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CHAPITRE PREMIER

Il y eut un cahot. La diligence, dans un gémissement de vitres et de bois, sur- . sauta, puis, secouée de plus belle; continua de rouler. La haute montagne de Boghar décroissait en arrière, à droite, profilant sur un ciel très pâle son noir promontoire de forêts, à l'extrémité duquel se dressaient en sentinelle les murs nets des bâtiments militaires. À gauche, de l’autre côté, les murs de terre du ksar de Boghari amon-

celaient, sur une éminence rase et fauve,

leur désordre de façades ocreuses et de terrasses blanches. Les deux villes se regardaient de loin, l’une, porte du sud, vers où s'acheminaient les caravanes à l'odeur musquée, toute une civilisation dans le commerce du Mzad et laluxure des Ouled ; l’autre, porte du nord, par où descendait la civilisation adverse, avec ses caisses de marchandises et ses caissons d'artillerie.

Sur la plaine déserte, où çà et là quelques douars défrichaient, autour de leurs tentes d’un jour, un maïgife champ de passage, matin, une clarté si vibrante et si pure que toutes les choses s’y dessinaient, précises, dans une légèreté heureuse ; silhouette lointaine de berger demi-nu, rocs roux et violets, fleurettes sauvages au revers d’un talus...

Aïcha jeta un regard distrait sur les toits coniques des tentes fuyantes ; une fumée -qui montait, droite, s’effaça ; l’aboi rauque et furieux de chiens kabyles diminua, se tut. Elle songeait. Malgré la distraction perpétuelle dont tout est prétexte aux âmes jeunes, la variété du chemin et des paysages, elle demeurait triste, depuis son départ d'Alger. En vain, elle avait fait jurer à Thérèse de mettre

‘longtemps caressé.

‘C'était chose convenue,

flottait la lumière fraîche du

à exécution, vers le printemps, un projet :

Au mois d'avril, Mme et Mile Allier devaient revenir rendre visite au sous-lieutenant. Thérèse depuis deux ans battait des mains, en parlant de son voyage, toute joyeuse de l’aventure, amusée de découvrir un pays nouveau. La certitude d'y retrouver cette fois Aïcha avait décidé les deux femmes.

elles « s'embar- queraient » le rer avril. Aïcha leur ferait les honneurs de Laghouat en même temps

qué Georges.

Si habituée qu’elle fût aux côtés peu confortables de la vie algérienne, Mme AÏlier avait jusque-là hésité à s'embarquer, comme elles disaient. Et, de fait, cette route d'Alger à Laghouat, c'était une traversée pénible, terriblement secouée.

La diligence tanguait et roulait comme.

une chaloupe ; parfois il fallait passer à gué des torrents larges de cinq cents.

mètres. Les sables de Bougzoul disparaissaient souvent sous une vaste nappe d'eau où les chevaux enfonçaient jus-

qu’au poitrail. À d’autres endroits, tout

le monde à terre, et chacun de pousser la roue.

Aujourd’hui, cependant, le voyage s’annonçait des plus calmes. Il n'avait pas plu depuis des mois. La plaine de.

Bougzoul apparut, avec la tache claire :

de son caravansérail, l’ondulation des grandes dunes dorées sous le soleil. Mais Aïcha avait beau regarder devant elle, elle ne voyait qu’en arrière. Alger avec son grouillement cosmopolite, l’enchan-.

tement des édifices, des magasins et dés.

rues, la beauté riante des collines et de

la mer, emplissait d’un vivant décor le

se <

cadre de son souvenir. Elle refaisait sa promenade d’adieu à travers la pension Crawel, elle croisait, en sortant du réfectoire, Mlle La Croûte, les mains pleines de morceaux de pain, elle s’attardait à la terrasse du jardin. Quatre années s'étaient écoulées là.

: Elle en emportait

Radoucie les derniers temps par le payement intégral, qu'à force de ténacité et d’astuce elle était parvenue à arracher à l’avarice têtue de l’agha, miss Crawel, en

quittant son élève, s'était répandue en

protestations de sollicitude et d'amitié.

