LKAU KT LK VIV
— Crac! repartit l'aiulitoire.
— Un quart (!e vin dans mon sac.
— A la santé de l'officier! un temps, trois m'^'iv(nnents, action!... ni vu ni connu je tembi ouille, ça ne me donnera pas des grenouilles dans mes gargouilles I...
Le mousse, à ces mots, reçoit le qunrtde ferblanc vide et net, et peut-être, à la faveur de son message, parviendia-t-il à se blottir dans qu"! jue coin assez près du narrateur pour recueilli)' un fragment de l'histoire de Sans-Peur, au sujet duq;:el, nous enseigne Madurec, le roi dit à la reine:
4 — Pareil h Sans-!-eur, il n'y a pas ; le » tremblement peut se mettre dans le ciel,
L EAl' liT LL IKlî -2jO
» sur la terro, dans la mer, tout jaitout !...
» Le vent, le feu, le diable, la mort, le ton-
)) nerre à la voile peuvent aller le trouver,
> il ne sourcillera pas!... c'est connu, c'est
» prouvé ... h [)reuve... »
A preuve toute l'hisiolre de ce fameux Sans-l*eur qui fil comme Ulysse et le pieux Enée une descente aux enfers...
L*eau et le feu sont de la partie, j'espère ; après avoir navigué sur l'Océan le plus orageux que puisse imaginer ufi maître en l'art de conter des contes à bord, Sans-Peur navigue à travers les flammes infernales, d où il rapporta une corne du grand diable, M. Satan-Lucifer...
a — Qui, du depuis, n'en a plus que deux
» au lieu de trois comme auparavant. Et » celte corne, Sans-Peur la planta au mi- » lieu de la mer où elle fume toujours, » e'tant, soi-disant, l'île du Feu... proche » Saint-lago de la Praga, que nous avons
• vue — pas plus tard que ce matin. »
— Bah! s'écrie Biniou Tun des auditeurs de Madurec, Tîle do Fogo est la corne du milieu du diable?
— u C'est clair, puisque le diable n a plus » que deux cornes à son chapeau à trois- » cornes, et que, par la même occasion, » tous les chapeaux à trois cornes se sont » mis à sa mode et nen ont plus que deux,
* de manière qu''on les appelle chapeaux à » claque, rapport à la claque que Sans-Penr
l'eai: liT u. nu 'i^jl
» donna au diable pour lui arracher sa » corne du front!... »
La déuionslralion e?l d'une telle évidence, le fait Uio semble d'une authenticité historique lellenicnt incontestable que personne, j'en suis bien sûr, ne le traitera d'invention romanesque, ni de fiction fabuleuse.
L'île do Fogo est bien au sud des îles du Gap- Vert, — ceci est géographique.
Sans-Peur est le surnom d*une foule de héros; s'agit-il ici du chevalier Sans-Peur et sans reproche, de Jean Sans -Peur, le duc de Bourgogne, de Richard Sans -Peur, le duc de Normandie , ou de tout autre priiice, guerrier ou aventurier célèbre?
Il 17
258 l'eai; ut lk feu
s'agit-il (le l'un des frères Pizarre dont le nom en espagnol signifie Sans-Peur? — Madurec oublia de nous l'apprendre.
L'existence du diable est une vérité.
Les descentes aux Enfers sont des faits certains depuis Hercule, Thésée, Pyritboiis et autres anciens, jusqu'à Henri IV, si toutefois la Henriade n'est pas un roman.
Quant aux chapeaux à trois cornes, tout le monde sait qu'ils n'en ont que deux.
Ainsi, malgré l'obscurité chronologique de la biographie de Sans-Peur, cette biogi^aphie est de Thistoire, im peu enveloppée des ténèbres qui entourent les commencements de tous les pays , y compris l'île do
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Fogo, mais aussi historique bien cerlainemenl que le règne de Menés pour les Egyplieiis , — l'histoire de Dardanus ou de Teucer pour les Grecs , — celle de Latinus pour les Latins, — celle de Romulus pour les Romains, —celle de Pharamond pour nous.
