L*RAII TT UE FEU
trouva face à face avec un officier de marine qui le prenait au collet.
— Qu'est-ce! que voulez- vous, monsieur?... s'écriail le directeur. A moi!... au secours!...
— Je n'ai pas appelé au secours, moi!
dit Frasquila, et si vous n'aviez prudemment pris la fuite...
Les acteurs, figurants et machinistes, ameutés par Pauiette, virent leur directeur rouler sur les planches et recevoir , en se relevant , une de ces burlesques corrections que les personnages de la comédie italienne distribuent si libéralement à leurs valets.
— Monsieur, vous m'avez frappé, vous
l'kaU i:i l.F. FKU 185
me rendrez raison de cette insulte! dit le directeur au milieu des éclats de rire de sa troupe.
— Si je vous ai frappé, ce n'est pas au visage, répliqua l'officier; je vous ai Irailë en maraud !... Insulter une femme... (liez elle!... Envoycz-ruoi vos témoins à i3or(l de V Allègre, dans le poït.
Pendant celte scène tragi-comique, Frasquita Molinarès avait eu le temps de réparer le désordre de sa toilette.
Cinq minutes après, elle re( évait de l'officier de marine les communications qu'elle désiraii.
— A uion bord uiéuie , mademoib^ellc, lui
184 l'i:au et l\l fku
dit-il, j'ai appris que M. Destaillis est aujourd'hui dans rinde, sur V Eclipse, et je me mets à votre disposition pour lui faire parvenir les lettres de madame votre mère...
Frasquita combla de ses remercîmenls le capitaine de V Allègre^ qui attendit fort inutilement le lendemain les témoins du directeur, dont il n'entendit plus parler.
N'omettons pas, toutefois, quelques mots en faveur de Joachim Boulnègre. — A la porte de son domicile, en revenant du théâtre, il fut, pour surcroît d'infortune, attaqué par un inconnu vigoureux, qui le rossa de main de maître. — I /on doit reconnaître à cet exploit nocturne l'ex-aidemachiniste Bergami , qui vengea peut-être,
l*1':ac lï w. F RU i«S5
en cette occasion, deux injures pour une.
Après avoir passé quinze jours au lit, le pauvre Joachim ayant appris le départ de V Allègre, ne fut peut-être pas trop fâché de n*avoir de témoins à expédier chez personne; mais, en revanche, il eut recours h. un avocat des plus retors pour intenter a Frasquita Molinarèsun procès qui raitl3ientôt tout Marseille en rumeur :
Attendu que la» demoiselle Molinarès , usurpant la qualité d'artiste chorégraphique, alors qu'elle n'avait de sa vie dansé sur un théâtre , avait abusé de la bonne foi du sieur Joachim Boulnègre, en se faisant annoncer à lui comme la plus renommée des danseuses de la Péninsule ; — Attendu qu'à l'aide d'une fausse qualité, elle avait entraîné ledit Joachim Boulnèj^re à consen-
INfl l'i;aii kt i.k Ftu
tir un traité onéieux pour la direction du théâtre de Marseille; — Attendu qu'il y avait eu fraude, caplation , tiomperie, mensonge , dol , etc.. etc.. etc., — M. le directeur réclamait la rupture du susdit traité d'engagement, item le règlement à Tamiable des émoluments justement dus à une débutante de mérite , item la restitution des cinq sixièmes des sommes payées (en cavant au minimum et pan approximation, eu égard à l'article précédent), etc., etc.... Et, à défaut (le la restitution immédiate des sommes indûment perçues , un jugement condamnant ladite demoiselle Molinarès à continuer son emploi sur le théâtre de Marseille, jusqu'au parfait paiement des avances extorquées par elle à la faveur d'une véritable escroyiH rie... etc.. elc... elc...
i/kau kt LK Fl«U 187
Une avalanche de papier timbré fondit un beau matin dans le domicile de la danseuse.
L'avocat de Boulnègre, adï'oit faiseur, n'avait d'autre désir que de plaider une affaire scandaleuse; peu soucieux au fond du gain du procès, il berçait le cupide et rancuneux directeur de Tespoir qu'il tiendrait bientôt Frasquita pieds et poings liés, sans lui verser un centime. Provisoirement, et en attendant l'issue du procès, il lui conseillait de ne plus payer d'appointements, conseil suivi à la lettre et qui eui pour conséquence que la Frasquita refusa de jouer.
