l'hau kt le ricu
jours. Ils proposèrent aux dames Molinarès après leur relâche à Marseille, de les ramener a Algësiras, ils allèrent jusqu'à leur conseiller de rester à bord et de s'établir à New- York.
Mais Frasquita, reconnaissante de ces hospitalières propositions, les refusa. Fiancée à Destaillis, elle était ravie de faire route pour la France.
Les derniers diamants qui provenaient du pirate Yertucci dit Moussalem, et les pierreries qui ornaient les costumes de captives servirent à s'établir à Marseille d'une manière modeste, mais convenable.
Tandis que VHudson déchargeait ses mar-
l'kau et le feu 121
chandises du Levant et prenait un nouveau chargement pour Ne\N-York, Frasquita s'empressa d'écrire à Nantes, aux parents de Destaillis; madame .>!olinarès, de son côté, mandait à son homme d'affaires d*Algésiras, de lui expédier les rentrées qu'il ferait pour elle.
Celui-ci'fît sans doute pour son propre compte les rentrées de la veuve dont il avait la procuration.
Quant à la famille Destaillis, elle laissa au frère du jeune enseigne le soin de répondre à mademoiselle Frasquita. 11 n'en eut aucun souci ; mais à bord de V Eclipse, dans on ne sait quel port de l'Inde, Des-
122 l'kau et le fku
taillis reçut Due lettre qui débutait en ces termes:
« Figure-toi, mon cher ami, qu'il nous est dernièrement arrivé de Marseille, une missive aussi bizarre que romanesque, de la main d'une certaine Frasquita Molinarès qui se prétend ta fiancée. — Nous en avons bien ri en famille, je t'assure !... quelle imagination'... D'abord, elle est la propre fille d'un ancien ami de notre père; soit!... Ensuite, elle est enlevée par un officier anglais, reprise par des pirates, livrée au dey d'Alger, envoyée au sultan, etc.. elle vit comme une salamandre, dans le feu non moins que dans l'eau. Tous les navires qu'elle monte coulent, brûlent, sautent! c'est superbe!... Item , la jeune personne prétend t'avoir
connu a Gibraltar, du tenips que tu étais sur la Sérieuse : ceci me paraît être le point le plus sérieux de l'historiette.
« Comme tu ne nous as jamais parlé de ton Ariane éplorée, je me suis dispensé de répondre à son roman d'aventures raconté eh dix énormes pages, du style le plus baroque.
t Je te conserve pour ton retour ce curieux autographe ........
ji>
Malheureuse Frasquita! on se moquait de son style! à peine savait-elle quelques mots de français; elle avait fait des efforts touchants pour raconter sans phrases les évé-
424 l'eau kt le feu
nemenls qui avaient suivi ses fiançailles, mais Destaillis, n'ayant point parle d'elle durant son congé, on lut en riant, à Nantes, une lettre que jamais, me dit-il plus tard, il n'a pu relire sans être ému jusqu'aux larmes.
A bord de TEc/Z/^sp, Destaillis s'écria en trépignant:
— Frasquita libre! Frasquita miraculeusement délivrée ! saine et sauve à Marseille! pleine de foi dans ma parole, n'ayant d'espoir qu'en moi.
Un passage très bouffon de la lettre fraternelle, commentait un autre passage naïf et délicat de celle de la jeune Andalouse,
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Destaillis, joyeux et irrité en même temps, en sentit toute la portée.
— Pure encore ! toujours digne de mon amour! reprit-il. Elle l'écrit à mon frère; je ne veux pas en douter, moi!... Eh quoi! elle aura échappé à Edouard Broughley, aux pirates, au dey d'Alger, pour être ensuite inhumainement raillée par mes parents et laissée'sans ressources à Marseille! Cest épouvantable î... je veux, sur-le-champ, voler à son secours.
Destaillis remua ciel et terre, il parvint à permuter avec un camarade qui partait pour TEurope à bord d'une frégate française, et il eut même la chance que la frégate devait aller directement à Toulon.
120 l'iiAU {'T Lli FEU
Mais il fallait alors près de ^ix mois pour recevoir dans l'Inde des nouvelles de France.
Au moment où Destaillis lisait avec humeur une lettre qui avait huit mois fie date, une détresse affreuse avait succédé à l'aisance momentanée des deux Espagnoles établies a Marseille, où elles ne connaissaient dme qui vive.
VHudson étaitreparti.
Le consul d'Espagne fut dur pour ses infortunées compatriotes ; personne ne voulait croire au récit que les pauvres femmes étaient bien forcées de faire.
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Les malheurs roaianesques inlëressent plus qu'ils n'émeuvent.
Leur misère ne cessa de s'accroître. — Elles se virent obligées de ven Ire, pièce à pièce, le modeste mobilier qu'elb^s avaient acheté à leur arrivée çt jusqu'à leurs meilleurs vêtements.
