LE MI !.T LE I KU
Une école poétique , devenue célèbre depuis, naissante alors, comptait déjà Destaillis au nombre de ses dis( i,.I s. En souvenir de Frasquita, il se rendit coupable d'une pièce de vers qui ne nous a pas échappé. Elle était intitulée :
Vn .«onvesaîp.
Oh ! les jours d'uu marin sont tristes, sur mon ànie !
S'ils ne sont point dorés d'un souvenir de femme,
Si lorsque, sur les flots, le vent commande en roi,
11 n'a point à rêver au gracieux sourire
D'une enfant adorée, el s'il ne peut se dire :
Là bas -' parfois encor — son cœur battra pour moi !
Frasqjî! i ! Frasquita ! mi corazon, ma reine,
Mon ange aux grands yeux noirs, soleils sur champ d'azur !
A la lèvre rosée, a:]x Iool'S cheveux dèbèn e,
Un souvenir pour moi, souvenir tendre el pur ! .. .
Car moi, quand je verrai scintiller une étoile Sous la voûte des eieux.
Je croirai voir briller aux franges de ma voile Les flammes de tes ve ux î
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Au momeot de fleurir, quand la rose embaumée
Près de moi s'ouvrira, Ou lorsque le zéphir à mou âme charmée,
Le soir, reportera Ud son mélodieux — pour toi, ma douce Aimée,
Carlos soupirera, Cent fois il redira ton no.n, ma bien-aimée,
Et rêveur, pleurera.
Un souvenir ! quaud moi je voulais, pour la vie, Par des liens sacrés unir mon sort au tien ! Frasquila, l'espérance, hélas! m'en est ravie, El je pleurerai seul, et lu n'en sauras rien!...
Oh! les jours d'un marin sont tristes sur mon âme S'ils ne sont point dorés d'un souvenir de femme !...
Ces vers où l'on voit des jours dorés par un souvenir et des yeux noirs habillés en soleils, à la lèvre rosée, étaient dans le goût du jour. Deslaillis en fut content lorsqu'il les fabriqua ; plus tard, il les trouva pitoyables, mais il ne les brûla point: nous en sommes fort aise. Ces vers prouveront à nos plus incrédules lecteurs que Frasquita
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Molinarès occupait toujours la première place dans les pensées amoureuses de mon futur capitaine.
Parti pour Tlnde après son congé, il essaya mille fois, durant sa campagne, de faire de mémoire le portrait de Frasquita; malheureusement le crayon, plus rebelle que le dictionnaire des rimes, ne parvint jamais à le satisfaire.
Il lacéra deux albums, et nonobstant les bayadères de Tlndus et du Gange, il continua de maudire Edouard Broughley, les corsaires barbaresques, le dey Ali-Khodja, et même le Grand Turc qu'il croyait seigneur et maître de la belle Frasquita Molinarès, à laquelle il est temps de revenir.
Branle-bas de combat.
L'acte audacieux de la captive andalouse qui avait ose arracher son voile en invoquant le secours des Français, était un de ces délits qu'un chef des eunuques ne pardonne guère.
S2 TeAU et Lli FtU ^
Celui que le dey d'Alger avait chargé de conduire les esclaves franques jusqu'à Constautinople, digne émule de Nabou-Nègre, avait nom Bricolino. Italien de naissance, il fut peut-êti'e destiné à être chanteur dans la chapelle Sixtine, mais engagé par un imprésario portugais ou espagnol , il eut le bonheur detre pris sur mer et conduit à Alger, où ses qualités furent dignement appréciées.
Vendu fort cher et plus tard affranchi pour prix de ses mérites, Bricolino entra profondément dans l'esprit de son rôle. — Le dey, qui l'avait attaché à son service, le chargea du recrutement de son harem. Si Nabou-Nègre était le ministre de l'intérieur, Bricolino, son collègue, était celui
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des relations extérieures; c'est pourquoi il avait mission d'escorter les captives destinées à Sa Hautesse.
Depuis longtemps il avait adopté les usages expéditifs de la police musulmane ; aussi , partout ailleurs qu'à bord d'un navire de guerre du sultan, il eût fait subir h la Frasquita quelque châtiment exemplaire; — elle eût couru grand risque d'être cousue dans un sac et jetée à la mer, ou au moins d'être martyrisée avec la froide férocité d'un ennemi de son sexe; mais, devenue simple colis, tribut et marchandise expédiée par un vassal à son suzerain, objet de prix dont le chef des eunuques était comptable et responsable, elle ne fut que menacée et plus étroitement surveillée qu'aucune autre de ses compagnes.
