‹ L'Eau de Mer en Ingestion dans les Dyspepsies: Son Influence sur la Sécrétion Gastrique et l'Excrétion UrinaireChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

L’eau de mer. Caractères physiques et chimiques. Définition thérapeutique. Mode d’emploi.

Avant de prescrire un médicament, il est nécessaire de bien le connaître, de nettement le définir. C'est ce que nous allons faire dans ce chapitre pour l’eau de mer thérapeutique.

CaRACTÈRES GÉNÉRAUX. — Cette eau présente d'abord des caractères généraux qu'il suffit de rappeler brièvement.

Sa densité, voisine de 1028, parait augmenter en même temps que la profondeur; suivant cette même profondeur, sa teinte varie de la transparence parfaite à l'indigo presque noir en passant par le bleu et le vert glauque. Elle est parfois colorée en blanc ou en jaune par les matières organiques qu'elle contient ; parfois aussi elle devient phosphorescente à un haut degré. Son odeur, pour ainsi dire nulle quand on la recueille au large, est plus ou moins prononcée suivant différentes circonstances dans le voisinage des côtes. Enfin, sa saveur très salée est vraiment désagréable.

DÉFINITION THÉRAPEUTIQUE. — Mais en dehors de ces propriétés et pour pouvoir servir au traitement qui fait l’objet de ce travail, l'eau doit réunir en plus certaines conditions et présenter certaines qualités. C’est alors seulement qu'elle constitue le médicament par excellence.

Il faut en premier lieu qu'elle soit naturelle. On a bien souvent müri la chimère de fabriquer cette eau de toutes pièces, tout comme on à voulu fabriquer maintes eaux minérales. Il semble que rien n'est plus facile, puisque l’on connait d'une manière complète la teneur des principaux sels dissous, mais

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l'on se heurte à une impossibilité matérielle quand on arrive au sous-groupe des corps rares. Certains ont été dosés, mais combien d’autres ont été simplement reconnus ! En admettant même qu'on arrive à ce nouveau dosage délicat, comment parviendrait-on à imiter cet état naissant des corps, ces propriétés électriques qui sont l'apanage de toutes les eaux minérales ?

D'ailleurs, Quinton (1) a démontré que tous les essais d'élevage d'animaux marins dans un tel liquide ont irrémédiablement échoué.

La seconde qualité doit être la pureté. Captée le long des rivages, près de l'émergence d'une rivière, surtout aux environs d'une ville maritime, elle est polluée par une forte quantité de principes organiques, de déchets résiduels et laisse déposer une mousse que l'on connaît, depuis Bory-Saint-Vincent, sous le nom de mucosité de la mer. Il faut donc la prendre au large, à quelques milles des côtes et surtout à une certaine profondeur, ce qui assure l'homogénéité de sa composition, la stabilité de sa densité. Le temps doit être calme afin que ne soient pas soulevées les impuretés du fond.

Jamais l’eau ne doit vierllir dans des vases de verre; elle y devient toxique. Liger aurait trouvé le moyen de la conserver, mais il n'a pas fait connaître son procédé! Nous rappellerons encore les essais personnels de Sicard, en 1873, tombés depuis dans l'oubli. On est d'accord actuellement pour n’employer qu'une eau récente; le délai de conservat:on est pour Quinton de un à huit jours pendant les mois d'été, de un à vingt jours pendant les mois d'hiver.

Enfin, remarque indispensable, il faut l'employer sans stérilisation préalable. Portée pendant quelques instants à 120° à l’autoclave, dans un récipient de verre, elle devient encore toxique. Sa saveur se modifie; son aspect tourne au laiteux.

En résumé, l’eau thérapeutique dont on se servira en clinique sera une eau naturelle, caplée au large et à une certaine profondeur par un temps calme, récente el non stérilisée.

(1) Quinton, L'eau de mer, milieu organique.