Frasquita était navrée ; parfois, en voyant les souflrances de sa mère, elle se prenait à haïr Destaillis autant qu'elle l'avait aimé.
Elle écrivit plusieurs fois à Nantes, n'obtint jamais de réponses, et perdant enfm tout espoir , elle regretta hautement de n'avoir pas accepté les offres généreuses du capitaine Saunder.
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— Ma mère, ma noble mère! s'écria-t-elle, pardonnez-moi, car je suis l'unique cause de votre misère ! Sans mon fol amour pour un ingrat, vous seriez de retour à Algésiras; l'on ne vous aurait pas dépouillée de votre dernier avoir!... vous ne verriez pas arriver l'instant où il nous faudra tendre la main pour obtenir quelques tristes secours de la charité publique.
Frasquita pleurait aux genoux de sa mère qui s'efforçait courageusement de la consoler.
— Le capitaine Saunder reviendra, mon enfant ! ... Patience ! ... Encore quelques mois; nous irons le supplier de nous reprendre à son bord !. . .
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— Encore quelques mois, quand chaque jour est un siècle! répondit Frasquita.
Les pauvres femmes avaient bien essayé de s'induslrier, mais sacliant à peine le français, manquant de relations et n'étant habiles ouvrières ni l'une ni l'autre, elles allaient en être réduites à la mendicité, malgré toutes les privations qu^elIes s'imposaient.
Réfugiées dans la mansarde d'une maison écartée, elles luttaient contre la mauvaise fortune, priant Dieu de leur venir en aide et comptant les jours, lorsqu'un soir tout à coup on frappe à la porte de leur humble réduit.
Frasquita recule effrayée :
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^ Bergami I dit-elle.
— Bergami, répète madame Molinarès, comment osé-t-il...
— Mesdames, ne craignez rien, répond le Maltais qui portait le costun^e d'un ouvrier aisé, ne criez pas d'abord et permettez que je parle ^
l<e pacha aux mille têt«s.
Un seul grabat, pas de feu quoique le froid fui piquant, pas un meuble qui eut la moindre valeur, et pour vêtements des chiffons rapiécés en vingt endroits. — L'expression des traits de Bergami prouva claire-
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ment qu'il avait fait ces remarques du premier coup d'œil.
— Ne crois pas que la misère plus que la terreur puisse triompher de mon aversion pour toi!... s'écria Frasquita irrile'e.
— Vous nous aviez juré de rester à bord âeVfludson, dit encore madame Molinarès.
— Mesdames, répliqua le Mallais sans s'émouvoir, j'ai plus d'entêtement que cela ! La senorita me méprise ; il est vrai que je ne vaux pas grand'chose!... mais enfin, si j'ai du mauvais, j'ai du bon aussi!... Mademoiselle Frasquita ne me pardonne pas de l'aimer; c'est plus fort que moi!... Voilà pourquoi je suis resté à Marseille, en déser-
tant Vlhidson, comme de juste!... Vieille habitude! j'ai navigué sur quinze grands navires, j'ai de'serté de onze; quant aurautres, comme le Diable-de-Mei- et la corvette turque, ils m'ont déserte sous les pieds en coulant, brûlant ou faisant naufrage. J'ai donc filé de VHudson le matin de son appareillage pour New- York ; le soir, j'entrais au théâtre comme aide -machiniste. Chaque jour je me procurais de vos nouvelles... Je vous ai suivie plus de cent fois. Tant que vous m'avez parues à votre aise, j'ai fait le mort : — Convenez que c'est beau de ma part! — Mais la déveine arrive, ça se voit!... Votre officier français vous a donc abandonnées... Eh bien! moi, je ne vous abandonnerai pas!...
— Non! interrompit vivement Frasquita,
154 l'eau kt li: feu
non! Destaillis ne nous a!)andonnerait pas, s'il connaissait notie si l nation et s'il pouvait... •
— Ma fille, dit madame Molinarès, sa famille ne re'pond point à tes lettres!... On nous prend pour des aventurières sans doute.
— Parbleu! fil Bergami ; je n'avais j)lus le droit de vous conseiller à bord de Ylludson; sans quoi... Français, sauteur! voilà mon senùment... Mais, Espagnole, danseuse! Ceci est mon opinion à moi...
Frasquita devant sa mère, pouvait bien avouer qu'elle était oubliée par l'enseigne
Deslaillis ; devant l'aventurier maltais, elle eut rougi de faire un tel aveu.
— Il est en mer! il ignore que nous l'attendons ici...
— Très bien, ])arfaitement, mademoi^ selle; mais en attendant comme vous le faites, vous manquez de pain, de feu et de vêtements. — Je vous dois la vie et je vous aime toujours... ie vous ai laissée bien tranquille, depuis six mois passés, écoulez-moi donc tranquillement aussi. •
— Écoutons-le, dit madame Molinarès.