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— Misérable effrontée , lui dit Bricolino, félicite-toi de ne pas être à ta destination!... Je t'aurais fait périr bous les verges, je t'aurais étranglée moi-même , si j'avais été à terre et que le dey ou le sultan eussent pu me donner leurs ordres!...
Au moment où le serviteur de confiance d'Ali-Khodja tenait ces galants propos, les côtes de la Régence s'effaçaient dans le lointain. Adieu donc à la haute Casbah qui domine la citée algérienne, adieu à la blanche Al-Djézaïr elle-mênie , repaire de forbans et d'écumeurs de mer; l'horizon africain a disparu, nous voguons sur les eaux bleues de la Méditerranée. La corvette qui porte Fiasquita et sa fortune ne lardera point à passer entre la Sicile et l'île de Malte.
l'iîau et le feu 53
Lorsque les fortificalions de Tantique Melila se dessinèrent sur l'azur du ciel , madame Moliuarès et sa fiîle soupirèrent amèrement
Où étes-vous, illustres chevaliers, successeurs de L'isle-Adani et de La Valette ! Cent esclaves chréiiens gémissent à bord de ce navire qui s'avance les voiles hautes et le pavillon rouge arboré a poupe ! Des femmes arrachées à leurs familles et à leurs pairies sont enchaînées sur cette corvette qui fait la traite des blancs ; et pas une galère de la chrétienté ne lève l'ancre ! Le dey d'Alger échange librement avec son seigneur de Constantinople les présents destinés à raffermir leur aimable union!
Où trouver des défenseurs, des vengeurs, des sauveurs !
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Ah ! si les Français , en un jour de colère, n'avaient pas anéanti l'ordre de Malle ! ou si les Anglais avaient consenti à le rétablir!...
Espagnoles et captives, les deux infortunées passagères se lamentaient à juste titre. Quant à Bergami, en apercevant les rives de son île natale , il ne put s'empêcher de donner au diable les Anglais qui en sont aujourd'hui les maîtres , les Français et les Turcs par-dessus le marché.
Peu de jours après, la corvette pénétra dans des parages fort dangereux pour elle.
Le nombre des vigies fut doublé , le pavillon du croissant prudemment amené,
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les canons chargés jusqu'à la gueule. Les préparatifs de défense se multiplièrent au point que les esclaves des deux sexes eurent lieu de s'en apercevoir.
Bricolino devint pensif.
Ses bajoues graisseuses en maigrirent.
La coloration assez terne de sa face ût place à une pâleur jaunâtre. — Ah! qu'il ressemblait peu à ce soprano grassouillet et rosé dont un intelligent imprésario voulait jadis faire sa première chanteuse!... Les plus lamentables souvenirs se présentaient à son esprit; il se rappelait comment, dès l'âge tendre, il était tombé au pouvoir des Algériens, aprè^ un combat affreux.
— Maudits l'eau et le feu ! maudite le3
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batailles sur mer! Etail-ce donc en vain qu'il s'était fait musulinan et geôlier, qu'il avait conquis les faveurs du dey d'Alger et de ses ministres î Après avoir tant souffert de la part des Turcs, allait-il avoir à souffrir de la part des chrétiens!... misero, miserrimo, miserissimo , misérabilissimo Bricolino !...
A la hauteur de Cérigo, l'ancienne Cythère, plusieurs barques suspectes furent signalées; le ca[)ilaine ordonna le branle-bas de combat.
Quoique les ca; tives eussent été renfermées dans les profondeurs de l'enlre-pont, elles n'eurent point de peine à comprendre que les Turcs craignaient d'être attaqués.
l'HAU et \A. VILV 59
Les noms d'Allah et (ie Mohammed se mêlaient aux commandements militaires ; des prières faites à haute voix par les Musulmans, succédaient, de temps en temps à un tumulte inusité.
Les ustensiles de guerre étaient lourdement posés sur les ponts; on y roulait des boulets, on distribuait aux marins des haches, des sabres, des Iromblons et des cartouchières.
Le cliquetis des armes, l'odeur des mèches allumées, le son des trompettes et des sifflets, les cris des poulies, mille mouvements simultanés eussent-ils été insuffisants, les captives auraient aisément deviné ce qui se passait au dehors rien qu'en jetant les yeux sur leurs gardiens.
