‹ L'eau et le feu (volume 3)Chapitre 7 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

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— Ce n'est point cela que je veux! répondit le Maltais d'une voix contenue.

Madame Molinarès d'abord avait adressé quelques louanges à Bergami ; mais se rappelant tout à coup la scène qui avait précédé l'englouiissement du canot; elle se reprit :

— J'oubliais, dit-elle. Ici , tout à l'heure, comme dans la barque des contrebandiers, tu as osé porter la main sur ma fille...

Frasquita l'interrompit :

— Manière, dit-elle, ne lui faites plus d inutiles reproches. Il sait que la fiancée de Destaillis ne trahira jamais ses serments. .

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— Ali! corps (le démon... encore ce petit Français du diable ! répliqua Bergaaii avec colère. Lui! toujours lui !.., Je jure, moi, de lui planter mon coltello dans la poitrine!...

Madame iMolinarès poussa un cri d'horreur et de mépris.

Frasquita irritée dit au même instant :

— (Commence donc par nous assassiner ici, ingrat! Que nous importe ton détestable dévoûmenl ! Nous ne te devons désormais que du dédain et de la haine...

Ainsi , sur une piunche battue par les flots , se poursuivait une scène violente dont

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le dénoûment aurait lieu peut-être sur quelque plage déserte , peut-être à bord de quelque barque de corsaires grecs , peut-être enfin dans les flots.

Si les vagues ne jetaient point à la côte l'espèce de radeau qui servait de refuge aux trois naufrage's , si les barques grecques ne revenaient pas au point du jour pour recueillir des épaves au lieu combat, ou enfin si le mauvais temps augmentait , Bergami et les dames Molinarès devaient inévitablement périr de fatigue , de froid et de faim.

Cependant un pacifique trois-màts de commerce qui avait mis en panne à deux lieues environ du point oij se passe notre

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action 5 rétablissant enfin sa voilure, reprenait tranquillement sa navigation interrompue.

— Mon ami , je t'en conjure, renonçons pour jamais à ces affreux voyages sur une mer remplie de pirates , disait au capitaine du trois-mâts ÏUudson mistress Saunderne'e Jenny Hug, personnage qui n'cbt pas nouveau dans ce re'cit.

— Jenny , ma chère femme , vous savez que j'ai donné ma parole à mon neveu Jackson de revenir à Sm^rne l'année prochaine , je ne me suis jamais dédit; n'espérez donc pas que je manque à ma promesse.

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• Mislress Sauncier soupira.

— Mon Dieu ! reprit-el!e, ne serons-nous jamais témoins que de combats et d'incendies... A notre dernier voyage, c'est par un vrai miracle que nous avons échappé aux corsaires dxVlger ; dix fois de[)uis que nous sommes rentrés dans celte malheureuse Méditerranée, je vous ai vu inquiet... Les Algériens, les Grecs, les Turcs vous ont fait passer bien des nuits sur le pont. Croyez-moi 5 mon bon ami, en arrivant à Marseille, écrivez à Jacksoa que vous renoncez à la mer... Fixons-nous définitivement à New-York.

— Impossible, Jenny ; Saunder n'a qu'une parole.

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— Eh bien! s'écria niistress Saunder, promellez-moi du moins que notre prochain voyage sera le dernier.

— J'y rcllécliirai , Jenny, voilà tout ce que je puis vous jromeltre.

Ce débat conjugal avait immédiatement suivi la double explosion du brig grec et de la corvette turque ; le capitaine Saunder, qui observait avec son excellente lune! te les mouvements des barques Ioniques, gouverna pour passer à son tour entre Candie et Céri.'^o.

Nous avons dit que la nuit était fort belle. Quoique la brise rendît la houle dure et mauvaise , le gros trois-mâts VHiidsorijlourr

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dément chargé, ne fatiguait point trop; il avait un bon pilote de l'Archipel, et le capitaine Saunder aurait pu se retirer dans son appai tement sans aucune crainte , si le combat naval n'avait eu lieu.

— L'œil du maître est toujours le plus clairvoyant, dit-il; nos matelots fatigue's n'apercevront peut-être pas les carcasses démembrées des bâtiments qui ont sauté tout à l'heure. Je reste sur le pont, Jenny; allez vous coucher et dormez bien !...

Mistress Saunder envoya une tasse de thé à son mari , et se coucha, en- se promettant, par provision, de ne plus faire qu'un seul autre voyage dans la Méditerranée.