Ne refusons pas le secours de Dieu; iious
joi) l'iîau liT LU ri:u
aurions tort, Frasquita, de repousser les services de ce brave garçon.
c( Brave garçon,» une qualification si conciliante fit sourire le Maltais :
— A la bonne heure, dit-il, car je vous apporte la fortune, moi!... tenez!...
Bergami tendait à madame Molinarèsune lettre du directeur du théâtre de Marseille. Elle était conçue en ces termes :
€ Madame,
» Si je dois en croire le drôle qui vous portera la présente mademoiselle Frasquita, votre fille, réunirait a un physique char-
mant des talents de premier ordre comme chanteuse et danseuse surtout. En suppo^ sant que le Maltais Bergami n'ait pas menti de tous points, je vous invile , madame , à venir me présenter mademoiselle votre fille demain, à midi précis.
» Recevez, madame, mes salutations empressées et pressées.
» JoACniM BOULNÈGIVK, D*". »
La mère de Frasquita lut ce billet avec étonnement d'abord, puis avec tristesse.
— BailadoraJ,., murmura- t-el!e enfin d'un ton douloureux.
— Mademoiselle Frasquita fera recette
158 l'i'AU liT Ll'. FEU
et vous ferez fortune, que diantre!... Ah! c'est comme ça que vous me remerciez!...
— Danseuse, stiuleuse sur un théâtre!... ô mon Dieu!... non! jamais!... reprit madame Molinarès.
— Il n'y a pas de sot métier ! riposta Bergami qui ne concevait guère les scrupules de la noble veuve. Vous mourez de misère, vous n'avez plus de ressources d'aucune espèce, et voushésiiez !... Je m'attendais a des transports de joie., covjw di Bac^ol , . , Quelles femmes êies-vous donc!
Frasquita, ramassant Ja lettre, venait aussi de la lire et de la relire; elle réfléchissait.
l'kAO liT LR IV.V 15J
Espagnole et fervente chrétifnne, madame Molinarès exprima l'horreiir qu'elle éprouvait en songeant à la possibilité d'exposer chaque soir sa fille en public, sur un théâtre, en costume de danseuse.
— Je vous admire, foi de bandit! poursuivit le Maltais. Comment vous en êtes encore là, ma bonne dame, après vos aventures de terre et de mer. Mais vous chantiez et vous pinciez de la guitare pour le capitaine Vertu CCI qui faisait habiller votre fille en mauresque,., costume autrement léger que celui de danseuse... Ensuite, devant le dey Ali-Khodja, dans le harem, je ne pense pas que mademoiselle Frasquita fut plus décemment accoutrée, car ces coquinsde Turcs
140 l'fau et lk feu
ont un goût particulier pour la gaze transparente... Je pense aussi qu'en fait de chant ei (le danse, Son Altesse Barbaresque n'a guère ménage vos susceptibilités...
— C'est vrai ! mais tout cela s'est passé
secrètement, malgré nous!
— J'étais résolue à mourir, ajouta Frasquita, plutôt que de subir le déshonneur.
— Ici, reprit madame Molinarès, Ton prendra ma fille pour une de ces misérables qui spéculent sur leurs charmes...
— Les galants seront vite détrompés, si
l'eau et lk riîu 141
la senorita les reçoit comme elle nous a reçus, M. Edouard et moi ! ... Sa vertu doublera ses succès; une danseuse espagnole insensible, faroucbe, incorruptible, inflexible malgré sa souplesse, tout le monde voudra Tapplaudir!... Allons ! allons! ne faites pas la sottise de refuser les propositions de mon directeur. Ce n'est pas sans peine que je Ta! décidé, moi, malheureux aide-machiniste, à vous écrire ce billet... Par le diable, il pourrait vous arriver pire que de danser en public!...
— Bergarai ! tu nous insultes !
— Je raisonne... Je dis que nécessité n a pas de loi !... Pour sauver son honneur et sa
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vie, votre fille a chanté et danse là-bas, qu'elle en fasse autant ici, elle sauvera sa vie et son honneur!...
— 11 a raison, dit Frasquita, nécessité n'a pas de loi!...
Bergami battit des mains, en disant :
— Bientôt tout Marseille fera comme je fais!... ~
Madame Molinarès n'osa résister davantage, mais elle soupirait, elle essuyait, à la dérobée, des larmes brûlantes ; elle se rappelait le temps où, à Cadix, le terme de Bailadora lui semblait être l'une des plus
l'eau et Li-: l'YX 145
injurieuses expressions de la langue espagnole.