Passagers inutiles, méprisables rebuts de l'espèce humaine, non combinants, poltrons indignes d'être armés contre des hommes, les eunuques avaient été claquemurés avec les femmes... miseri miserabilissimi castrat! !
Bricolino gémissait à fendre l'âme, ses subalternes pleuraient et se lamentaient à l'unisson. Leur pâleur , leurs grimaces, donnaient à la situation une gaîté inespérée. Ils avaient des tranchées, ils se roulaient à plat ventre sur les nattes des captivesj ils maudissaient en leur patois tous les Grecs anciens et modernes:
— Pourquoi diable les sultans n'avaientils pas anéanti cette race abominable de fripons, de voleurs et de renégats!...
l/liAC liT LU l'tU (il
Madame Molinarès, tressaillant do joie, dit a sa fille:
— Une espérance nous est donc enfin rendue !... nous périrons avec cette corvette ou bien nous serons délivrées!... Prions, mon enfant, prions, non pour notre vie, mais pour notre salut véritable!... Le Dieu qui nous protège ne [)ermetra pas que les Turcs soient vainqueurs !... et par la mort au moins, nous échapperons au sultan comme nous avons échappé au dey, au capitaine Moussalem et au lâche Edouard Broughley, premier auteur de nos infortunes.
Frasquita priait avec sa mère. Leur exemple était imité par d'autres esclaves franques.
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Lorsque le canon gronda enfin, ce fut avec transports que la jeune fille s'écria:
— Plaise à Dieu que le fer ouvre ces murailles et que la mer y pénètre à flots !... Puisse rincendie dévorer ce navire!... que l'eau et le feu nous affranchissent do nos persécuteurs!
Bricolino, entendant ces paroles, avait peine à les comprendre. Ses regards s'arrêtaient stupides sur Frasquita Molinarès.
Cependant la corvette tirque avait coulé une des barques longues des Grecs; l'autre barque qui s'était retirée hors de [)ortée de canon, alla recueillir les mariniers qui nageaient.
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Alors Bricolino entendant dire à travers les ëcoutilles que les Grecs étaient en déroute, reprit courage, cria victoire et se redressa furieux.
— 'Allah! Allah est grand!... ^Mohammed nous protège... Les pirates ont péri !... malheur à celles d'entre vous qui font des vœux pour les ennemis !
Vaillant contre des femmes désarmées, oubliant dans son état d'exaspération qu'il devait compte au sultan de son troupeau de captives, le chef des eunuques avait tiré du fourreau un de ces sabres courbes qui font les délices des Mamelucks du Cirque Olympique. — 11 court sur Frasquita Molinarès à laquelle il a gardé rancune de la
scène de l'appareillage; madame Molinarès épouvantée veut détournersonbras, d'autres esclaves franques poussant les hauts cris s'avançaient , d'autres s'enfuyaient tremblantes.
On se pousse, on se coudoyé, les pieds de Bricolino s'empêtrent dans on ne sait quelle écharpe ; un coup de tangage fit le reste.
Le chef des eunuques qui n'avait pas le pied marin tomba Ja tête la première, sur un caisson qui lui mit le nez en sang.
Frasquita ramasse le sabre courbe et menaçant à son tour Bricolino :
— Qu'appelles-tu pirates! dit-elle. Les
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pirates sont ceux qui nous emmènent en captivité!...
— Au secours ! à moi!... s écrie le chef des gardiens.
— Bàillonnez-Ie, mesdames meltons-Ie dans un sac, lui et les autres.
Madame Molinarès et sa fille sont entendues par les captives qui se jettent avec transports sur les malheureux eunuques tremblants encore et blottis derrière les caissons.
Gn s*empare de leurs armes, on les garrolie sans miséricorde avec des écharpes, on les bâillonne, on les enveloppe dans des
Il 5
( 0 l'eau VI Li; i'i;u
châles — el bientôt, immobiles comme des momies, ils sont rangés côte à côte dans l'obscurité, sans qne les soldats turcs, ordinairement char-,és de la garde des prisonnières, aient seulement cntr'ouvert l'écoulille.
Fort occupés ailleurs, ils avaient mieax à faire.
De tou^ les points de Thorizon des voiles menaçanles se dirigeaient sur la corvette qui, forçant de voiles, essayait d'éviter le combat.