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— Je veux, moi aussi, sa parole!... Ah! ah ! pour un mot en Tair dil à Jackson , nous referons encore la traversée de Smyrne... mais ce sera la dernière, oui, ce sera la dernière , monsieur Saunder ! Et nous habiterons New-York en bons bourgeois, et nous ne reverrons de nos jours ni Grecs, ni Turcs... J'ai tous ces gens-là en abomination!...

Telle était Topinion de mistress Saunder sur l'éternello question d'Orient.

Quant à son époux , en sa qualité d'Américain, il était un peu philhellène ; en sa qualité de marin , il craignait |es pirateries des Grecs pour le moins autant qvre celle des Algériens; enfin, en sa qualité de mar-

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cliand, il aimait sincèrement les Turcs, avec lesquels il faisait ses meilleures affaires.

Le capitaine 5 son bol de thé à la main, passa du gaillard d'arrière au gaillard d'avant , où il se mit en faction entre les deux bossoirs.

Au bout d'une h^ure, il fut le premier à signaler un gros corps flottant : — c'était la carcasse du brig.

— Tribord la barre! limonnier !... commanda-t-il.

La carcasse grecque fut évitée.

— Bâbord la barre ! cria le capitaine

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presqu'au même instant, car il s'agissait de ne pas se heurter contre la carène ciiayire'e de la corvette turque.

— Ciel !... que vois-je!.. de pauvres gens sur des débris!... Turcs ou Grecs, il faut les sauver!..,

iAI. Saunder avait 1 ame miséricordieuse. 11 mit en panne , fit amener un canot et l'expédia aussitôt h la recherche des naufragés.

— Aïe! aïe! fît Bergami, nous sommes aperçus! . , *

— Eh bien ! crains-lu donc qu'on nous arrache de tes mains? dit madame Molinarès.

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— Ce sont des Turcs peut-être !...

— Non ! non!... s écria Frasquita, ce seront des protecteurs et des amis...

— Un navire français peut-être... Voilà ce que vous espérez... dit ironiquement le Maltais.

Mais un hêlement anglais partit de l'embarcation é

— Des Anglais. ..commeEdouard Broughley! murmura le Maltais avec dépit.

— La nation anglaise est généreuse ; — lord Broughiey et son fils sont deux fousj nous savons, Bergami, que tu n'es pas moins ù craindre qu'eux!...

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La langue franque, trucheman par excellence, servit a madame Molinarès et à sa fille pour appeler à leur aide.

Cinq minutes après, suivies deBergami, elles montaient à bord du Irois-màls Vlludson ^ où leur arrivée devait troubler le premier sommeil de mistress Saunder.

— Turques ou Grecques? demandait le capitaine.

— Espagnoles, répondit la mère de Frasquita.

— Grec ou Turc ? demanda le lieutenant du bord à Bergami.

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— Maltais, pour vous servir, et bon matelot, par-dessMS le marché, répondit l'aventurier.

Dans le canot , il avait supplié les dames Molinarès de se souvenir de ses anciens services. —Toujours généreuses, elles lui avaient promis de lui pardonner , m?,'] sous certaines conditions qu'elles n'eurent pas le temps de lui faire connaître.

Il résulta de celte sorte de trêve que Bergami fiît mis sans répugnance au nombre des gens de l équipage. — On lui apporta une tranche de bœiif salé, deux galettes de biscuit et du grog à discrétion, -tandis que mistress Saunde" improvisait un souper pour les dames espagnoles, après leur avoir donné des vêtements secs.

Heur et malheur.

Les leçons d'anglais que Frasquita Molinarès avaient prises à Gibraltai' ne lui furent pas inutiles à bord du trois-mâts américain \Uudson\ où après tant J'aventures tragiques, elle se trouvait enfin hospitalière-

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ment accueillie par l'excellente mislress Saunder.

Le capit aine , honnête marin et négociant modèle, était en outre bon époux et eût été bon père , si le ciel ne lui eût refusé toute progéniture. Depuis longues années, il avait transporté à bord son foyer domestique, ce que mistress Saunder trouva fort bien dans Torisfine. Il loua sa maison de New- York , ne s'y réservant qu'un pîedà-terre , composa son équipage de matelots recommandables par leurs bonnes mœurs, embarqua un cuisinier et une négresse, laquelle était spécialement attachée au service de sa femme, fit longtemps les voyages des Antilles et du Brésil, mais fut plus fard intéressé à choisir un autre itinéraire.