La fille du capitaine de vaisseau Molinarès devenir danseuse comme une vile bohémienne! l'enfant, qu'elle avait élevée dans les sentiments de retenue et de pudeur les plus exaltés, revêtir le maillot et la jupe 'a paillettes!... Devant Moussalem ou Ali- Khodja, l'on avait cédé à la force brutale, et le dessein arrêté de périr relevait aux yeux de sa mère la malheureuse captive.
Mais Frasquita dit que la misère était aussi une force brutale devant laquelle il fallait se soumettre ; elle jura qu'elle résisterait avec plus d'énergie que jamais à toute
14 i i/eau et le feu
tentative injurieuse, et, s'adressant à Bergarni :
— A commencer par toi — dit-elle. Tu as, sans doute, repris l'habitude du coJtello italien; moi, je porte encore ma navajilla d'Andalouse.
— -De Bergami, vous n'avez plus rien à craindre, re'pliqua le Maltais. Vous ne voulez pas m'aimer, vous me me'prisez...
Il soupira, et, poursuivant avec énergie :
— Mais, à défaut de votre amour, j'ai ma jalousie, et malheur à quiconque oserait...
— Très bien!... merci!... s'écria Frasquilâ reconnaissante.
— A défaut de votre navajilla, le téméraire trouverait mon cohello entre votre poitrine et la sienne...
Sur quoi Tavenlurier fit claquer sa langue et ses doigts, haussa les épaules, se leva, fit le tour de la chambre, et secoua dédaigneusement les misérables bardes suspendues à la muraille :
— 'Notre directeur, dit-il ensuite. Sa Seigneurie Joachim Boulnègre est un franc imbécille; n'en soyez pas trop étonnées! Si vous aviez le malheur de vous présenter à lui vêtues comme ça, le moindre mal qui pût arriver à mademoiselle serait d'être admise gratis comme figurante...
Il ia
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— Gratis... mais alors à quoi bon?.
— Vous n'avez jamais vécu dans des coulisses; à Lisbonne, notre directeur, loin d'appointer s^s figurantes, exigeait de chacune dVIIes dix piastres fortes par mois lorsqu'elles étaient jolies... et il n'en acceptait pas d'autres. Celles qui tenaient à figurer près de la rampe payaient quinze piastres, et les plus belles vingt. C'était Un tarif réglé comme papier de musique. '
— Arrière! s'écria madame Molinarès indignée.
— Du tout!... Je veux que mademoiselle
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Frasquila soif bien appointée et très respectée!... Seulement, il nous faut un riche costume de ville, une voiture, un groom à livrée...
— Pourquoi donc èlre venu nous relancer dans notre galetas, pourquoi nous avoir troublées, Bergami? dit la jeune (ille avec un accent de reproche.
— ^ Parce que je ne suis pas assez niais pour n'avoir rien prévu. — Vous êtes annoncées à l'hôtel d'Espagne comme devant arriver en chaise de poste cette nuit ; — demain matin, le costumier du théâtre sera chez vous avec toutes sortes de vêtements
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confectionnés; j'ai arrêté un groom et une femme de chambre. — Enfin, pour sauver les premières apparences, j'ai apporté deux robes de chambre et deux manteaux que vous allez mettre sur-le-champ.
Madame Molinarès se récria encore ; — heureusement Frasquita fut d'avis de se conformer aux étranges conseils du Maltais, qui, pour surcroît de précautions, lui remit une légère bourse contenant quelques pièces d^or.
— Ne payez rien, mais donnez de beaux pour -boires! Soyez généreuses, dédaigneuses, un peu insolentes; traitez M. le directeur du haut en bas, obligez-le à vous
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reconduire jusqu'à voire voilure... Ah!... Point de conventions d'argent avec lui avant un premier succès dont je me charge. Pendant votre souper, j'entrerai dans plus de détails.
Les dames Molinarès mirent les manteaux de v*oyage que leur tendait Bergami; dix minutes après, elles entraient à l'hôtel d'Espagne où leur appartement avait été retenu.
, La femme de chambre et le groom de ces dames les attendaient.
Bergami jurait contre un postillon imaginaire, qui, de connivence avec le maître
d'une aulie auberge, n'avait janias voulu conduire les voyageuses jusqu'à leur deslination.
Le souper fut excellent.
Pour prix de ses services, le Maltais demanda publiquement une petite gratification, reçut une pièce d'or, et sortit en la montrant à tous les domestiques deThôiel.
Madame Molinarès, inquiète de cette nouvelle aventure, ne put dormir de la nuit. Frasquita, plus confiante, ne se réveilla qu'au l)ruit du costumier et des couturières qui, conduits par le Maltais, assiégèrent l'appartement dès neuf heures du matin.