Somme toute, Aïcha gardait une espèce de gratitude à cette libre maison d’où, à dix-sept ans, elle sortait une belle et grande jeune fille, si différente, avec son

éducation terminée, son intelligence ou-

verte, de la petite moricaude ignorante qu’elle était à l'entrée. D'avoir été si longtemps mêlés à ses chagrins, à ses joies, où son labeur patient, ses camarades, ses maîtresses, les lieux mêmeslui demeuraient chers, grâce à la double force de l'habitude et à la séduction commençante du recul.

une satisfaction.

confuse, presque attendrie aujourd'hui. tribué

LES CAVALIERS DU GOUM SUIVAIENT D'UN ÉLAN IRRÉ- SISTIBLE, À TRAVERS UN TOURBILLON DE CRIS ET DE POUSSIÈRE (P. 23).

Là, elle avait acquis des idées autres, elle s'était transformée peu à peu.

Mais le meilleur de son affection et de sa reconnaissance allait à Thérèse, et à travers elle, à sa mère. Parallèlement à l'instruction de la maison Crawel, c'étaient les sorties du dimanche, sa croissance unie à celle de son amie, qui avaient consurtout à son développement.

En même temps que son esprit s’ouvrait à la semence sèche des leçons, les exemples quotidiens de la vie, donnés par Thérèse qui l’initiait et la guidait, avaient achevé de la féconder, de hâter en elle l’éclosion des nouvelles mœurs. Thérèse, seule, avait fait d’elle une petite Française, avec ses goûts, ses délicatesses, ses vues particulières. Grâce à Thérèse,

elle s'était assimilé les formes extérieures

d'usage, elle s'était créé une existence, elle en avait entrevu une nouvelle, plus mouvementée, plus attrayante encore, à travers le lointain mirage de Paris. Un sursaut de la voiture changeant d’ornière la rappela à la réalité.

Elle vit à travers les vitres baissées l’éten-

due monotone d’une grande plaine d’alfa.

En face d’elle, trois énormes Mozabites, ballottés par le roulis, dodelinaient de la tête, sous leurs hautes coiffures pareilles

à des marmites blanches cerclées de cordes, engoncés dans leurs burnous bruns.

[ls exhalaient une odeur de graisse et de musc. Sans plaisir, Aïcha revit la petite maison de Laghouat, la cour in- -térieure où les femmes tissaient leurs lents tapis, le jardin où s’ébrouaient à l'entrave les chevaux harnachés des visiteurs.

La vie qui l’y attendait lui parut médiocre et sans joie, malgré les distrac- -

tions que lui pourrait offrir la compagnie des femmes ou des filles d'officiers. La grande silhouette de son père se dressa devant elle, la figuré ardente et maigre la contemplait d'un long regard sans tendresse. Il lui sembla réentendre les paroles de Si- Salem, quinze Jours avant, lorsqu'il était venu la chercher à la pension Crawel et régler en partie l’arriéré des comptes. « Elle allait rentrer à la maison, elle y dirigerait tout. L’agha, de la sorte, pourrait se consacrer entièrement à ses affaires ; il s’en remettrait à elle du soin de Ja table, de l'ordonnance des réceptions. Car il comptait recevoir les officiers et les fonctionnaires de la garnison cet hiver, et, dans ce but, il avait besoin de ses conseils. Il fallait acheter des rideaux, des meubles.

d’un salon et d’une salle à manger pareils à ceux du sous-intendant.) Aïcha l’aiderait pour le choix. »

Le lendemain, installée chez Thérèse, Aïcha courait avec elle les magasins, Après mille hésitations, elle s’arrêtait à un salon Louis XV, six pièces, noyer

doré et coton soie à fleurs, rideaux assor--

tis, et à une salle à manger Henri II, table et buffet de chêne, chaises cannées, le tout digne du meilleur faubourg Saint- Antoine. Si-Salem se rendit avec elle au magasin le grand jour de l'achat ; ce

fut, dans cette âme primitive, unte ribler

(Si-Salem rêvait .