Madurec qui fut l'historien de vingt vaisseaux , frégates ou brigs de guerre , Madurec de la Bellone , Madurec de VAlcibiade , a bien autant de droits qu'Hérodote , Tacite, Ctésias ou Diodore de Sicile, à s*appuyer sur la tradition pour nous faire connaître l'origine de l'île do Fogo.
Diodore de Sicile, par exemple , a fait véritablement de l'histoire :
5G0 l'eau lt le feu
Pvimus apud Grœcos niigari desiit Diodorus , a dit Pline TAncien , — « Diodore . le premier, cessa de faire des contes d'après les Grecs. » Une traduclion de Diodore de Sicile n'est donc pas du roman. Eh bien, si c'est de l'histoire, maigre la Description de l'île de Pancaie , où l'on voit des allées d'arbres odoriférants à perle de vue, des fontaines qui forment une infinité de canaux bordés de fleurs; des oiseaux inconnus partout ailleurs, qui chantent sous d'éternels ombrages; un temple de marbre de quatre mille pieds de longueur, etc., etc.; si l'ouvrage de Diodore de Sicile est de riiisloire , parce que la tradition populaire chez les anciens Grecs lui avait donné ses lettres-patentes, — qu'on me dise pourquoi la tradition populaire chez les marins
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français ne nous donnerait pas, h Madurec
et à moi, nos letlres-paientes d'historiens de riJe-de-Feu ?
Je n'en démordrai pas ; l'origine historique de rîle do Fogo est la plantation d'une des trois cornes du diable dans l'Océan par le fameux Sans-Peur î...
Je le tiens de Madurec qui le tenail d'un conteur du Foudroijant, lequel l'avait appris à bord de la Verveine, de la bouche d'un ancien du Bellérophon , où le plus vieux des maîlres de manœuvre la racontait comme un récit authentique du Diodore de la frégate la Moqueuse, que montait, en 1667 , le capitaine corsaire Jean de Craque. -^ Plus haut, !a tradition sô perd
'2G2 l'eau V.T lu FlîlT
dans la nuit des enlre-ponts el des fonds de cale.
Mais, raisonnons! L'histoire de notre corne est-elle moins invraisemblable que celle delà conquête de Li Toison-d'Or, du siège de Troe, de la fondation de Rome, du livre des Sybilles , du poing rôti de Mucius Scœvola, des dévoûments de Lycurgne, de Codrus, de Curtius ou de Dëcius, tous contes à dormir debout, qu'on nous a enseignés sous le nom d'histoire?
A l'article Robert, roi de France, qui parvint a la couronne en 996, on lit dans le dictionnaire historique deFeller:
« Le cardinal Pierre Damien rapporte, » qu'en punition de cet inceste (le roi avait
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» épouse Berthe , sa cousine) , la reine ac- )> coucha d'un monstre qui avait la tête et » le cou d'un canard. On ajoute qne Robert » fut si frappé de cette espèce de prodige, » qu'il se sépara de sa femme, o
Espèce de prodige... Pourquoi pas prodige tout à fait?... Oh! pour le coup, si le cardinal Pierre Daniten est une autorité historique, Madnrec de l'A/cî7>/af/e, notre vieux Madurec en est une aussi.
L'île do Fogo est la corne qui manque au diable, comme on peut le constater en comparant ses vieux portraits tricornus avec ses portraits plus modernes et seulement biscornus.
Mais ma dissertation critique m'entraîne,
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je crois, un peu trop loin; revenons donc à ce que la reine (celle de Madurec, ne nous y trompons pas), dit un jour au roi son époux :
c — Je gage , moi , de faire peur à voire Sans-Peur. »
Le pari fut accepté , j'en passerai les clauses; — peu de jours après, la reine invita Sans- Peur à dîner. On servit un grand pâté sur la table royale, et le roi secria aussitôt :
<x — Saprelotle, ami Sans- Peur, nous allons nous régaler un peu crânemenl !...