— Mademoiselle Frasqiiita, la plus céJè- .bre de toutes les danseuses d'Andalousie! s'écriait Bergami ; sachez bien qu'il n'y a rien d'assez beau pour elle ! Je l'ai vue, moi qui vous parle, à Cadix, à Lisbonne et même ailleurs! Le sultan du Maroc, sur sa réputation, lui a fait ofïrir cfnt mille piastres pour venir danser devant lui... mais, madame Molinarès a refusé net. .
— Est-il possible!... refuser cent mille piastres!
— Bah! nous sommes bien au-dessus de cela !... si vous aviez vu les diamants de ces dames .. leur écrin ferait pâlir toutes les courui.nes d'i'urope, il faudrait aller plus
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loin que les Indes pour trouver des parures
semblables. -
Lorsque Frasquita parut dans la robe de chambre ^^ssez modeste que le Maltais lui avait apportée la veille, M. le costumier et les gens de sa suite, saluèrent jusqu'au ras du parquet.
Un crédit illimité se trouvait ouvert.
Bergami aidant, la jeune fille en usa largement, se montra fort généreuse en gratifications, et envoya louer une voiture élégante. ' .
lia renommée de l'incomparable espa-
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gno[e l'avait précédée. Depuis une heure, tous les employés du grand ihéâtre ne parlaient que de ses largesses, lorsqu'enfin elle descendit de voiture au bas de Tescalier du directeur, qui aurait craint de compromettre sa réputation, s'il s'était permis de questionner Frasquila sur ses succès passés.
Il n'était raoucheur de quinquets dans les coulisses du théâtre, qui ne se fit gloire de connaître par le menu tous les antécédents dramatiques de l'illustrissime danseuse espagnole.
— J'ai pour habitude, monsieur le directeur, dit Frasquila, du donner toujours une
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première repiésentalion au bénéfice des pauvrew^...
— Il en sera comme vous voudrez —mademoiselle; répondit Joachim Boulnègre; — mais vous devez comprendre que j'ai haie de faire jouir le [)ublic marseillais de l'heureuse fortune que nous vous devons.
— Malgré la fatigue de mon voyage, monsieur, nous répéterons dès demain, si vous le voulez. . *
— Vous me comblez de bontés..
Fiasquila salua d'un pelil air protecteur,
LHÀV bl U MU 155
sans que luadaiiie Moliiiaïès, interdite, mt osé desserrer les dents.
Bergami attendait imcatiemmenlà Ihôtel d'Espagne i'issue de cette première démarche. 11 savait que de sa vie Frasquita n'avait mis les pieds dans des coulisses de tht'àtre.
— Le point essentiel, lui dit-il, est qu'à votre allure empruntée, M. Boni nègre ne puisse se douter de rien avant la représentation. Venez donc, dès ce soir, explorer les localités, je serai votre cicérone et ne vous parlerai qu'en espagnol.
Dès le soir, tous les artistes du théâtre
J«^0 . L*IÎAU 1.T LE FEU
de Marseille furent obligés de rendre hommage à réblouissanle beauté de Frasquila qui eut le temps, pendant les entr'actes, de faire l'étude lopographique des planches, où elle devait débuter quatre jours après. — Il fut convenu qu'elle jouerait le rôle d'une captive andalouse présentée dans un harem.
Vingt ballets n'ont pas d'autre thème, M. l'imprésario n'eut que la peine de choisir.
Trois répétitions suffirent. —Une affiche immense fut apposée et tous les journaux de Marseille annoncèrent, pour la représentation au bénéfice des pauvres, les débuts de la célèbre Frasquila, la perle des Espagnes.
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Bergami, que sa |)assion neiiipêchait pas de calculer juste, ne voulait point il'undemisuccès. Spéculant a sa manière, il prétendait rentrer largement dans toutes ses avances et pensait d'ailleurs que la reconnaissance finirait par amollir le cœur de Frasquita.
Plus dangereuses que Teau et le feu, les planches d'un théâtre sont un écueil où maintes vertus opiniâtres ont fini par faire
naufrage.
— C'est là que j'attends notre belle, elle sentira le besoin d'un protecteur, d'un mari... Je serai prêt !...
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La toile se leva enfin.
Frasquita tivinblante était dans les bras de sa mère qui, au moment suprême, eut à peine la force de lui crier: «Courage! » — Certes! elles avaient passe ensemble par des situations autrement terribles; elibien ! nous ne craindrons pas de le dire, j imais elles n'avaient éprouvé d'émotions si violentes.
Frasquita pourtant sut s'en rendre maîtresse ; sortant de sa loge d'un, pas assuré, elle n'eut point l'air pour les artistes et figurants d'être une petite débutante. D'un bond, elle franchit les couloirs, puis s'avança gracieuse devant ce |u<cha aux mille têtes qu'on appelle public.
l'iïaij lt lk fku 159
Les deux mille mains dn pacha battirent.