combat. Il était ébloui d’admiration, torturé de désirs, et d'autre part, ravagé par l'énormité du chiffre : un billet de.

mille. Il jouissait dans son orgueil et souffrait dans son avarice. La convoitise l’emporta. Tant de faste égalerait, surpasserait même l'installation des roumis les plus fortunés, et quant à ses coreligionnaires, ils étaient écrasés, anéantis à | jamais. Un tel mobilier, pour eux, deviendrait dès aujourd’hui un sujet de poèmes, une source de légendes.

Soigneusement emballés, avec un service de verrerie et de vaisselle, salon et salle à manger avaient été expédiés sur-le-champ. Aïcha les trouverait à sonarrivée. Elle n’en avait pas moins l'im- .

pression d'un vrai dépaysement, elle quittait la capitale, elle s’enfonçdit dans une province arriérée et routinière, pres- -

que barbare.

Si-Salem l'avait précédée, rappelé e en hâte par la nouvelle d’un voyage que devait faire à Laghouat, à.la fin même d'octobre, le général commandant la subdivision. L’agha tenait à le recevoir lui-même à la tête de ses goums. |

Aïcha apprit à Guelt-el-Stel que le général était passé le matin, il avait pris son relais au caravansérail. Sans doute, elle le retrouverait demain, à Djelfa, en compagnie de son père. Sa prévision se réalisa, Comme la diligence, avant d’entrer en ville, allait atteindre la grande maison blanche de l’agha de Dijelfa, la jeune fille en vit sortir un groupe chamarré qui se dirigeait vers un break, stationnant sur la route, attelé par des mulets du train. La diligence dut ralentir, s'arrêter, Mais Aïcha avait été reconnue, Son père lui faisait signe, l’aidait à descendre. Vite, il la présentait au général, qui, curieux, — il avait souvent entendu parler d’elle, — salua, en la priant de vouloir bien prendre place dans le break, « Elle arriverait plus vite de la sorte. »

Et ravie, elle montait la première, très fière, très intimidée aussi, quoique n'en

- resse, le break longea une file de cavaliers

vert sous les frisons et le canotier blanc, lui conféraient (élle s’en rendait compte)

dans ses voiles,

Jaissant rien Doté. L'aide de camp Ét

l'officier d'ordonnance, deux jeunes gens, avaient pour elle autant HÉBATS que

pour le général lui-même.

Elle en fut flattée et, dans la brusquerie respectueuse de celui-ci, elle percevait aussi une nuance de considération particu-

lière, qui visait sans doute la fille du

grand chef arabe, mais qui allait surtout

à l’adresse de la demoiselle francisée.

Sa robe élégante, son frais visage, décou-

un prestige spécial, la paraient d’un charme supérieur où tenaient, pour elle, la satisfaction de l'empire exercé; pour

eux, des siècles d’habitudes soumises et

de galanterie, Musulmane empaquetée

simplement à leurs yeux l'antique esclave

orientale, soumise à de brefs désirs et à de

longs dédains ? :

Le break avait traversé la ville, roulait maintenant au grand trot avec son escorte de spahis. Si-Salem chevauchait derrière,

botte à botte avec l'agha de Djelfa, tous deux suivis par une troupe de caïds aux

rouges burnous flottants.