Le directeur, passant outre, mit son nom sur l'afïîche.
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La saile se remplit; le public deaianclait h cors et à cris la danseuse.
Boulnègre envoya déclarer au public que mademoiselle Frasquita , par on ne sait quel caprice, me'connaissait ses ordres.
Une rumeur formidable éclate à ces mots, on lance des projectiles au régisseur, on brise les quinquets et le lustre, on envahit le théâtre; — puis on se porte en masse sous les fenêtres de la Frasquita.
Comment apaiser une populace méridionale, loquace et turbulente?
Cependant un homme qui garde la porte des dames Molinarès, parvient à faire enlendie à quelques gaillards furibonds, que le directeur^ le jour même, a refusé de
LfXX) l^T I.I' F tu iS'}
payer son premier sujet. Il ajoute que aiaclame Molinarès, la mère» est 1res sérieusement malade.
— Nous voulons en être sûrs! — montons!...
— Venez! dit Bergami.
Frasquila paraît à son balcon.
On veut la porter en triomphe jusqu'au théâtre.
I.a force armée survient; le rassemblement se dissipe; mais le lendemain^ quoique le nom de la danseuse ne soit plus sur l'affiche, le tumulte recommence. Celte fois, le public mieux renseigné, demande le directeur.
iOO l'eau it lk feu
Joachini Boulnègre n'ose affronter la furie de la foule. Nouveaux désordres, nouveaux dégâts; on se précipite vers la demeure du directeur, ses vitres sont brisées a coups de pierres.
La garde et les gendaruies arrêtent cent personnes.
Les tribunaux de commerce et de police correctionnelle, retentissent comme le tribunal civil du nom deFrasquita Moîinarès. Les journaux soufflent le feu de la discorde.
L'autorité intervient. Par ordre supérieur, la première danseuse est contrainte à réparai tre sur la scène.
Joachim Boulnègre croit le moiuent
l' l'Ali îi m: VI V 10 1
venu de prendre sa revanche. Une cabale formidable a élé secrèlement organisée.
Une salve de sifflets accueille Frasquila ; elle va tomber évanouie quand le public se soulève contre les agents du directeur.
Force est d'applaudir a outrance.
La victoire reste aux ad nirateurs passionnés de Frasquita; et à dater de cette rentrée commence pour elle une nouvelle série de succès.
Déboulé de toutes ses demandes, condamné sous tous les rapports , Joachim Boulnègre est cassé aux gages par le conseil municipal ; mais, hélas! Frasquita n'est plus maîtresse de ses actions. Elle se doit sans merci à son terrible protecteur le pa-
Vdl l'eau l'T Li: FF.n
clia aux mille lêlcs, le public qui ne jure plus que par elle.
Et cependant tant de crises ont augmenté rapidement les souffrances de madame Molinarès dont les forces s'épuisent à vue d'œil. Alors même que sa fille obtenait triomphes sur triomphes, la pauvre femme se mourait.
Nous ne dirons pas ce que devint le glol'ieux Joachim Boulnègre après sa malencontreuse croisade contre notre héroïne.
La courte peinture que nous avons faite de son caractère et de ses talents, suffît pour quie nos lecteurs soient sans inquiétudes sur l'avenir d'un si parfait honnête homme. — 11 dirige ou dirigera, qu'on se garde dVn douter !
l'iîAH KT LK IKIT 10"
Quant h son avocat, Tesprit qu'il déploya dans ses plaidoieries la posé au premier rang; il a plaide', plaide et plaidera jusqu'à extinction de voix ou de chicane.
Ayant, pendant et après.
Mille fois couronnée chaque soir, Frasquila Molinarès passait les jours et les nuits au chevet de sa mère, avec un infatigable dévoûment filial.
— Au norn du ciel, lui disait-elle, ne
190 l'kau i:t lv. feu
vous laissez point abattre: quelques mois encore et, je vous le. jure, nous quitterons ce pays...
Madame Molinarès souriait tristement, embrassait et bénissait sa fille ; le mal empirait toujours.