La première canonnade qui s'était terminée à Tavania^e des Turcs, avait éveillé les échos des Cyclades; ce n'était qu'un pro-
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logwo; rarlion véritable n'avait pas commencé. Tout entier à la manœuvre, le capitaine ne songeait guère aux captives (le l'entre-pont. On avait bien entendu des ^clameurs dans leur poste, mais au commencement d'un combat, il est tout naturel que des femmes et des eunuques poussent les hauts cris. — Les esclaves du sexe masculin étaient bien et dûment aux fers à fond de cale. — L'officier de milice, chargé de la police intérieure, ayant fait une ronde, vint dire au capitaine que l'ordre le plus parfait régnait à bord. — « A travers l'écoutille il avait vu, disait-il, les captives silencieuses rangées sous la garde de leurs eunuques le sabre en main. » A travers une éco'Jldle, on volt fort mal ce qui se passe dans un entre-pont obscur. En réalité, les
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sabres courbes étaient au pouvoir de Frasquita, de sa mère et des plus courageuses révoltées qui tenaient conseil entr'elles.
Le canon ne tonnait plus: — Si, par malheur, la corvette reprenait sa route sans obstacles, les eunuques, délivrés par les soldats, se vengeraient cruellement.
— L'on nous punira de mort !...
— L'on nous fustigera, l'on nous mutilera !...
— Il faut délivrer nous-mêmes Bricolino et ses compagnons !...
Tels étaient les avis des plus timides,
mais les plus hardies, se trouvant armées, avaient momentanément l'avantage.
— Il sera toujours temps, dit énergiquement Frasquita, de nous remettre au pouvoir de ces coquins. Écoutez-moi î écoutez, au nom du ciel î...
Les captives se formèrent en cercle autour de l'intrépide Andalouse, qui leur annonçait un plan d'évasion immanquable, si toutefois le combat recommençait.
— Les marins et les soldats de la corvette sont toujours sur la -défensive, poursuivit-elle , vous ne pouvez en douter , puisque l'ordre ordinaire ne se rétablit point malgré l'approche de la nuit. Les canon-^
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niersresleni aitcur de leurs canons; n'entendez-vmis pr.s le cliquetis des armes? Es|)éranre, donc!... Ayez confiance en nous!... Ce nVst pas la première fois qne, ma mère < t moi, nous nous trouvons dans une situalion semblable. Telles que vous nous voyez, nous avons dicté la loi, sur son propre bord, au plus redoutable d s corsaires d'Aller.
Un mnrmured'étonnpmentsefit entendre parmi les femmes; il fut suivi d'exclamations qui témoignaient de leur c-iriosité.
Au lieu de faire [)art de ses projets aux esclaves qui, maintenant, gardaient un profond silence, Fiasquita leur raconta, dans tous leurs détails, ses aventures, dep»îis son
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enlèvemenl a Gibraltar, jusqu'à son enibarqucment à Lord de la corvette.
Elle excita Tadmiralion, et ranima la confiance. Quelques prisonnières, enthousiasmées par son récit, jurèrent spontanément de lui obéir.
— Mais, enfin, quel <st votre projet h présent? demanda l'une des plus craintives, celle qui, la première, sVtait écriée: — « On nous punira de mort!... »
— Mon projet, répondit l'rasquila, c'est...
Le commandement : Fku! et la détonnation de deux bordées d'artillerie, ne lui permirent pas d'achever.
Catastrophes.
La brise était fraîche et la mer houleuse ; la corvette avait laissé loin d'elle Tîle de Cérigo. Le capitaine, modiûant son projet primitif, courut quelques heures vers Candie ; mais un grand brig, de force à se
mesurer avanlngenseinent contre son navire, fut cause qu'il changea de route une seconde fois, en sorte que d'autres voileLî, signalées h l'horizon, purent venir se nieltre en ob-? servation, à distance lo;it autour de lui.
Le brig grec appuyait la chasse ; à Tavant, il n'y avait qu'une méchante barque non pontée.
— Coulons, en passant, ce misérable bateau, dit le capitaine turc, forçons de toile, et, à la faveur de la uuii, peut-être trouverons-nous mouillage sous un de nos foris.
Si la corvette avait suivi sa route première, sans en dévier, elle se fut probablement tirée de [iresse; plus lard, si elle av:iit
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livré combat, elle aurait eu chance de vaincre et de gagner Candie; enfin, Ci-i'igo, port neutie, aurait pu, dès l'oiigine, lai servir de refuge. Les hésitations du capitaine donnèrent aux barques grecques le temps de se rallier. Celle qu'il comptait couler n'eut garde de lui confier la route. Mais, au coucher du soleil, le brig était à petite portée du canon, et les barques longues n'attendaient qi^e la première bordée pour prendre part au combat.