À mi-chemin de l'étape, comme on arrivait à hauteur du Miloch, vaste quadrilatère de collines dressant sur la gauche leurs * murailles fauves et dentelées, pareilles à de géants créneaux de forte-

qui attendaient, immobiles, sur le bord de la route. C’étaient les goums du Dijebel-

burnous bleus, écarlates ou blancs

Amour. Il y eut une brusque scission dans l'escorte ;: ceux de Dijelfa s’arrêtèrent net,

mains droites levées pour le salut mili-

taire. Le général le leur rendit, puis, tourné

n’eût-elle pas été tout :

vers la file de cavaliers immobiles, tandis

que le break continuait à toute allure, il

les salua à leur tour, en les passant en.

revue. Droits en selle sur leurs petits chevaux nerveux, ils érigeaient leurs bustes majestueux dans l'ampleur éclatante des ; leurs

: | 23 coiffures très hautes les encore; quelques-uns

grandissaient portaient d’im-

menses panaches de plumes d’autruche

noires ; tous dressaient en l'air leurs longs fusils damasquinés, Soudain, une musique aigre retentit. Des joueurs de flûte et des tambourinaires, rangés à la droite, entonnaient leur criarde fanfare, et, d’un seul mouvement, à peine dépassée par le break, l’interminable file s'ébranla.

UNE JOIE CONFUSE METTAIT AU COIN DES LÈVRES D’AÏCHA LA MALICE D'UN JOLI SOURIRE (P. 25).

Les petits chevaux, derrière Si-Salem et ses caïds, se ruèrent par bonds ; les longues housses qui leur caparaçonnaïent la croupe claquetaient au vent, agitant comme des drapeaux leurs soies multicolores; naseaux ronflants, crins échevelés, ils galopaient, l’encolure tendue; et penchés sur l'arçon, figures noires enivrées par le vent de la course, par le tintamarre des tambours et des flûtes, les cavaliers du goum suivaient, d’un élan irrésis-

tible, à travers un tourbillon de cris et de poussière. Aïcha contempla leur masse

frénétique, savoura l'ivresse du mouve-

ment et du bruit.

Un soleil pourpre se couchait derrière les murailles dorées du Miloch. Des nuages incendiés déroulaient en plein ciel leurs étendards violets et roses. Bien-

tôt les dunes de sable, le lit dévasté de

l'Oued-Mzi apparurent, et dans la splendeur triomphale du couchant, le jaillissement des palmiers de Laghouat. Un secret orgueil fit tressaillir le Cœur de

la jeune fille ; les tristes impressions ‘ de

la veille se dissipaient. L’oasis de son enfance lui parut belle; elle y rentrait en reine. |

Au bout d'une semaine, les oiseaux noirs étaient revenus. Aïcha s’ennuyait déjà. Elle avait eu pourtant bien à faire.

D'abord les caisses à déballer, les meubles à mettre en place, les rideaux à faire poser. L’ordonnance d’un lieutenant de

bureau arabe tint lieu de tapissier. Il

était renommé dans la garnison pour son expérience et son adresse. Sa vie militaire s’occupait à réparer des canapés

et des tables, à planter des clous, à recou--

vrir des sièges. Jamais d’exercices ni de manœuvres. Il y a, dans l’armée française, en Algérie plus encore qu’en France, bon nombre de soldats analogues.

Aïcha s'étonnait de retrouver si petites la maison et la cour, si étroit le jardin.

Le salon Louis XV ét la salle à manger Henri II, eux-mêmes, ne lui parurent pas rendre tout l'éclat qu’elle en attendait. Elle était trop Arabe encore pour

ne pas les trouver magnifiques. Elle

n'était pas encore assez Française pour sentir la dissonance entre ces meubles contournés et raides, faits pour des vies casanières et des pièces emplies de bibe-

lots, et ces murs badigeonnés de chaux .

où des portières, des tapis, des coussins eussent été seuls en harmonie avec la nudité du soleil et de l’ombre.

Elle avait pourtant le sentiment obscur

> L'EAU SOUTERRAINE < que ces choses n'étaient pas tout à fait à leur place, ou plutôt, elle avait le sentiment qu'elle-même n’y était point. Les femmes préposées à la cuisine, aux soins de la maison lui semblèrent des créatures d’une autre race, elle n'avait avec elles plus rien de commun. Elle n’éprouvait

que du mépris, presque de la pitié pour :

ces êtres inférieurs.