Les succès de la jeune danseuse ne l'avaient pas fort enrichie, l'aisance qui remplaçait la misère était loin d'être la fortune, la part énorme qu'elle donnait à Bergami sur ses émoluments, et les frais dispendieux de ses divers procès la mettaient dans la nécessité de continuer à paraître sur le théâtre. D'ailleurs un engagement formel la liait encore; enûn, elle avait recouvré l'espoir de revoir Destaillis.
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Elle lui avait écrit dans Tlnde de nombreuses lellros où elle ne lui cachait aucun des événements de sa vie.
— Il est généreux, disait-elle, il ne partagera pas les préjugés du vulgaire. Il sera louché de ma constance. Il m'aime toujours, il me délivrera... Il m'épousera'...
Si la jeune fille exprimait quelqu'une de ces pensées en présence de sa mère, là malade hochait la tête ou même murmurait amèrement le mot fatal de Bailadora*
Frasquita découragée passa ainsi plusieurs mois à recueillir les hommages d'une foule enthousiaste et à pleurer à côté du lit de sa mère mourante.
— Mon enfant, disait parfois la noble
VJH • lV.au i.t le fku
veuve, les illusions lueul, les déceptions sont plus cruelles que Tesclavage, je meurs pour avoir eu trop de confiance dans la loyauté des hommes... Écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.-
Frasquila, fondant en pleurs, promit de se conformer à toutes les volontés de sa mère.
— Prépare-toi courageusement, ma fille, aux dédains de Destaillis... Il ne répond pas à tes lettres... , '
— Mais il n'a pas eu le temps d'y répondie, mamère; il ne les a peut-être pas uiênie
reçues...
— Point d'illusions... sa famille est in-
l'eU! Î'T i,e kku 190
flexible comme l'eût été la mienne autrefois...
— Vous me défendez donc d'espérer...
— Je veux que si, par la permission de Dieu, tu rencontres jamais un homme de cœur capable de t'offrir sa main et son cœur, je veux que, rcnonçani de toi-même aux vaines promesses de M. Destaillis, tu acceptes sans hésiter un seul instant.
Frasquita nosa plus opposer de résistance, et, plus triste qu'elle ne l'avait été de sa vie, elle prit le chemin du théâtre, car l'heure de la représentation approchait.
Cependant VHudson avait fait son voyage annuel, il avait char.r:é h New-York pour
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Smyrne, longé prudemment les dangereuses côtes barbaresques, et touché barre à Smyrne où eut lieu la liquidation de la maison de commerce dirigée par Peters Jackson, neveu du capitaine Saunder. — A Smyrne, le trois-mâts américain prit un chargement pour Marseille; puis, pour la dernière fois, il franchit TArchipel illuminé par les brûlots vengeurs des Hellènes.
Le capitaine Saunder, sa femme et leur neveu Jackson se rendirent au théâtre lorsque leur cargaison eut été renouvelée suivant un vieil usage.
— Après-demain, au plus tard, nous prenons le large pour notre chère Amérique, d'où je ne bougerai plus, s'il plaît au ciel !
disait madame Saunder en s'asseyant dans sa loge. Depuis le récit des aventures des dames Molinarès, mes bons amis, je vous déclai'e que j'ai en liorreur Ja met el hs vaisseaux de guerre; je ne veux plus voir d'eau ni de feu que dans mon ménage ..
— Je regrette beaucoup, moi, dit Pelers Jackson, de n'avoir jamais connu mesdames Molinarès.
— Nous pourrions relâcher a Algésiras ! dit le capitaine Saunder en souriant.
— Non ! non !... a New-York ! à New-York ! sans retard ! s'écria sa femme. Du reste, ces dames ne sont probable;i;ent pas retournées dans leur pays. Mademoiselle Fras-
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quita devait épouser un officier de la marine française...
— Hum ! fil le capitaine Saunder.
Quand la première danseuse parut — au milieu des hUrras passionnés de la foule, trois exclamations britanniques, diversement accentuées, se firent entendre à la fois :
— Ho ! s'écria Saunder.
— Elle! s'écriait sa femme.
— Goddam ! fit plus fort un élégant dandy, qui eut grand tort de ne pas avoir su maîtriser son étonnement et sa joie. Sa maladresse attirait sur lui l'attention du plus exact des abonnés du théâtre, ci-devant niacbiiiisle, matelot, baleli* r, conlrcbm-
^li-z
dier et avenlurier, c'est-à-dire Bergauii le Maltais.
