‹ L'eau et le feu (volume 3)Chapitre 10 sur 14 · LEAU LT LK H.U · texte numérisé non relu

LEAU LT LK H.U

Sans empiéter sur ravenii', sans loucher à ce que j*ai raconté ailleurs d'après lui, je puis bien, réflexions faites, en revenir à notre vieux compagnon de voyages.

Place donc à Madurec ! place sur le gaillard d'avant!

Allons! heureux poète, toi, dont aucun critique chagrin n'enchaîna jamais la verve, allume ta vénérable pipe noire, et laisse aller ton imagination avec sa fumée au gré de la brise de mer !

Les matelots accourent autour de toi, tu entres en matière par la rocambole traditionnelle :

a Cric, crac, sabot, cuiller à pot, etc. »

l'kau lt Li: FEiT '24!

El tu en arrives à parler de ces trois frères, tous trois matelots, — qui partent (îe leur pays, l'un après l'autre, pour aller épouser la fille du roi!

(( Le premier, l'aîné, rencontra sur sa route une vieille vieille, plus vieille que Mathieu Salé, qui lui demanda la charité pour l'amour de Dieu; — mais lui, qui avait haie d'arriver au Louvre, ne détourna seulement pas la tête... »

Cette dureté lui portera malheur !...

« Le second frère manqua aussi de charité, en refusant de ramener dans sa chaumière la vieille vieille, qui grommela entre

ses dents :

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«' — Il n'y a pas de danger non plus que la princesse veuille de loi!... >

Le troisième est le héros du conte, il partage sa pilance et son argent avec la pauvresse; il la reconduit dans une case isolée, où il fut fort surpris de vbir...

c< Ce qu'il vit, matelots! devine, devinaille! » s'écrie Madurec en son style,

Prigent, Gestac, Bleu-de-Ciel , Biniou, Mitrouiilard , ses auditeurs ordinaires de YAlcibiade, se garderont d'émettre leur avis. Ils espèrent que le conteur va se répondre à lui-même, ils attendent en silence; mais Madurec les laisse brusquement dans l'attente. — Il a soif, il demande une corne d'eau douce ou d'acidulage; il a besoin de

reprendre haleine; il a envie de fumer sa pipe.

Ainsi, camarades, devinez si vous pouvez; choisissez, si vous l'osez, entre les hypothè-. ses les plus bizarres. ^

Madurec connaît le mérite d'une suspension au moment où Tintérêt est le plus vivement excité. — Il est conteur, romancier, feuillelonniste du gaillard d'avant; son (fei'mç, devinaille ! équivaut à la formule sacramentelle : La suite a un prochain numéro. Vienne im grain, survienne une manœuvre imprévue, ei de fait, la suite du récit pourra bien être renvoyée à un numéro, c'est-à-dire à un quart de nuit suivant.

Ce fut par un beau clair de lune et une

douce brise alisëe que Madurec entama la fameuse histoire des trois frères matelots partis de leur pays pour aller épouser la fille du roi.

Les deux premiers — comme on sait — refusèrent durement l'aumône à la vieille mendiante qui implorait leur secours; — mal leur en prit.

c( L'aîné s'enfonça dans la vase jusqu'au cou et y resta jusqu'à temps que les gendarmes l'en retirèrent pour le conduire en

prison.

« — Qu'ai je donc fait pour que vous m'arrêtiez?

» — Tu as volé, pillé, assassiné, piraté

sur terre el sur uier, nous avons Ion signalement : Yeux noirs^ nez camns^ cheveux noirsfrisés.,.

» — Ah! par exemple! ça, mon signalement, disait Taulre, mais j'ai toujours eu les yeux bleus, un nez de perroquet et les cheveux blonds, raides quasiment comme baguettes de tambour!... Auriez-vous la berlue dans votre régiment?

» Autant il passait de gendarmes, autant disaient : Yeux noirs , nez camus, cheveux noirs frisés..,

» De manière qu on le mit en prison, où il demeura e^ attendant son jugement, et 6ê disant 6n lui-mémeî •«* Loê juges vsrronl

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bien quej 'ai les yeux bleus, un nez de perroquet, et les cheveux raicles*

» Mais, clans la prison, il n'y avait point de miroir, sans (juoi Paul-le Blond se serait vu la lignasse noire comme le dessous de la grande chaudière au maître Coq.

s Le second frère , Jac(juet-Droit-en- Koute, fameux ujarcheur, ne fut pas moins puni; tous les matins, e n s'éveillant, il se retrouvait exactement au point d'où il était parti la veille; il avait beau faire des quinze et vingt lieues chaque jour, il n'avançait pas d'une semelle; — au contraire, tant plus il marchait, tant moins il arrivait.

i> A ce métier, il usa ses semelles, puis ses talons, puis S( s [leds, puis ses jambes,

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jusqu'aux genoux, de manière, qu'à la fln, il pensa en lui-même:

» — Faut qu'il y ail quelque malice làdessous!...