D'ailleurs elle ressentait cela superficiellement, passant d’une occupation à l’autre, constamment distraite. Les visites aux femmes d'officiers prenaient, après les détails de l'installation, le plus clair et le meilleur de son temps. Elle se retrouvait là en communion d'idées. Ces conversations, dont les grands événements de la garnison, les petits événements du ménage faisaient les frais, elle s’y trempait avec délices, comme dans un bain reposant. Elle s’imaginait parler à Thérèse ; chez la femme du commandant supérieur — elle s'appelait aujourd'hui Mme du Vernois, qu'était devenue la bonne Mme Moreau? — elle eut la joie de pouvoir causer musique, elle accepta avec transport l'offre de venir pianoter souvent.

Mais à peine elle sortait de la maison où elle s'était rendue, l'aspect désert et morne des ruelles, des maisons pauvres, toute cette misère poudreuse sous la splendeur du soleil, l’attristaient malgré elle. La comparaison d’Alger, luxueux, gai, grouillant, la pénétrait d’une mélancolie. Elle tenait pour rien la pittoresque beauté des palmiers, de la lumière. Elle.

songeait aux villes d'outre-mer, à la.

grande ville mystérieuse où les cousines de Thérèse, Claire et Juliétte Duval- Allier, s’amusaient tant. Puis ces femmes qu'elle venait de voir avaient beau être aimables, celles qui lui restaient à voir.

ne le seraient sans doute pas moins... mais que lui étaient-elles au fond ? Et de quoi leur était-elle ? La tendre amitié de Thérèse lui manquait cruellement. Elle éprouvait, au contact des nouvelles habitudes

à prendre, le désenchantement coutumier, cette sensation si forte du naturel

égoïsme d'autrui, des vies étrangères,

fermées, auxquelles il est si diffcile, impossible presque, de se mélanger !

Religieuse, elle eût mieux supporté : sa contrainte et son isolement. Mais, quoique intelligente, elle n'avait pas

encore assez souffert ni joui de la vie

pour ressentir le besoin d’une religion propre, d’une conviction profonde où ancrer les élans de son âme.

Les pratiques musulmanes auxquelles elle voyait les siens asservis (salutations agenouillées vers La Mecque, ablutions

et chants ), plus tard, à la pension Crawel,

. la vue du culte réformé (sermons et can-

. tiques), et, tout ensemble, chez les dames

Allier, la stricte observance du culte catholique (confession, messe et vêpres), tout cela, par les différences comme par les analogies, fortifiait en elle l’idée que la forme même du culte importe peu, et que sous la diversité des croyances la même soif d’idéal tourmentait depuis des siècles l’âme inchangeable des hommes.

Seuls, les hasards de son éducation l'avaient empêchée de devenir bonne musulmane, bonne protestante ou bonne catholique ; car elle était toute prête à s'incliner devant l'acceptation d’une loi morale supérieure, quelque apparence qu'elle revêtît. Des bons, des méchants, il y en avait dans toutes les religions du monde.

Eglise, temple ou mosquée, tout lui paraissait également un juste endroit de prière pour peu qu'on éprouvât réel- lement le besoin de se recueillir et de ‘prier, besoin qu’en elle rien n’avait jusqu'ici éveillé.

Ce qui lui était le plus pénible était de m’avoir personne à qui pouvoir se confier, parler librement. Son père, qu’elle voyait aux heures des repas, elle en était séparée par la double barrière de l’âge et de l'éducation. Rien d'’affectueux qui les unit.

Si-Salem ne voyait pas autre chose en elle qu’un instrument de sa politique, mais un instrument qui lui demeurait en partie étranger, bien qu’il eût pris soin

lui-même de le former. Aïcha, de son côté,

avait toujours grandi trop éloignée de la présence et de la pensée de l’agha pour songer à s'en rapprocher, au moment même où la vieillesse le renfermait, le repliait davantage en lui, où sa jeunesse, au contraire, la poussait irrésistiblement vers son propre horizon d'espérance et de vie.

