. Thèse de Paris, 1829.
(2) Joly, Rapport sur l'emploi de l'eau de mer concentrée comme agent thérapeulique. Bull. Acad. de méd., 1851-52, p. 255-260.
(3) Auber, De l’action (hérapeulique de l’eau de mer à l’intérieur el à l'extérieur, Revue de méd. franç. et étrangère, 1852, p. 928-538.
l'Officine, Dorvault (1) (1855) rappelle que l'eau chlorurée naturelle a été préconisée par A. Latour comme propre à combattre la phtisie, ntus et extra! Quoique partisan absolu des bains de mer, Aoccas (2) (1862) avoue que l’eau marime, par sa composition chimique, est un cathartique spécial qui doit, dans certaines cireonstances, compléter l’action déjà excellente des bains salés. Sicard (3), en 1873, expérimente sur lui-même l'eau de mer conservée pendant des mois dans différeuts matras et récipients. |
Après avoir rappelé que Frétaud recommande ce traitement dans l'ictère, nous arrivons au travail si plein d'intérêt de Lisle (4). Notre compatriote ne se contente plus d’administrer l’eau pure. Ayant entendu dire à Marseille que des marins en détresse et même en cours de voyage normal faisaient usage de pain à l’eau marine, il refait ce pain qu'il donne avec succès à des dyspeptiques en commençant par lui-même. Il refait aussi l’eau de mer miellée de Pline, dont il se sert chez les sujets de constitution délicate; il donne encore la formule d'un sirop et d'un élixir où entre l'élément que nous étudions. Son action se résume pour lui en une combustion organique plus active ; il ajoute que « c’est Le meilleur moyen à employer pour maintenir les éléments du sang dans leur proportion normale et l'agent le plus efficace de la reconstitution de ce liquide ». Aussi le conseille-t-il dans la convalescence des maladies aiguës, dans l’anémie, la chlorose, l’hystérie, l'hypochondrie, dans les manifestations scrofuleuses, ete... « L'eau de mer, écrit-il en terminant, est plutôt un simple agent hygiénique qui n’est utile à peu près constamment que d'une manière indirecte et par son action générale ».
C'est en 1881, au Congrès d'Alger, que, pour la première fois,
(1) Dorvault, L'Officine. Paris, Labé, 1855, p. 206.
(2) Roccas, Traité pratique des bains de mer. Paris, Masson, 1862.
(3) Sicard, Sur l'effet produit sur l’homme sain par cerlaines eaux de mer, prises à l'intérieur. Marseille médical, 1873, p. 658-670.
(4) E. Lisle, De l'emploi de l'eau de mer à l'intérieur, ele... Bull. gén. de thérap., 1875, p. 103-119.
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Bonnal (1) (d'Arcachon) préconise l'emploi des injections souscutanées d’eau de mer chez les phtisiques. Sa communication passa complètement inaperçue.
Dans la thèse de Marion (2), en 1882, la question entre plus que jamais dans le domaine physiologique. Nous trouvons là des considérations longuement étudiées sur le rôle de l’eau de mer dans l'hématose, dans les combustions organiques, dans les fonctions digestives. Nous reviendrons, dans le cours de ce travail, sur les idées que Marion développe avec autorité et sur ses recherches expérimentales.
Malgré l'abondance des travaux que nous venons de parcourir, on ne peut s'empêcher de remarquer combien a été délaissée, abstraction faite de la médication purgative, l’action de l'eau de mer sur l'appareil digestif, sur l'estomac en particulier.
Cette pénurie trop manifeste nous donna l'idée première de ce travail. Il nous parut qu'on avait trop méconnu le rôle d’un liquide essentiellement chloré sur une des principales sécrétions chlorées de l'organisme, la sécrétion gastrique. L'on verra dans le chapitre suivant comment l'étude raisonnée des travaux récents est venue fortifier notre résolution, en confirmant la manière de voir de Lisle, de Marion et la nôtre.
En achevant la partie ancienne de notre historique, nous signalerons le peu de retentissement, jusque dans ces dernières années, de ce traitement si simple, tant auprès des praticiens qu'auprès des malades. Nous n’hésiterons même pas à dire que la grande majorité l'ignorait. A quoi faut-il attribuer cet abandon qui date de plus de vingt siècles?
Quand on jettera, plus loin, les yeux sur l'analyse de l'eau de mer, on sera amené coïnme nous à comparer sa composition à celle de nos eaux minérales les plus riches. Et, en effet, cette eau est sans contredit « Le type le plus complet de la classe si nombreuse des eaux minérales salines ».
Oui, mais c'est aussi le type le plus commun. La mode réserve ses faveurs aux médicaments rares et inconnus!
(1) Bonnal, Congrès d'Alger, 1881, et Congrès de Biarrilz, 1886. (2) Marion, Contribution à l'étude. de l'eau de mer. Thèse de Montpellier, 1882,