Celle dont nous nous sommes servi provient directement de la station zoologique d'Arcachon, comme celle de R. Quinton. Elle est prélevée à dix mètres de profondeur, au large du chenal, deux heures environ après le début de la marée montante. Cette eau, expédiée immédiatement à Bordeaux, nous a été fournie pour nos malades de la ville par M. Llaguet, le sympathique chef du laboratoire de matière médicale, et pour nos sujets de l'hôpital, par la pharmacie de l'hôpital Saint-André. Nous l'avons employée aseptiquement filtrée sur un tampon d'ouate aseptique, ce qui suffit à lui donner une grande pureté et ne lui te aucune de ses qualités. On évite ainsi le développement possible des bactéries chlorurophiles sur lesquelles M. le professeur Le Dantec à dernièrement attiré l'attention. Nous avons eu soin de n'employer au cours de la filtration aucun appareil ni tube de caoutchouc. Le contact prolongé de l’eau de mer avec cette substance paraît déterminer une dissolution des sels de plomb et de mercure que contiennent surtout les caoutchoues rouges. C’est à la présence de ces sels toxiques que seraient dus, de l'avis même de Quinton, les effets fâcheux que l'on aurait rencontrés dans maintes circonstances.

Enfin jamais notre eau n'avait plus de quinze jours; or nous avons effectué la plupart de nos expériences durant les mois d'octobre à février, époques auxquelles elle se conserve admirablement.

En définitive, nous nous sommes jusque-là guidé sur la technique de Quinton; mais, contrairement à ce qu'il a fait, nous n'avons jamais ramené notre eau de mer à l'isotonie organique et, même nous ne l'avons étendue que rarement. C'est dans l'étude de nos observations que la raison qui nous a guidé s'imposera d'elle-même.

COMPOSITION CHIMIQUE. — Ainsi posée et prête pour l’expérimentation, l’eau de mer présente une composition chimique très constante.

Elle est minéralisée, d'après Quinton (1), par 35 grammes

(1) Quinton, L'eau de mer, milieu organique.

environ de sels dissous pour 1.000. Le chlore et le sodium forment à eux seuls les 84 centièmes de tous ces corps dissous: 14 centièmes sont formés, à leur tour, par le soufre, le magnésium, le potassium, le calcium. : |

Ces données ne satisfont pas suffisamment l'esprit. Voici exprimés en sels, selon la méthode ordinaire, les résultats de l'analyse par trois auteurs différents.

Analyse de l’eau de l'Océan.

ELEMENTS DOSES | WURTZ REGNAULT MAKIN Chlorure de'sodianmmeln est, EU 25,10 27,00 28,023 Chlorure de-mignésinm. 2%... D o0 3,60 3.072 Sulfate de magnésium. . . . . . . ... . - 518 9" 30) 2,399 Stuifaledercalcitmne ner. Run 0,15 1,40 1,365 Ghiorure de potassium AE + 0,90 0,70 0,770 Garbonale-detcalciumente TRUE 0,02 0,03 0,129 Bromure de IN4a8hN6ésIUm. . LV. - : . traces 0,02 0,075

Nous prendrons les résultats de Makin, les plus récents et qui se rapprochent très sensiblement de ceux de Regnault.

ANALOGIE AVEC LES EAUX CHLORURÉES SODIQUES. — Comme nous le disions au chapitre précédent, il y a là une analogie saisissante avec les eaux minérales chlorurées sodiques. Les principes minéraux se trouvent même ici dans des proportions généralement plus considérables. Pour ne citer que les stations françaises (1), qui n'ont d'ailleurs rien à envier aux sources étrangères, les chiffres sont concluants si l’on fait abstraction, comme de juste, des eaux salées fortes et des eaux-mères employées en bains.

A Salins du Jura, le chlorure de sodium tombe déjà à 22 gr. 74; on n'en trouve plus que 7 gr. 04 à Balaruc, 5 gr. 23 à Santenay. Les autres principes varient dans des proportions encore plus notables.

Posozoeig. — Il s'agit maintenant de fixer la posologie de

(1) C. Lavielle, Les principales slalions chlorurées sodiques d'Europe et d'Algérie. Paris, Soc. d'édit. scient., 1894.

notre médication. De tout temps l’on sait que, prise à haute dose en une seule fois, un demi-litre et plus, l'eau de mer à un effet purgatif provoquant parfois, d’après J. Simon (1), des inflammations violentes de l'intestin et de l'estomac. Il est donc indispensable de l'employer à doses modérées.