Un mot de Mme du Vernois, porté par un planton, le soir même où Aïcha terminait les derniers arrangements intérieurs de la maison, à présent méconnaissable, la sortit de sa vague tristesse. Elle le relut plusieurs fois de suite, s’amusa de

la coïncidence frappante que la haute

écriture, aux jambages nets et penchés, présentait avec la sienne. Car jusqu’à son écriture était devenue à la mode.

« Chère mademoiselle,

«M. Allier, rentré avant-hier de Ghardaïa et trouvant à son retour les lettres où sa sœur lui annonce votre arrivée, serait heureux, en vous présentant son souvenir et ses hommages, de pouvoir causer avec vous de l’absente. N'oubliez pas que vous êtes des nôtres, demain, à cinq heures. Ouverture du crocket, dans le jardin de l'hôtel du commandement.

« Vous verrez là quelques-uns de ces messieurs. Tous brûlent de vous connaître.

« Venez, vous ferez plaisir... »

Elle roulait machinalement le billet dans ses doigts. Une joie confuse mettait au coin de ses lèvres la malice d’un joli sourire. Certainement, elle irait à ce crocket. Elle n’avait entendu chanter que crocket, inauguration du crocket à chacune de ses dérnières visites. Cette véri-

table cérémonie mettait toute la garnison

en rumeur, Elle se faisait une fête aussi de revoir Georges. Elle allait pouvoir parler de Thérèse, elle retrouverait un peu de son amie dans la présesce de son frère. Des ressemblances de traits, des similitudes de geste, revinrent en mémoire avec la vision du débarquement de Georges, sur le quai d'Alger, dans son pimpant uniforme de sous-lieutenant de spahis.

À ce moment, elle s’aperçut dans la

d'intonation lui

rt £ — 2 4 P \ : «

glace, le billet de Mme du Vernois CT rs

main. Elle sourit à sa taille élancée et

fine, à la rondeur de son buste, à la jolie simplicité de sa robe de toile... Demain elle mettrait sa jupe de crêpe bleu, son chapeau de paille bleue et d'inis blancs !..

Elle ee à l'éclat de fleur de son visage

charmant, à ses lèvres fraîches, et, à tra-

vers l’image rosée, sans raison, elle sourit aussi, joyeuse subitement, à tout le rose inconnu de l'avenir.

ns : CHAPITRE II

A la première partie de crocket en avaient succédé d’autres. Trois fois par semaine, Mme du Vernois ouvrait salon et jardin, recevait les femmes de la garnison avec qui elle était en relations

ELLES NE SAVENT PAS CE QU'ELLES PERDENT, DIT GEORGES. A QUATRE HEURES CE MATIN, : C'ÉTAIT EXQUIS (P. 38). É

particulières. Jeunes lieutenants, capitaines du bataillon de spahis, de chasseurs d'Afrique, une quinzaine de privilégiés environ se pressaient à ces réunions. Aïcha n'en manquait pas une,

Un buffet était dressé dans un des salons, de plain-pied avec le jardin — thé, sirops et glaces servis à l'admiration jalouse des dames par une ordonnance en livrée ! « Quelle poseuse ! ma chère ! » Le crocket étalait ses arceaux, d’un piquet à l’autre, sur une platé-forme de terre battue, à l’ombre de bambous énormes et d'un grenadier. De petits canaux d'eau vive, embranchés sur les. séguias qui irriguaient l’oasis entière, limitaient l'aire d’un rectangle murmurant et frais, terreur des joueurs maladroits qui y voyaient sans cesse disparaître leurs boules, croquées d’un coup sec et savant.

C'était un des triomphes d’Aïcha.