» — Sire le roi , répondit Sans -Peur, je hfï*en relècbe les babines par avance ; votre
pâte a une odeur que je pre'fère, soil dit parlant par respect, à celle du goudron et du fromage de Marollcs. »
Ces paroles sont de l'histoire; Madurec l(^s donne comme telles à la postérité la plus reculée.
« — Eh bien ! nom d*un petitbonhomme !... s'écria la reine, monsieur Sans-Peur, découpez-nous ça pour que nous nous en repassions un quartier par le fanal.
» Un domestique , habillé de trente -six mille couleurs, comme un arc en ciel de carnaval , avance le plat devant le brave Sans-Peur, qui essuie son couteau sur sa manche, par mafiière de politesse, et eniuile y doniie proprement le fil sur là
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paume de sa main , un fameux cuir à rasoir, mes petits agneaux... »
Tout ceci est de l*histoire , et les gestes de Sans -Peur, et le costume du domestique.
Et l'exclamation que la reine a commise Avec cett^ douceur qui la caractérise.
Ce parfum de bon goût, ce ton nohle et discret Dont une bouche auguste a seule le secret.
<c Sans-Peur, enchante de la gentillesse de la reine , qui paillait la bouche ouverte comme un vrai matelot, enfonce sa lame bien astiquée sous le couvercle du patë, tout en répondant au roi et à la reine avec autant de chic qu'il le pouvait; — de manière qu'il s'occupait dix fois plus à faire son joli - cœur qu'à décoiffer la gargousse... belle gargousse. les enfants! qui sentait
l'kau i:t ik fku ^liu
plus foM que poudre et salpêlre, mais n'en avait pas le goût.
» Voilà donc le dessus du pâté qui tombe en grand sur la table... Et digue-daou !... patati! patata î... Dieu leu deu deu 1...
» — Ab! tonnerre 1 fit Sans-Peur.
» Un régiment de pigeons vivants s'ëchappail en grand du dedans, en volant dans lappartenient.
» Si Sans-Peur n'avait pas eu peur, il avait au moins eu frayeur...
») Le roi, lui, faillit tomber à la renverse.
» La reine riait, fallait voir, d'autant qu'elle gagnait sa gageure, puisque Sans- Peur avait eu peur ou quasiment... »
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Dëcidëmenl j'aimo mieux les pigeons do Mîulurec que le canard du cardinal Pierre Damicn ; - prodige pour prodige, la volée du pâté me paraît h moi, de meilleur goût; quoiqu'elle n'ait occasionne d'autre divorce que la perle du pari gagné par la reine.
Il serait difficile de trouver à l'histoire de Sans-Peur une moralité bien précise, si ce n'est que le plus brave peut être mis en défaut. Le conte renferme implicitement une leçon de modestie; mais je doute que xMadureo ait jamais eu l'intention d'en donner de semblables à ses camarades. Le plus souvent, d'ailleurs les récits du bon gabier n'étaient que de la fantaisie maritime, mais ses digressions , ses parenthèses, ses réflexions leur donnaient une véritable por* lée.
l'eau l'T LE Fi:u iGD
A la fin (le notre caiiipagne de VAlcibladc, Pi'igent, Bleu-de-Ciel, (leslac, Milronillard, Biniou, avaient tous gagné aux contes de quart de l'excellent narrateur; — il n'était pas jusqu'au Parisien, aventureux gamin des faubourgs, qui n'eût perdu, à écouler le vieux conteur, un peu de son incrédulité goguenarde ; — perdie ainsi, c'est gagner beaucoup.
Madurec avait ses préjugés, pourtant, ses préjugés maritimes contre les terriens^ en gros — et, en détail : contre les négociants, les avocats, les notaires, les grattes-papier, les commissaires de marine, les bourgeois, les paysans, les soldats, les gendarmes... — Assurément la kyrielle est longue... encore n'est-elle pas complète; mais au fond de
^ilO L'iiAU ET LE FEU
tout cela, vous n'eussiez pas trouvé un
alôiiie de Hel. Il n'avait de haine que pour
les bandils fieflés, et même sa haine n'élait-
elle inexorable qu'envers le bandit incapa- J
ble de se repentir.