Le François, en 1812, conseille d'en boire un verre le matin à jeun et, si le malade ne peut supporter cette quantité, 1l est d'avis de la couper fortement avec de l'eau douce. Le dictionnaire Dechambre, en 1885, donne comme dose un verre ou deux pour faciliter les évacuations difficiles. Marion donnait à ses malades de 300 à 400 grammes quotidiennement; cette quantité nous semble un peu élevée. Nous nous rangeons à l'avis de Védy et de J. Carles qui préconisent comme dose maxima 200 cc. chaque jour. +

Au cours de nos expériences préliminaires, nous avons remarqué que cette proportion de 200 cc. surprenait parfois désagréablement certains patients qui se trouvaient en butte à une diarrhée fatigante dès Le début. Il nous à paru plus rationnel d'agir suivant l'exemple des médecins de stations thermales qui pratiquent l’accoutumance par l'entraînement. C’est ainsi que nous avons essayé de donner 50 ce.; comme on le verra dans l’une de nos observations, cette quantité était trop faible. Nous l’avons modifiée et nous prescrivons actuellement 100 cc. pendant les trois premiers jours, 200 cc. pendant les onze jours suivants. Le malade absorbe pendant la durée de son traitement 2.500 grammes d'eau de mer.

La dose quotidienne est prise en deux fois : la moitié, une demi-heure avant le repas de midi et le reste, une demi-heure avant Le repas du soir. Nous évitons ainsi d’agir localement sur la muqueuse gastrique au début ou au cours de la digestion, point dont on verra l'importance dans notre troisième partie.

Le tableau suivant résume, pour chacune des quantités indiquées, la teneur en principes minéraux.

(1) L. Calvet, Des indications et des contre-indicalions des bains de mer. Delahaye, Paris, 1883, p. 18 et 51.

ÉLÉMÉNTS DUSÉS 50 gr. | 100 gr. R00 gr. 2.500 gr. Chlorure de sodium . . .. 4,401 2,80 5,60 70,05 Chlorure de magnésium. . 0,183 0,36 0,72 9,18 Sulfate de magnésium. .. 0,115 0,23 L 0,46 5,99 Sulfate de calcium. . . .. 0.065 0,13 0,26 3,41 Chlorure de potassium. . . 0,035 0,07 0,14 4,92 Carbonate de calcium . .. 0,005 0,012 0,024 0,32 Bromure de magnésium. . 0,003 0,007 0,014 0,18

Nous avons fait prendre ces doses de deux facons : pures Le plus souvent ou quelquefois coupées de moitié avec de leau d'Evian, c'est-à-dire une eau connue pour sa pureté et sa pauvreté en principes minéraux, ce qui la rapproche de l’eau distillée.

La dilution nous a été inspirée par la pratique de certaines stations autrichiennes — Aussée notamment — dont la teneur en chlorure de sodium se rapproche de celle de l’eau de mer et où l'on emploie la boisson suivant le procédé du coupage.

Chacune de ces deux indications nous paraît avoir son avantage suivant les malades que l’on traite, mais en général, comme on le verra dans notre troisième partie, l'eau pure réussit davantage et convient à la majorité des cas.

Il existe quelques rares estomacs auxquels le médecin ne peut faire accepter cette boisson saumâtre. Nous rappellerons que Pasquier a eu l’idée, pour la rendre plus facile à boire, de la gazéifier avec de l'acide carbonique. On aura recours aussi à des coupages variés pour pouvoir continuer l'usage pendant un certain temps. Les moyens ne manquent pas : le bouillon de bœuf, de veau, le biscuit, certains bonbons même, le sirop et l'élixir suivant la formule de Lisle, et surtout son fameux pain sur lequel il ne tarit pas d’éloges.

Mais, en définitive, il sera bon d’user le moins possible de ces mélanges qui introduisent des éléments étrangers et sont parfaitement capables d'entraver l'action intime de l'eau de mer.

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