Elle mettait à la partie une ardeur passionnée, goûtant une âpre joie à défaire les jeux, à passer plusieurs arceaux de suite, et, devenue corsaire, à envoyer promener tout le monde. Ses éclats de

rire, sa décision, son acharnement déga-

geaient un tel charme de jeunesse, une séduction si entraînante que les grâces, jusque-là réputées sans égales, des deux filles du sous-intendant, pâlissaient à côté. Mme Cirier elle-même, la femme d’un capitaine du train, voyait diminuer son prestige. Malgré ses minauderies et ses flirts, tout le succès allait aux dix-huit ans d’Aïcha, éblouissants de fraîcheur et de force. | Sa libre beauté brune avait quelque chose de spontané, de souple, où éclatait le sang fier d'une race sans mélange, et quelque chose aussi de retenu, de mesuré, dû au contraste piquant de son éducation spéciale. On faisait cercle autour d'elle,

elle s'agitait au milieu d’une cour d’ad-

mirateurs.

Si, comme toutes les femmes, elle n'avait été naturellement coquette, elle

eût été vite forcée de le devenir.

Mais au fond elle demeurait fidèle à la façon de sentir héréditaire. Elle ne savait pas être également aimable avec tous.

Si l'habitude donnait à ses manières

ce vernis de familiarité qui est aujour-

d'hui de mise, dans le monde, elle n'en conservait pas moins une sorte de réserve intérieure, rarement visible, mais qu’elle sentait souvent blessée en elle, à de certains mots, à des regards. Elle n'avait jusqu'ici distingué que deux personnes, et vis-à-vis de celles-là, c’étaient au contraire, sous l’apparente camaraderie,

un élan de tendresse grave, une accepta-.

tion reconnaissante de leurs attentions, de leurs soins. |

Par exemple, s’il eût fallu décider entre eux, elle eût été, certes, "bien embarrassée. Mais elle ne songeait pas au delà de la minute, elle se laissait aller sans arrière-pensée à l’inexprimable joie d’être trouvée belle, et de se sentir bien vivante et jeune. | :

Peu d'hommes éuent aussi diférente que Georges Allier et Mobrouck ben Brahim. Georges avec ses vingt-deux ans, son teint de jeune fille, ses cheveux blonds et ses beaux yeux bleus, où Aïcha retrouvait le regard ami de Thérèse, charmait par son air d'énergie et de loyauté.

Il était grand, bien pris, sé Das son costume de flanelle blanche, à :

minces raies bleues, il avait une jolie allure où, par le dégagé, le net, l'officier de cavalerie se trahissait. Et des façons de tendre la main, de regarder en face qui rappelaient si étonnamment celles de sa sœur, qu'à sa sympathie personnelle pour le jeune homme, Aïcha mêlait, malgré elle, un peu d'instinctive tendresse, une intimité ou longtemps accoutumée.

Il lui parlait de tout, d'Alger. de Saint- Cyr, de Paris, souvenirs d'école, relations de famille : Thérèse et les cousines Duval- Allier fournissaient des plaisanteries et des rappels, un terrain d'entente particulière où leurs conversations se canton-.

naient, intelligibles poureux seuls. Georges lui représentait le côté brillant d'elle-même, il flattait ses goûts, l’Ââme nouvelle que lui

4 ; MOBROUCK BEN BRAHIM ÉTAIT EN TÊTE DES OULED-CHAÏB. PAR FILES DE HUIT, CAÏDS RM | EN TÊTE, LES CAVALIERS S'ÉBRANLAIENT AU TROT, PRÉCIPITAIENT ENSUITE LE GALCP, É | PUIS LA CHARGE (P. 37). |

De avaient ‘faite son séjour à Alger, son initiation à la vie française.

Mobrouck ben Brahim lui tenait par d’autres liens plus secrets, plus anciens. Ils étaient du même sang, issus tous deux de la souche antique de Brahim, le fondateur des Ouled-Chaïb, l'ancêtre. Aïcha n'avait pas revu son cousin depuis treize ans. Elle avait alors cinq ans, elle était la petite moricaude errante, coiffée d’une calotte de cuir rouge — maigre et nerveux petit- Corps à demi nu, dans un pan de cotonnade bleue à raies vertes. Mobrouck, en ce temps-là, la haïssait de la même haine furieuse qu'il

portait à Si-Salem, l’usurpateur, l'assassin

peut-être. Le manteau dans lequel le caïd se drapait paraissait à Mobrouck tout rouge du-sang de son père.