Elle prit son vol au son des castagnettes.
Les feuilletons des journanx de Marseille ont publié de ceUe première représentation des comptes-rendus enthousiastes auxquels nous renverrons nos lecteurs.
Hauts faits et g^estus d« «lonehim Boulnèf re.
Joachim Boulnègre, qualifié d'imbocille
par raide-machiniste Bergarai, n'aurait pu
être qu'un homme supérieur ou le dernier
des idiots, si dès le lendemain du succès,
un traité d'engagement dans la poche, il ne
s'était fait annoncer chez la triomphante
Frasquita Molinarès.
Il 1*
Homme supérieur, il se sérail aperçu à une foule d'indices que la danseuse n'était qu'une débutante étrangère à l'art scénique; il aurait pris des reûseiguenieiits, et, découvrant la vérité, se serait trouvé en mesure de dicter des conditions.
Idiot complet, il n'aurait pas su se rendre compte des avantages qu'il retirerait d'un engage;:. ent en due forme, liant la jeune Espagnole à son exploitation théâtrale.
Mais atiendula justesse de la qualification que lui donna Liergami, le digue homme s'estima très heureux de voir accepter d'emblée des propositions fort lucratives en vertu desquelles Frasquita reçut le traitement d'un premier sujet de danse, expérimenté dans son art et jouissant déjà du plus grand renom ; des avances considérables
l'eau et le FtlT J(m
furent soltlëes en outre, immédiatement après la signature du contrat ; — l'on devine que Bergami avait eu soin de [>révoir ce point essentiel.
— Corpo di Bacco ! bien joue! s'écria-t-il, dès qu'il eutnotion ceilaine de la signature. Maintenant, tnademoiseile Frasqiîita, du courage, du jarret, du talent! ou gare au pacha aux mille tètes 1...
Bergami , grassement remboursé , fut renvoyé avec la promesse qu'il aurait une énorme part dans tc»us les bénéfices de la premièie danseuse, mais aussi avec l'ordre de ne plus se présenter chez elle. '
— Mais je veux vous voir, moi ! s'écria-t-il.
— Tu me verras tous les soirs au ihëàtre.
— Sans vous parler, sans pouvoir vous dire que je vous aime...
i64 l'eau et le fuit
— Voila justement ce que nous voulons!... nous te payons ; tu es intéressé à nos succès.
— J'espérais une récompense plus douce...
— M'est-il possible d'oublier ce que tu es, Rergami !
— Pourquoi pas... une danseuse peut bien épouser un contrebandier...
— Tu m'insultes!... s'écria Frasquita indignée.
— Hélas ! il ne dit que trop vrai, mon enfant! Tu es danseuse... lu n'es qu'une bailadora comme la dernière des bohémiennes.
A ces mots, madame Molinarès fondit en larmes.
- Tu as fait pleurer ma mère, sors ! et ne reparais plus ici!... dit Frasquita en
l'i^ati et Liî Fi:u i(j5
chassant Taventurier maltais qui se relira non sans maugréer :
— Au diable tous les hidalgos d'Espagne et toutes les stupides créatures qui partagent leurs idées !... Ne voilà-t-il pas un beau malheur d*ê(re bailadora^ quand une ville entière vous adore! Bohémienne, jolie raison!. . . Fallail-il les laisser mourir de misère dans leur galeias?... Ces gens à préjugés sont incorrigibles; la nécessité leur prouve que leurs préjugés n*ont pas le sens commun ; ils en sont si bien convaincus qu'ils vous font, comme mademoiselle Frasquita, la pirouette devant des milliers de spectateurs... ils démontrent par cha^ cune des actions de leur vie, qu'ils se battent Tœil du qu'en dira-t-on,,. mais avisez- Vous de leur dire Âhiëiu pâfl.u les voici
l(>f) l'kau et le yv.v
piqués!... Vous êtes danseuse, première danseuse, premier sujol, haiiadora... mille millions d'enfer! Et je suis un misérable, un insolent, un drôle, pour vous avoir appelée danseuse, moi qui vous ai faite danseuse et que vous devriez réiuercier à deux genoux de ce que vous êtes danseuse !...
Madame Molinarès, résignée d'abord , puis Iremblanie à la crainte que sa tille échouât devant le public, pleurait amèrement à celte heuie, parce qu'elle méritait le nom de danseuî?e. — La misère vaincue le préjugé revenait.
— Libre ou esclave, ouvrière ou baladine soyez sûre, ma bonne mère, disait Frasquita, soyez sûre que votre fdle restera toujours digne de vous et de votre tendresse...
i/itAïi i:t li-: fiu 107
— Danseuse! répe'tait madame Molinarès en pleurant.
— Je ne le suis que pour quelques mois, patience! nous quitterons cette ville, nous irons, s'il le fiiut, h l'aulre bout du monde !...