— Ho! elle !... Qui donc? demandait Pelers Jackson a son oncle et à sa tante.
— Frasqiiila h..
— Frasqnila, la danseuse... eh bien ?...
— C'est elle-même, notre passagère, mademoiselle Molinarès.
Le silence s'était rétabli, quand Pelers Jackson, fort surpris à son tour, fît entendre une quatrième exclamation non moins sonore que les précédentes.
— Silence ! cria le parterre
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Frasquita reconnut ai même instant, dans leur loge, M. et madame Saunder.
— VHudson! à Marseille!... se dit-elle, et je l'ignorais!... Dès demain, j'irai à bord!...
Frasquita, chargée de couronnes, rentra chez elle toute tremblante, ce soir-là; elle avait quitté sa mère plus gravement malade que jamais; elle avait été suivie par un cavalier, qui essaya deux fois de l'accoster en chemin.
Le domestique, qui accompagnait la jeune danseuse, dut se retourner plusieurs fois et brandir un menaçant gourdin. L'étranger, enveloppé dans un long nia^itéau i Tespa-
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gnole,4iV)Siî point s'approcher, mais ne cessa de marcher à quelques pas.
Quand Frasquita fut entre'e dans la maison, il resta devant la porte, et s'y promena quelque temps avec une agitation extraordinaire. — 11 était observé, à son tour, par un autre homme sorti du théâtre en même temps que la première danseuse :
— M. Edouard Broughley a Marseille î pensait Bergami en portant la main à la poignée d'un coUello qu'il avait toujours sur lui par un reste de mauvaises habitudes; M. Edouard Broughley, qui s'avise de suivre Frasquita Molinarès! Per jBacco/ je veille!... qu'il prenne garde à lui ! ...
En apprenant que VHudson était à Mar-
îOG l'hau et lk feu
seille, madame Molinarès tressaillit de joie :
— Ma fille, dit-elle d'une voix entrecoupée, un asile t'a été offert sur le navire du capitaine Saunder, accepte-le !... saisis l'occasion!... abandonne le théâtre, je t'en prie... car bientôt ta mère ne sera ; lus pour te garder... Si tu ne trouves point de protecteur, ni de soutien après moi, retire-toi dans un couvent... Je meurs avec le remords d'avoir cédé aux tentations de la misère...
— Ma mère! répondait Frasquita en pleurant, votre fille vous r>béira... vous Tordonnez, je renonce au théâtre, soyez sans crainte, vos volontés sont sacrées!...
Une perle s'ouvrit; Edouard Broughley,
introduit sans doute par quelque valet gagné à prix d'argent, osait pénétrer chez Frasquita.
Il s*y trouva en présence d'un lit de mort; il recula devant les regards ternes et fixes de madame Molinarès:
— Arrière! mauditl... dit la mourante d'une voix étouffée...
— Vous, ici!... s'écria Frasquita... C'est vous qui avez causé tous mes malheurs^ tous, jusqu'à la mort de ma mère!
Frasquita parlait encore, lorsque Bergamî se jeta furieux sur le capitaine Edouard Broughley, et lui enfonça son coltello dans le cœur.
208 hv.wi i:t ÎJ-: fku
l^'adaale Molinarès jeta un grand cri ; elle était moi' te.
Fiasquita courut à elle et Teuibrassa en pleurant.
Des cris : à l'assassin! se firent entendre.
Bergarni fut arrêté tandis que les serviteurs de la maison emportaient le corps d'Iùloiiard Broughiey. dont le tour d'Europe avait commencé par l'enlèvement de Frasquila Molinarès, fiancée de Destaillis.
Nous venons de raconter, d'après le capitaine Destaillis, lui-même, ce qui se passa à Marseille, avant, pendant et après la dernière représentation théâtrale, donnée par rhéi'"ïne de ce récit.
l'kaU IT Lli lEU 201)
Que nos lecteurs daignent à présent se reporter à notre prologue — et Fauteur de col ouvrage pourra dire :
« Onze heures du soir sonnaient à notre bord, sur la baie de Gibraltar, lorsque notre capitaine raconta rapidement — comme je viens de le faire moi-même, — ce lugubre et sanglant chapitre de Thistoire de Frasquita.