Madurec! vieux Madurec, combien sont rares les gens de terre aussi indulgents que toi !
En général, les hommes se détestent tous les uns les, autres comme l'Eau déteste le Feu qu'elle éteint sans miséricorde; h la vérité le Feu ne demande qu'à la tarir...
Mais où vais-je m'égarer encore une fois, lorsque je pourrais, imitant ton exemple,
l'i:ai' i,t li-: fku 271
brave Madurec, achever cei épilogue en causant marine, en racontant, en esquissant des traits qui peuvent tant bien que mal se rattacher au titre de cet ouvrage.
lies cantlnières manqiié«f*
A peu près à l'époque des mémorables combats littéraires des classiques et des romantiques, chacun de nos ports militaires était le champ de bataille d'adversaires non moins passi(»nnés : — les uns s'intitulant
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marins pura^ ennemis systématiques de Torganisalion des équipages de ligne, les autres partisans exaltés de la formation nouvelle.
Lés journaux maritimes inséraient chaque jour de fulminantes polémiques dont retentissaient tous les cafés de Brest et de Toulon. On discutait avec acharnement ; trop souvent les discussions dégénéraient en assauts d'épithètes ironiques.
Les marins purs étaient traités d'encroûtés, de fanatiques, de mangeurs de corde et de goudron, de routiniers, de voltigeurs de Tancien régime; ils ripostaient par les termes non moins injurieux de troupiers, cabillots , boutons de guêtres, ministériels, ♦culottes de peau, etc.
Un lieutenant de vaisseau fut provoqué en duel à cause de ses railleries sur les coiffures des soldats marins :
— Parlons, avait-il dit, de leurs casques en cuir bouilli qu'on prendrait pour des cocos; admirons les casquettes à carreaux écossais dont on les affuble! Ils ont l'air de figurants de Hobin des Dois.
La double comparaison fit fortune; on n'ap[»ela plus les casques que des cocos, et les casquettes valurent aux soldats marins le sobriquet de Hobins des Bois] mais les suites du duel furent tragiques; l'auteur de la plaisanterie la paya fort cher; ce qui n'empêcha pas vingt autres dueis, non moins fâcheux, entre les classiques et les
^7G l'iîau kt lu feu
romantiques de nos ports, ou, si l'on aime mieux, entre les Mangeurs de corde et les Kobms des Bois, l'Eau et le Feu en fait d'institutions maritimes.
Ces querelles antiques étaient apaisées, mais non oubliées, quand, me trouvant à Brest, je fus invité à dîner à bord du vaisseau le Diadème^ par Amédée ***, l'un de mes anciens camarades. Vers la fin du second service, une salve d'applaudissements partie du milieu de la table, section des jeunes enseignes, provoqua tout à coup l'attention générale : ,
— Qu'y a-t-il donc?...
— Quel ban triomphal ! s'écriait-on des deux extrémités à la fois.
LEAU tT LE FCU . 277
— C'est ce farceur de Vergeroux qui propose d'embarquer une escouade de cantinières à bord des vaisseaux de l'Etat, et nous soumet son projet de règlement sur 1 équipement, l'armement, l'uniforme, la solde et les fonctions de ces dames !
— Terrain glissant !
— Propos de dessert !
Motion dangereuse i
— Extra réglementaire!
— Quel serait le maximum d'âge?
— Je demande le minimum !..•
— Monsieur Vergeroux croit plaisanter.
^78 • L*liAU IT LK FED
dis-je alors; eh bien! j'ai connaissance d'un projet analogue li es sérieux, et qui reçut niéiue un commencement d'exécution...
^ — Bah ! pas possible !
— Mais où?
— Mais quand?
— Dans la marine française?
— Dans îa marine française , h bord d*une frégate de soixante canons, où j'ai fait campagne, moi qui vous parle...
— Ah ça ! ne nous débitez pas un roman.
— Ce que j'ai a dire est de l'histoire. Mon ami Amédée, passablement "narquois