A la lueur d'une lampe vacillante. Frasqui ta Molinarès achevait le récit de ses périlleuses aventures, — quand, le grec étant complètement bord à bord du turc, l'action
s engagea.
Qui des deux fit feu le j^remier? c'est ce
qu'Userait difficile de de'cider, tant l'attaque et la défense fuient rapprochées. Un nuage d'épaisse fumée enveloppa la corvette, — une fusillade nourrie, partant de toutes les barques, augmenta ce nuage;— la nuit était fort belle — mais la lune fut voilée ; et les turcs , entourés d'invisibles adversaires , durent faire feu au hasard.
Le brig, prolongeant la corvette, se plaçait en travers à son avant; — un choc affreux, suivi d'une bordée en enfilade, eut lieu alors. Les mâts craquaient, les espars brisés tombaient sur le pont.
— A l'abordage! criaient les grecs.
— A l'abordage î commanda le capitaine turc.
A la tête des plus braves des siens, il se précipita sur l'avant; — un combat corps à corps^succédait aux bordées d'artillerie.
Cependant Frasquita Molinarès s'était écriée :
— Mon projet : c'est de profiter du désordre pour délivrer et armer les esclaves francs aux fers dans la cale...
— Mais nous sommes enfermées, comment sortir?...
— Regardez!...
Allumant à la lampe un rouleau de chiffons, elle met le feu aux nattes entassées sous récoutille.
"8 l'eAI LT Llî FEU
Les cris au feu retentissent aussitôt à bord, des marins armés de haches rompent \<^s cloisons. Avant qu'ils aient eu le temps de recomiaîtie les causes de 1 im endie , Frasquila et ses compagnes pénètrent dans la cale, où elles furent suivies par un matelot turc qui criait en langue franque :
— Sauvée ! sauvée
Celait Ber^ami.
. — J'aliais vous délivrer, dit-il à Frasquita.
— Aide-nous à briser les fers <le ces braves
gens et donne lour des armes.
— Des armes!... ils en trouveront sous leurs pieds.
L i:au lt ll i kit 79
Los Turcs ne voyant Je salut que dans la capture du biig grec, étaient tous remontés sur lo pont, laissant l'incendie faire des progrès dans leur propre navire. — Le combat se concentrait sur un point fort étroit.
Faut-il dire que les eunuques étaient parvenus à se fuira délivrer par les matelots, et que Bricolino, partagé entre la terreur et la furie, cherchait, une hache à la main, Frasquila Molinarès pour Timmoler à son désespoir.
A la tête des esclaves délivrés, elle montait enfin sur le pont, Bricolino fondit sur elle, et certes le sabre courbe qu'elle brandissait encore ue laurail pa- sauvée, si Bergami n'eut au même instant déchargé son
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pistolet dans la poitrine du chef des eunuques... Miserissimo Bricolino!
L*incendie qu'on avait négligé d'éteindre, — faisait dans l'intérieur des progrès effrayants. V
— Allah! Allah! Mohamnaed ! . . . Courage!... en avant! criait le capitaine des turcs; nous sommes tous perdus, si nous ne passons abord du brig!...
Les Grecs voyant la fumée qui sort en tourbillons par tous les panneaux battent en retraite, se tiennent sur la défensive et tentent de se dégager. Mille obstacles les en empêchent. Le choc a été si violent que le beaupré du navire turc a pénétré fort avant dans leurs bastingages, les pattes
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d'ancre sont devenues des grappins, toutes sortes de débris et de cordages font des deux navires un seul tout; le combat est tellement acharné que personne n'a le temps de couper les cordes ni les espars.
— Suivez-moi ! dit Bergami à Frasquita que sa mère accompagne — ils oublient ces canots pendus à la pouppe. Hâtons-nous de nous en empar er.
Tandis que le combat continue à lavant, — les esclayes chrétiens mettent les canots à la mer et poussent au large.
Au même instant des hurlements désespérés retentissent.
Les Turcs ont enfin envahi le brig, cac u c
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tous les Grecs ont fui devant eux ; mais ce n'a pas été sans mettre de tous côtés le feu à leur propre navire.
Les barques ont recueilli Téquipage grec,
— l'incendie est partout autour des Turcs
— le brig et la corvette marient leurs flammes.
Barques, chaloupes, canots s'éloignent à force de rames; l'explosion va ouvrir des abîmes au milieu des flots.