» Nous attendions la suite, elle fut plus brève encore. »
Il H
Bon Toyas^e !
Le capitaine Destaillis, devenu fort sérieux, ajouta pour répondre à nos questions :
• Six semaines après la mort de madame Molinarès, la frégate sur laquelle je revenais de rinde, se croisa au large avec le gros
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trois- mâts marchand américain YHudsou.
J'étais de quart. Tout à coup, je poussai un cri de joie; un cri d'espérance répondit au mien :
» — Frasquita!...
> — Destaillis I... . %
> Je me tournai vers notre commandant:
» — C'est ma flancée !... Frasquila !... mes amours !... Permettez que nous mettions en panne et que j'aille à son bord...
» L'Jhidson, à la prière de Frasquila, avait masqué ses voiles; on s'y apprétaii à me recevoir ; mais le commandant me répondit avec humeur :
l'kau kt le ri:u 215
» — Vous devenez fou, monsieur Destaillis!,., Depuis quand un bâtiment de guerre français met-il en panne pour d^'s afli ou relies?...
» Je m'emportai.
» ]JIlndson était encore en vue, que moi j'éiais aux arrêts dans ma chambre... — Bonsoir, messieurs!... »
A ces mots, le capitaine Destaillis nous quitta brusquement.
— Et après?... s'écria Tétat-major tout d'une voix.
— Après?... rien!... Puisque le capitaine est resté garçon, dit le commissaire de notre bord. Frasquila sera allée à New-
214 lVaU 1T LR FRlî
York avec M, ot madame Sauncler, et sans doute elle s y est mariée...
— Avec M. Peters Jackson, ajouta Je chirurgien-major, c'est évident. Que diable voulez-vous? Il lui fit la cour pendant la traversée?... I/a\enlureuse Frasquita est aujourd'hui mistress Jackson, elle a pris du ventre, et est estime e par ses voisins et voisines comme mère de six garçons et de douze filles.
— Fi donc, docteur !... Ahî que vous êtes bien du service de santé !
— Dame! j'aime les dénoûments heureux; ce Peters Jackson, que le capitaine a nommé deux ou trois fois, devait, de toute éternité, épouser une sauteuse...
l'kau if Li- riai ,2\o
L etat-major entier riait.
— Eh bien ! dis-je, moi, je suis persuadé que rhistoire ne flnii point là !
Le lendemain, selon la promesse de notre excellent capitaine, nous fûmes autorises, à nos risques et périls, à passer la nuit à Gi- Graltar.
— Allons à la recherche de Frasquiia Molinarèsî disions-nous en partant.
>]alheureusement les relâches se suivent sans se ressembler; nos aventures n'eurent rien de bien saillant ; et aucun cas de force majeure n'ayant forcé notre navire > appareiller durant la nuit, nous revînmes tout simple icnt a bord le lendemain matin.
210 L*É-\i: El Ui FKU
Huit jours après, en mer, par une de ces belles veillées d'hiver qui font la Méditerranée d*un bleu si sombre et les étoiles si brillantes, j'accostai le capitaine Deslaillis avec rintenlion bien arrêtée de lui reparler de Frasquita Molinarès.
1 /avait-il revue ? avait-il jamais eu de ses nouvelles ? Lui avait-elle écrit depuis leur dernière rencontre en mer? Qu'était-elle devenue à bord de VHudson, monté par master, mistress Saunder et leur neveu Jackson? Enfin Bergami, après avoir assassiné Edouard Broughley, avait-il été puni comme il méritait de l'êire?
Loin de répondre à mes questions avec sa cordialité ordinaire, le capitaine Destaillis me dit brusquement :
— J'ai eu grand tort, l'antre soir, de livrer h voire curiosité, l'histoire de ma vie et de mes tristes amours de marin î... Quand je rentrai dans ma chambre j'étais mécontent de moi ; je me reprochai ma légèreté au début et plus encore mes confidences de la fin. Vous riez, depuis, à mes dépens; les malheurs de Frasquila fournissent matière aux plaisanteries de tout l'état-inajor.
Je voulus nous justifier, j'y perdis ma peine, et n'arrachai que de rares lambeaux de phrases au capitaine Destaillis.