— Ah 1 si mon noble époux avait pu prévoir que sa fille serait réduite h faire un tel métier, il aurait préféré te voir morte, Frasquita!...
— HélasJ ma mère, vous le savez, j'étais résolue à mourir!... mais aujourd'hui, u'estil pas de mon devoir rigoureux de tenir mes engagements?
— J'en conviens.
— Ne sommes-nous pas mille lois moins à plaindre qu'a bord de lu corvette turque?...
168 i*i<;a(î et i.e feu
— C/est vrai...
— Ou que dans le harem d*Ali-Kodja?
— Je l'avoue...
— Ou qu'a bord du Diable- de-Mer?
— Cest certain.
— Ou que dans la barque des contrebandiers^...
— Je ne le nie pas.
— Ou que dans la prison de Gibraltar.
— C'est possible !...
— Et avant notre captivité, à Gibraltar, à àlgësihns méme^ vous sotiVetiez^voué de noê
l'iîAU et Lli Fl'U 100
privations; en peu de mois, ici, j'aurai gagné pour vos vieux jours une fortune honorable...
— Honorable! par ce que tu fais !... Pour mes vieux jours et tu ne vois pas que...
Madame Molinarès n'acheva point. De quelque temps, Frasquita ne sut comment compléter sa pensée ; elle ne devait que trop tôt rinterppéler tout entière.
Forte devant le danger, courageuse eu présence de la misère, madame Molinarès ne prit jamais son parti de la position de sa fille. — Les lettres adressées a la première danseuse par d'insolents amoureux, les démarches hardies de certains jeunes et beaux iîicssieUrs qui parlaient de leur iendresse
i70 l'uAU I'T Lie Fi:u
comme des capilallsles, achevèrent de blesser au cœur la mère de Frasquîta. Klle tomba gravement malade.
Et la jeune fille, pénétrant la cause morale de sa maladie, ressentit alors une incomparable douleur.
Au théâtre, elle obtenait des succès éblouissants dans tous les genres. Elle chantait, elle s'accompagnait non seulement avec les castagnettes mais encore sur la guitare; elle déployait, dansia pantomime, un art infini, elle se montrait tour a tour comédienne et tragédienne, soit par son jeu muet, soit lorsqu'elle chantait eu espagnol. Il n'était bruit, dans Marseille, que de sa grâce, de sa voix charmante, de son jeu touit)uis nouve.iu , de la réunion i\c si-s
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rares talents et enfin de son irréprochable conduite.
On ne connaissait à la Prasguila aucune intrigue; les plusentreprenanls, les plus riches avaient été repoussés ; c'était un dragon de vertu, une vestale, une merveille!...
Dirons-nous qu'au bout de peu de jours l'hôlel d'Espagne avait été abandonné pour un appartement simple et convenable dans le genre de celui que les dames Molinarès avaient occupé tout d'abord.
Les fournisseurs, costumiers et autres, intégralement soldés, s'étonnèrent bientôt de n'être point rappelés chez la Frasquita, dont la mise en ville était toujours modeste.
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et dont les préteiiclns diamants ne brillèrent jamais aux feux de la rampe.
On corammca donc à mettre en doute les bruits merveilleux répandus dès l'origine par le Maltais Bergami, qui, déçu dans ses espoirs, mécontent et bavard, commit une foule d'indiscrétions. Le voile se déchirait. On se dit tout bas que la Frasquita n'avait jamais figuré sur le moindre théâtre de la Péninsule; on s'entretint de ses bizarres aventures de terre et de mer. On se moquait par occasion de M. le directeur Joachim Boulnègre. Les nouvellistes des Bouches-du- Rhône brodèrent à l'envi siir le canevas (\esoncUt de salons ou d'estaminets.
Et Joachim Bouluègre, jusqu'alors aux f»eiils soins pour sa pensionnaire^ cju'il se
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permettait d'ador.-^î" on secrol, frémit (Je colère en apprenant qu'il avait élé dupe des contes de Bergami.
Une odalisque faire la prude! une débutante être payée comme un premier sujet ! une aventurière sans un sou, traiter de haut en bas son directeur !... une péronnelle sans nom raccrocher un engagement ruineux !...
L'irascible imprésario acquit trop aisément la certitude que les dames Molinarès végétaient à Marseille depuis six mois, lorsqu'il provoqua leur première visite. Il était furieux d'avoir proposé et signé un engagement qui venait de lui faire gagner une trentaine de mille francs.
— J'aurais pu exploiter cette aventu-
rière pour une bouchée de pain ! s'écriait-il avec rage , el lui prouver par la même occasion qu'un directeur n'est pas moins pacha qu'un dey d'Alger!... 0 la rusée coquine!.. Mais j'y songe , c'est ce drôle de Bcrgami qui... — Qu'on m'amène î'aide-machiniste Bergami !..