» Mais Malhurin qui avait partagé sa dernière galette de biscuit avec la vieille, eut la chance à contre, vu que d'une parole elle change sa cabane en une maison de cristal où il ne manquait ni glaces ni miroirs, comme tu penses, et voilà qu'elle était une belle, jolie dame, plus mignonne qu'une tourterelle du bon Dieu, le teint fleuri comme un rosier, la bouche gréée en petites dents, plus blanches que l'écume de la mer, une couronne de perles sur la tète, uno baguelte de fée à la main;

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, — Ah! fit Maihurin en la regardant, j'ai idée que vous êtes sorcière ou quasiment, qu'il dit, dit-i]j comme on dit.

)) — Tu Tas dit, mon petit; répond la fée en tirant un anneau de son doigt, un anneau d'or quelle lui donna de suite : — Voilà Mathuriujta récompense, dit-elle; ne va pas le pejdre au moins !...

» — 11 n'y a pas de danger, ma belle dame ; mais la manière de s'en servir, s'il vous plaît?...»

L'anneau est un talisman qui préserve Maihurin des dangers sans nombre accumulés sur sa route par le conteur, et finit, bien entendUi par lui faire ëpouser la fill^

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unique du roi, à la [ilus grande salisfactiou du gaillard d'avant.

Enfin, par la vertu de son anneau magique, Malhnrin délivre ses deux frères la veille des noces, rond à Paul-le-B!ond ses cheveux, ses yeux bleus et son nez de perroquet, — à Jacquet-Droit-en-Houle ses jambes et la faculté d'en user, le tout sans préjudice d'un discours fraternel dont on devine la moralité profonde.

Les fictions et les contes devaient nécessairement trouver à bord des vaisseaux une place privilégiée. Partout où l'homme souffre ou s'ennuie, il demande une dislrac* lion salutaire à la (é% du logis, à riiuaginâ^

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tion, qui calme ses [)eines en les lui faisant oublier un instant.

Le conte de bord est un bienfait; il guérit du spleen en provoquant le rire ou la curiosité. Tel pauvre diable de novice a dû, peut-être, de no point perdre courage, aux fabuleuses aventures du Prince }]i/stérieux, du vaisseau le Grand'( Jinsse- Foudre ^ de Nathan-la-FJibusle , de Pierre-Capucin, le héros du Fohd de la mer^ ou de Quatorze^ riioinme fort^ qui lua le diable d'un coup de bonnet.

A terre, non {)lus qu'à bord, ne proscrivons jamais )e conte ni le roman !... Ah! si nous étions dans un séjour de promissîon où couleraient d' s luisseaux de !ail, de

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miel et de vin des ('anarie>; si nous vivions dans un paradis de Mahomet où des essaims de houris nous récréeraient perpétuellement par kùrs pirouettes, leurs chants et leurs œillades, , - sort charmant que nous avons souhaité au dey d'Alger Ali-Kodja et même h Nabou-Xègre ou à Bricolino; — si l'abondance, l'amour ou le plaisir nous faisaient un Eldorado, où les rhumatismes et les gastrites seraient inconnus aussi bien que les massacres ; — si nous étions dans ce meilleur des niondes possibles, où l'existence entière serait un roman délicieux, — tout autre roman, par Panglosse! deviendrait un crime de lèse-bonheur et mériterait l'exil à perpétuité. Mais, hélas! la réalité n'a rien de si charmant qu'il ne soit fort doux de l'oublier quelquefois, ne serait-ce

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qu'en lisant de cbinicriques récits d'aventures.

Les commandants et les officiers de nos navires se sont bien gardés de maltraiter les contes à bord; — les conteurs sont encourages comme méritant bien de l'équipage.

Que de fois, pour ma part, j'ai envoyé offrir à Madurec, un bon verre de vin de ma table, afin de stimuler sa faconde!... Et qu'il faisait beau voir le mousse, chargé de In commission, s'avançant vers l'inépuisable conteur, son qiiart dô cambusium à la main.

(Le mot quart a un millier d'acceptions ttiarîlimesj on pourrait remplir dix pages^

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peu récréatives, avec ses definilicuis diverses. Quart, ici, veut dire vase de ferblanc contenant vingt-trois et non pas vingt^cinq centilitres. La cambuse, dont je n'essaierai pas de vous dévoiler les mystères, a ses droits de coulage sur les deux centilitres qui manquent au quart de vin pour en faire un quart de ikre.)

Notre Ganimède pénètre dans le groupe des auditeurs d'Apollon-Madurec; notre page de bord glisse à travers le Décameron des vieux et jeunes chiqueurs couchés à plat pont, accoudés sur les poulies, adossés à la muraille ou aux affûts des caronades. — Ils se dérangent un peu, ils font place au messager du gaillard d'arrière.

— Cric ! s'écrie Madurec à l'aspect du quart de vin de cambuse.

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