— Oui, j'ai revu Frasquila... Oui, je sais ce qu'elle est devenue... Mais que vous importe ? je ne retomberai pas dans ma faute de l'autre soir...
2i8 i/kMT VT IK Flsll
Le capitaine me dit pourtant encore que Bergami avait passé quatre ans au bagne, et en avait déserté suivant son habitude...
— Mais ce Be gami^, deinandai-je encore, a-t-il aussi revu mademoiselle Molinarès?...
— Brisons là.,, interrompit le capitaine, vous avez mes ordres pour la nuit, bonsoir!.,.
J'achevai mon quart en forgeant nh dénoûment imaginaire aux aventures véridiques de Frasquila Molinarès ; mais la fiction ne doit pas trouver place dans ces pages; je n'y inscrirai que les propres paroles du capitaine Destaillis qui me fit attendre plus que n'ont janiais attendu impatients lecteurs de feuillelon.
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Jusqu'à notre arrivée à Toulon, je n*osni lui reparler de sa belle Frasquila ; peu après, il quitta le commandement de notre vapeur; nous, nous partîmes pour Alger sous les ordres d'un autre lieutenant de vaisseau.
Or, il y avait bien huit ans de cela, lorsque, uie liouvant à Brest, j'appris que le capitaine de vaisseau Destaillis, comm.andantla Surveillanie, venait d'y arriver. J'allai lui faire ma visite. Le digne navigateur, qui n'avait pas trop vieilli, m'accueillit avec une cordialité charmante, et sans se faire prier, me parla presqu'aussitôt de Frasquita Molinarès, en homme rempli de son sujet.
Racontons d'après lui.
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Lorsqu'à son retour de l'Inde, olanl encore enseigne, il rencontra en nier Ylliidsoii deniaster et de niislress Saunder, lorsqu'il aperçut la jeune Espagnole, elle tressaillit de joie, elle l'appela, elle se crut enfin au terme de ses vœux. Hélas ! le fiancé, mis aux arrêts par son commandant, dut immédiatement quitter le pont. Frasquita espéra longtemps qu'il reparaîtrait; deux fois elle crutquela frégate française mettait en panne; mais la frégate poursuivit sa route,' el Destaillis ne se montra plus.
— Il a renoncé à moi !... il en aime une autre, sans doute, l'ingrat!... murmura la jeune fille en fondant en larmes. Ma mère! ma pauvre mère! ah! vous n'aviez que trop raison!... il méprise la hailadora, lui aussi!...
l' l'A II i:t if. Fi'U 221
PciU-ètre même n-l-il ri de mes infoi Unies.
M. et madame Saunder, M. Pelers Jackson surtout, prirent à lâche de consoler la jeune passagère. Notre chirurgien-major n'avait pas tout h fait lort dans la baie de Gibraltar. PVasquita Molinarès devait, peu après Tarrivée à Ne\N-York, prendre le nom recommandable de Pelers Jackson.
De son côté, à peine arrivé en France, Destaillis qui n'avait encore reçu aucune des lettres de Frasquila, prend des informalions , court à Marseille, puis à Toulon; Bergami était alors au bagne. — Non moins jaloux de l'enseigne français que du capitaine anglais Edouard Broughley, dont l'assassinat était cause de sa condamnation aux travaux forcés, Bergami se garda bien
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de dire que Frasquita Molinarès était demeurée fidèle à ses serments.
A Nantes, les parents de D'estaillis lui déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais à son union avec une danseuse dont la fuite avait été fort diversement interprétée.
Malgré tout cela, le jeune officier écrit à New-York ; sa lettre, confiée et recommandée au correspondant marseillais du capitaine Saunder, ne peut manquer d'être remise à Frasquila. - Du reste VHudson refera sans doute son voyage annuel.
LHudsoti revint, mais commandé par un autre capitaine que M. Saunder, qui renonçait enfin à la navigation.
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Les destinées maritimes de Destaillis ravalent emporté, sur les entrefaites, dans la mer des Antilles.
Six ou huit mois a[)rès, à la Martinique, un paquet dix fois timbré aux États-Unis et en France, lui fut euûn remis; il l'ouvrit en tremblant; il ne put en achever la lecture sans jeter un cri d'indignation.