Le Mahais comparut.
— Tu m'as audacieusement trompé, faquin!... Tu ne m'as pas dit un mot de vrai sur le compte de la Frasquita !... Tu es un insigne larron!. .. Qu'as-tu à répondre?...
— Que je me suis moq-é de vous et que je m*en moque encore!... dit ner«:ami peu friand de conserver sa place depuis qu'il s'enrichissait au\ dépens de la [)r"emière danseuse.
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— Je le ch«tsse!...
— Je m'abonne pour apjtlandir ma Frasquita!
— Va-l'en !
— Soyons poli, cadet! je ne suis plus machiniste, mais al)onn«^. Si tu fais l'insolent, je te...
Bergami montrait des poings qui ai>aiserenl, comme le Quo^ ^70 neptunien , la tempête directoriale.
Le chapeau sur l'oreille, il sortit en sifflant, ce qui redoubla la mauvaise humeur de Bouhiègi'e, fort impatient d'avoir une explication avec la Frasquita en personne.*
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Ce jour-!ii iiu hrig de guerre , arrivant de Toulon, mouilla dans le port de Marseille; Frasquila Molinarès, accompagnée de sa femme de chambre , se rendit à bord, et , sans se nommer , pria le capitaine de lui donner, s'il était possible, quelques renseignements sur renseigne de vaisseau Charles Deslaillis.
— C'est un ami et presque un parent de noire famille, disait-elle en espagnol ; ma mèro 5 qui est malade et qui n'a pu venir avec moi , l'a reçu chez elle à Gibraltar , il y a aujourd'hui près de deux ans ; nous désirerions bien savoir en quels parages il se trouve.
— Je vous promets, mademoiselle , de ne rien négliger pour vous satisfaire, ré-
j)Ondit le capitaine; mais a qui ai-je Thonneur de parler?
Frasquita Molinarès donna son nom et son adresse en rougissant.
— Seriez-Yous?... s'écria l'officier de marine.
— La danseuse... murmura la jeune fille avec timidité , hélas ! oui , monsieur!...
— Corbleu! Destaillis est un heureux mortel!... L'intérêt que vous prenez à son sort serait envié par tous les officiers de la flotte.
Frasquita baissa son voile, et d'un accent douloureux :
— Si M. Destaillis avait été en France,
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répondit-elle, la fille du capitaine de vaisseau Molinarès n'eût probablement jamais été réduite h la nécessité de monter sur un théâtre.
L'officier de marine que le nom de sa visiteuse avait soudainement rendu un peu trop galant, redevint le plus respectueux des mortels; mais le soir il était dans une stalle où elle l'aperçut non sans quelque embarras.
Or, si furieux qu'il fût, M. le directeur Joachim Boulnègre se garda bien, avant le ballet, de relancer Frasquita, qui recueillit, coninie de co! tunie, des milliers de bravos entbousiasi'^s, fut rappelée et accablée de bouquets ; mais dès qu'elle passa dans sa
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loge pour y reprendre son costume de ville, il frappa brusquement à la porte :
— N'entrez pas ! dit la femme de chambre.
— Eh ! corbleu ! c'est moi ! lé directeur ! Ouvrez! je suis très pressé !
Frasquita jetant un manteau sur ses épaules, permit d'ouvrir. — Le directeur entra, se jeta sur le divan, et voulut renvoyer la camériste.
— Qu'est ceci , monsieur ! s'écria Frasquita étonnée. vSi je ne me trompe, vous le prenez, ce soir, sur un ton fort nouveau. Paulette, restez! .. Je vous défends de me quitter un instant!
— Allons, vertu farouche! ne dirait-on
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pas qu*on vient vous dévorer toute vive? reprit Boulnègre partagé entre deux desseins fort contraires.
Amoureux, avare et assez sot, il voulait par trop de choses à la fois.
— J'ai été longtemps votre dupe, ma toute belle!... Je deviens la risée de Marseille; mais je prétends obtenir, en compensation de votre engagement onéreux pour ma direction, quelques marques de reconnaissance.
A ces mots , poussant la femme de chambre par les épaules, W la mit à la porte de Ja loge 5 «se rassit, et d'un ton fort impertinent:
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— Petite! dit-il, allons! asseyons-nous ici et causons !
— Monsieur, sortez! s'e'cria Frasquita
irritée.
— Du drame, mademoiselle l'odalisque!
fi donc !...
Le directeur, au lieu de sortir, s'avançtiil hardiment; il ne tarda pas à reculer effrayé.
La navajilla était hors de sa gaîne.
La guêpe, armée de son dard, le menaçait en répétant : « Sortez, ou malheur à vous! •
Joachim Boulnègre ouvrit, sortit et se