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11 avait place à Smyrne, en qualité de correspondant de sa maison, le fils unique de sa sœur, Pelers Jackson, jeune Américain, parfaitement au courant de son négoce Insistons sur ce poinl, car Feters Jackson ne doit pas demeurer sans influence sur la destinée deFrasquita Molinarès.

Les naufragées accablées de fatigue, touchèrent a peine au repas qu'on leur servir, elles avaient surtout besoin de repos. Par les soins de madame Saunder, deux lits, furent dressés pour elles, la négresse du bord les bassina. Moins d'une heure après le sauvetage, un sommeil profond succédait pour madame Molinarès et sa fille aux émotions terribles que Teau et le feu ne leur

avaient point ménagées.

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Les costumes d'odalisques, ornés de pierreries, furent tordus et mis à sécher. — « A demain, l.e récit détaillé des aventures des dames espagnoles ! »

Madame Saunder avait hâte d'être au lendemain, tant sa curiosité fut éveillée par quelques mots, dits du reste en fort passable anglais. — Gibraltar, enlèvement, pirates le dey d* Alger, les Turcs et un amoureux, officier de la marine française... Que de sujets divers ! quelle odyssée !

Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que madame Saunder, pleinement satisl^iite, tenait, de la bouche même de notre héroïne, la narration qui nous a fourni la matière des chapitres précédents.

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Le vrai n'est pas toujours vraisemblable ; sans mériter d'être taxés d'incrédulité, le capitaine américain ainsi que sa femme, auraient pu douter de la véracité de Frasquita, sans un concours de preuves irrécusables. Heureusement, les combats du Diable-de- Mer par le travers de Mélilla,et lâchasse de la frégate auglaise étaient des faits connus de M. et de madame Saunder.

— Eh quoi ! vous montiez ce corsaire algérien que poursuivait la Tamise !... s'écria le capitaine,

— Précisément, et alors le fils de lord Bfougley était encore sur le pont a côte de nous.

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— Te rappelles-tu, Jenny, les explications que je te donnais?

— Je me rappelle avoir vu , de mes propres yeux, ces deux clames et leur audacieux ravisseur.

— r Quelle singulière coïncidence!... Du reste, pendant mes navigations, il m'est arrivé plusieurs fois des rencontres également extraordinaires. Ainsi , du temps que Jackson m'accompagnait au large...

— Mon ami, interrompit madame Saunder, permets à ces dames de continuer et de nous apprendre ce qu'est devenu l'insolent Edouard Brouglhey.

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Frasquila répondit qu'il avait eu le bonheur d'être recueilli h bord de la Tamise ; mais avant de dire comment, elle dut raconter l'histoire de son séjour dans la soute aux poudres du Diable-de-Mer,

— Admirable! magnifique! incroyable!... Oh!... inoui ! . . . Parfaitement bien!...

Telles étaieiit les exclamations angloaméricaines qui ponctuaient à chaque instant la relation de Frasquita.

Parfois, madame Molinarès prenait à son tour la parole, pour mettre en relief quelques traits de sangfroid ou de courage que sa fille avait trop atténués. Et madame Saun-

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der hallail des mains, quoique de son naturel, ainsi qu'on Ta dit ailleurs, elle fut douée d'un flegme recommandable; mais elle avait beaucouj) navigué, elîe était la femme d'un marin et connaisseuse, par conséquent, en aventures de mer.

D'un autre côté, les récits de Bergaini et sa présence à bord, confirmaient tous les dires des dames Molinarès qui, fidèles à leur promesse envers le contrebandier maltais, passèrent sous silence la partie la plus fâcbeuse de sa biographie. Protégées désormais contre ses tentatives par la bonne tenue deVHudson, elles eurent le temps de lui ïiaire connaître les conditions auxquelles elles avaient pour lui tant d'indulgence:

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— Tu renonceras à ton sauvage amour pour ma fille, lui dit madame Molinarès, et cessant de t'attacher à nos pas, tu partiras avec YHiidson de '^arseille, où nous comptons nous faire débarquer.

Bergami jura tout ce que voulurent Frasquitâ et sa mère ; madame Saunder consentit aie faire inscrire comme matelot sur son rôle d'équipage: bref, chacun eut lieu de se louer de son zèle pendant le reste de la traversée qui se termina paisiblement.

Le capitaine et sa femme, touchés dii sort de leurs passagères, charmés par les grâces aimables de la jeune fille et remplis de sympathie pour sa mère, n'étaient plus des indifférents au bout «le très iiCU de

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