Frasquita était mariée avec le neveu du capitaine Saunder qui, n'ayant reçu la lettre de Destaillis qu'après le mariage de la jeune fille, et devinant son contenu par quelques mots du correspondant marseillais , avait pris sur lui de ne pas la remettre à mistress Jackson. Il la renvoyait cachetée par mesurée de prudence :
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« Je n'ai point voulu risquer de jeter le trouble dans l'intérieur de mon neveu et de ma fille adoptive, écrivait-il. Je vous conseille donc, je vous prie en grâce et en honneur, de renoncer à des relations désormais brisées sans retour... »
Destaillis, tout désolé qu'il était, suivit le sage conseil de M. Saunder; mais quelques années après, la frégate la Pandore, dont il était lieutenant, vint s'échouer au bas de la Chesapeak.
De Norfolk, de Portsmouth, d'Hampton, de toutes les villes voisines, on accourait pour voir la frégate française. La foule ne cessait de s'accroître; pendant trois jours le rivage se couvrit de nuées de spo( lateurs.
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Le troisième jour, au moment où à la faveur de la grande marée, Tëquipage de la frégate désengravée, se hâlait et la remetlait à flot, aux applaudissements de la mulliiude. Destaillis aperçut tout à coup une femme dont Taspect le bouleversa.
Il peut cette fois courir à elle. — Par un heureux hasard, il la trouvesans son mari qui vient de s'éloigner. — Une explication franche justifie, mais trop tard, les deux fiancés.
— Destaillis, dit enfin Frasqùita, en essuyant ses larmes, je n'oublierai jamais nos fiançailles et votre amour!...
— Moi, répondit ToCBcier, je ne me marierai jamais puisque vous n'avez pu être à
Ji 1^
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moi.... Espérance, souvenir ou regret, votre pensée aura rempli toute ma vie !...
La Pandore ramena Destaillis en France, il commanda plus tard notre vapeur, fit diverses campagnes et obtint deux grades. A son retour de la mer du Sud avec la Sémillante^ une lettre de Frasquita lui avait été remise :
c( Elle était veuve et millionnaire. Elle possédait à Hampton une manufacture magnifiquCj dix maisons et un immense espace de terrain cultivé. Elle n*avait pas d*enfants et lui offrait sa fortune avec sa main. »
Destaillis était résolu à se rendre aux vœux de sa fiancée d'autrefois. — A défiiut
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d'un mariage d'amour, il allait finir par un mariage d'argent et de raison.
Je fis à mon ancien capitaine tous les compliments de circonstance, en lui souhaitant un bon voyage pour les Étals-Unis d'Amérique, mais je ne pus m'empêcher de penser que le dénoûment final des grandes aventures de Frasquita AÎolinarès était d'une simplicité bien bourgeoise!...
Voilà comment finissent les romans du gaillard d'arrière; il n'y a de vraie fantaisie maritime que sur le gaillard d'avant ;là les héroïnes ne vieillissent pas, les captives échevelées, les passagères , les prisonnières de forbans, les danseuses, les princesses ne
228 l'eau et lr ruu
se transforment jamais en veuves héritières (l'une usine et touchant les loyers de dix maisons. ^
Au gaillard d'avant la palme et la couronne!
Ah! si je n'avais cent bonnes raisons pour modérer mon envie, quels emprunts je ferais maintenant à l'excellent Madurec, l'inépuisable conteur de la Bellone et plus tard de VAlcibiade,
Combien le titre formidable de ces deux volumes serait mieux justiGé, si je me lançais hardiment sur ses traces en insérant,
'ci même, une de ces histoires bizarres qui faisaient nos délices à bord.
UEau et le Feu jouent toujours les premiers rôles dans les contes archi-fantastiques de notre profond Maduree. La mer et l'enfer, le vieil Océan et le grand diable Satanas sont aux prises dans les trois quarts de ses récits, dont j'ai donné plus d'un échantillon h mes lecteurs fidèles, à ces amés et féaux compagnons que n'effarouche pas le langage inculte et coloré des hôtes du gaillard d'avant. Si, Maduree aidant, je reproduisais ici le rond de la mer, par exemple — comme je l'ai fait dans mes QUARTS DE NUIT — OU si je ne réservais pour un autre ouvrage de longue haleine sa grande histoire de ïOmbrè d'un navire — ji
r?)0 l'ï'Au m lk feu
ne craindrais pas de arentetidre dire par de farouches censeurs, que j'ai fait de vains etforts pourparler convenablement de lEau-et du Feu, etje ne serais pas exposé à la raillerie des mauvais plaisants qui me crient déjà que tout mon feii est tombé dans Veau.