Dans la frêle embarcation où Bergami est descendu avec les dames Molinarès , il n'a trouvé que deux avirons ; — c'est en vain qu'il rame de toutes ses forces, les flammes grandissent, les mâts pétillent, les cordages
l'kau kt liî feu 85
goudronnés qui s'en détachent tombent embrasés autour de lui.
Alors, abandonnant les avirons, il se jette avec transport sur la jeune fille :
— Nous allons mourir!... Je t'aime, je veux périr dans tes bras... Frasquita! mi cara, carissima, Frasquita !
Surprise a Fimproviste, la jeune fille n a pas eu le temps de se mettre en défense ; — elle invoque le secours de sa mère et des autres passagers du canot; ceux-ci ne songent qu'à fuir, Tun d'eux a ressaisi les rames avec vigueur, d'autres se sont jetés à la nage dans l'espoir d'être recueillis par les barques grecques. Madame Molinarès seule répond h l'appel de son enfant.
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— Misérable ! s'écrie-t-elle en se précipitant éperdue sur le Maltais.
Au même instant la double explosion a lieu, la mer reflète les feux des deux poudrières enflammées, les navires éclatent en pièces, leurs membres fracassés décrivent dans les airs des courbes géantes, le feu et Teau se heurtent, les vagues bondissent, des gerbes d'écume et des gerbes d'étincelles se tordent, des serpents de soufre sillonnent les flots, le goudron, le bois, le chanvre, les toiles en lambeaux flambent à la surface des lames.
Le canot oii se débattent encore Bergami, Frasquita et madame Molinarès, coule sous le choc d'un espar.
l'bau et le feu 85
Les torches de l'incendie s'éteignent alors; l'obscurité succède à l'éclat de mille feux sanglants, le silence au tumulte, la mort aux combats.
Et dans le lointain, les barques grecques regagnent les abris d'où, demain peut-être, elles s'abattront' comme des oiseaux de proie sur d'autres navires du sultan.
A bord de ces embarcations, les mariniers entonnaient l'hvmne de i?uerre de Rigas :
« Dauphins de la mer, dragons des îles, fondez comme la foudre^ fondez sur Tennemi!
» Oiseaux marins d'Hydra et de Psara,
8G l'kAU et LK FlîU
il est temps d'e'couter la voix de la pairie.
» Et vous tous, ses clignes enfanis qui servez dans la flotte, la loi vous commande de lancer fe feu.
» D'un même cœur, d'un même esprit, d'une même âme, frappez tous : — Que le tyran périsse jusque dans sa racine.
» Allumons en Turquie une flamme, qui de la Bosnie s'élance jusqu'en Arabie. Elevez la croix au haut de vos bannières et frappez votre ennemi comme la foudre.
» Que la croix brille sur la terre et sur les mers; — que la justice arrive, et que l'ennemi disparaisse; — ({ue le monde soit
délivré d'un horrible fléau; — et vivons libres et en frères sur la terre (I). >
Ces chants enthousiastes couvrent les cris des blessés et les gémissements des vaincus.
Les Grecs ne songent pas à déplorer la perte de leur brig; ils se réjouissent d'avoir fait périr la corvette turque et les trois quarts de son équipage.
Personne, hélas! n'a pu entendre Frasquita Molinarès qui, maintenant, soutenue par Bergami , se débat à grand'peine au milieu des flots.
(1) Fauriel, Chants populaires de la Grèce,
VJl
liS sanTetaye»
Depuis l'antiquité la plus reculée , les Grecs n'ont cessé d'être de vaillants marins, surtout dans les mers voisines de leur pays; mais, il faut bien le déclarer aussi, en dépit des philhellènes, ils furent constamment pirates et pillards à Texcès.
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Cyrus 5 Darius et cet infortuné Xerxès, dont les historiens grecs se sont tant moqués, eurent mille fois raison de vouloir anéantir les petites républiques grecques, qui étjiient autant de repaires d'écumeurs de mer. — Les Grecs ne cessaient de ravager les côtes de l'Asie-Mineure ; ils firent de bonne heure la traite des blanches» comme l'attestent l'expédition des Argonautes , la guerre de Troie et cent autres campagnes qui avaient pour but de dévaster et rançonner les côtes d'Asie.
Les Romains , un beau jour , mirent fin aux incursions des Grecs, dont la marine brilla encore du plus grand éclat lors de la décadence de l'empire d'Orient; mais les Turcs l'emportèrent enfin, et bientôt ils devinrent pirates à leur tour.