Telle est pourtant la règle oïd inaire en fait d'amours fussent-elles mille fois plus brûlantes que celles de Frasquiia...
MaisBergami?...
Fusillé comme pirate sur le bossoir d'un croiseur anglais, périt-il par l'eau et par le feu? on ne saurait guère le dire, car — un journal que me communiqua le héros de cette histoire, ne m*a point suffisamment informé des détails de sa fin tragique.
1 'eau IT lu l'KU ^174
Concluons, en affirmant cViine manière solennelle, que l'hiver dernier, au foyer de rOjéra, je saluai profondément M. le contreamiral Destiiillis et madame D(^staillis, sa femme, qui fut si chère, en 18i^ aux dilettanli de Marseille sous le wom de Frasquila l'Andalouse.
Et sur cette conclusion qui ne laisse à désirer aucun renseignement , qu'il nous soit permis d'épiloguer à notre fantaisie.
Fassent les puissances du l' eu et de l'Eau, les salamandres et les ondines, les Néréides, les Euménid^ s et les neuf muses pardessus le marché, que cette fantaisie soit aussi la vôtre.
>olre grave histoire est achevée :
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Sir Edouard Broughley, digne fils de son père, est mort et enterré: que la terre lui soit le'gère !
Le capitaine Vertucci, dit Moussalem, a sauté dans le bouquet d'un superbe feu d'artifice; que les flammes du Bengale le réchaufl'ent !
Le dey Ali-Khodja, est au paradis de Mahomet, à moins qu'il ne soit ailleurs, et il voit danser les houris du septième ciel si nos vœux pour lui sont exaucés.
Ne parlons plus du pauvre Bergami que son coltello maltais ne préserva point d'une fin lamentable; mais souhaitons à M. le cotttre'^amiral Deslailîis et à sa compagne
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une postérité cligne de leurs innombrables niériles.
Que leurs enfants, pelits-enfants et arrière-pelits-enfants, baptisés par l'eau , soient a jamais enflammés du feu sacré qui fait les hardis navigateurs et les vaillantes héro ïnes! que les quatre éléments leur soient propices! Je le désire de tout mon cœur.
Qu'Alger reste à jamais possession française.
Que la Grèce et la Turquie s'embrassent sur les deux joues ; que la Russie voie fondre ses neiges par un soleil napolitain; qu'elle cueille des oranges sur les monts Ourals et du raisin muscat Viut envli'onsd'Archàngei I
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que la Nouvelle-Zemble devienne un séjour de délices et la Sibérie un second Eden qui fasse perdre aux Cosaques Tenvie de se loger à Conslantinople, el de prendre leur quartier d'hiver dans les Indes Orientales!
Bref, que le monde entier vive en paix et en joie, afin qu'il soit permis de rire à ventre déboutonné sans que personne vous jette la pierre !
Quant à vous, chers lecteurs, nos vœux les plus tendres vous sont dus. Pendant l'été, que l'eau la plus limpide rafraîchisse votre vin et qu'elle airose le jardin où vous nous lirez, complaisamment étendus sur d'épais et moelleux gazons; mais, pendant l'hiver, que le feu pétille joyeusement dans votre cheminée, tandis que vous parcourrez ces pages badines.
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Enfin, enfin, permettez-nous de nous souhaitera uous-mêinequela Fantaisie vous soit agréable !
Vive la vieille gaîté gauloise, et périsse l'ennui où se noient les pédants! A tous les diables les envieux et les cuistres dont la bile calcine les entrailles ! Ce n*est ni pour ceux-ci, ni pour ceux-là que nous avons conté les aventures de Frasquita Molinarès à travers l'Eau et le Feu. Ce n'est ni pour ceux-là, ni pour ceux-ci que nous allons épiloguer encore, bien que nous n'ayons plus un mot à dire de nos personnages suffisamment ballottés, ce nous semble, dans les vingt-quatre chapitres précédents.