L’adolescent ne rêvait que vengeance et meurtre; un jour il reprendrait sa place, il serait caïd à son tour.

Le temps, en effet, s'était chargé de.

réaliser son rêve, mais sans secousse, sans :

déchirure nouvelle. Si-Salem devenu, grâce à son revirement, de chef révolté, chevalier de la Légion d'hohneur, prit soin, en politique, et en ambitieux pradent, de diriger, dès 1868, l’instruction de son neveu. Tout jeune, il le faisait engager aux spahis, à Médéah, usait de son influence et de son nom pour le pousser vite. Brigadier à dix-sept ans, maréchal des logis à dix-huit, Mobrouck était à vingt-deux ans sous-lieutenant, et venait d’être, à vingt-huit, promu lieutenant, à Laghouat même, six mois avant le retour d’Aïcha. Cette nomination coïncidait avec celle de caïd. Il remplaçait à la tête des Ouled-Chaïb le vieux cousin de son père qui, après la soumission de la tribu, avait en 65 succédé à Si-Salem. Aïnsi les choses

peu à peu s'étaient arrangées, à la satis--

faction générale, grâce à l’apaisément du temps, qui calme tout, qui aplanit tout.

La haine de Mobrouck pour Si-Salem s'était changée en admiration et en reconnaissance. Dans la réussite de son oncle, il saluait l'exemple, et convoitait sourde-

ment de limiter. Aïcha lui parut la première et nécessaire incarnation de son rêve; l'avenir avec elle se dessinait comme un chemin sûr, tracé droit. Bien qu'effrayé un peu, et très choqué, par les.

façons délibérées de sa cousine, si différentes de la réserve musulmane, iln’enétait, au fond, que plus séduit. Il se promettait d’ailleurs que quelques années de mariage,

le retour à une vie plus enfermée feraient

vite tomber cette enveloppe légère; il’ comptait retrouver alors en elle le fond commémorial de soumission et de passivité, transmis par les aïeules. :

Aïcha, lorsqu'elle échangeait avec lui quelques mots arabes, éprouvaïit à la fois un embarras et un plaisir. Habituée à penser maintenant en français, il fallait qu’elle fit un effort pour traduire l’idée au vol, l’habiller de ses vieux vêtements inusités-et roides. Ces phrases rauques, auxquelles elle préférait de beaucoup sa langue adoptive, éveillaient cependant

en elle une résonance obscure, un sou-

venir confus de choses douces et loin-

-taines..

Elle ne lisait point dans son propre cœur. Elle allait, venait, partout choyée, entourée, fêtée. Elle écrivait de longues lettres à Thérèse, lui racontant l'emploi de ses journées et se moquant de tous, y compris Georges et Mobrouck. Les belles dames de Laghouat étaient impitoyablement passées au crible. Elle avait un sens très vif des ridicules, contrefaisait à la perfection le langage ou les manières de chacune, avec ce don curieux d'imitation qu'ont souvent les Orientaux.

L'hiver était venu, ce bel hiver du Sud où les jours ont une pureté si nette, une chaleur douce au soleil. |

Ce furent pour Aïcha des mois très occupés. Aux parties de crocket avait.

succédé la fondation d’un, tennis, lancé par la femme du sous-intendant, avide de ruiner la suprématie mondaine de Mme du Vernois, et de caser en même temps ses filles. Aïcha, prise en affection

par la femme du commandant supérieur, ne quittait plus l'hôtel du com- mandement. Chaque jour elle y passait deux heures; ces dames travaillaient ensemble le piano, déchiffraient des partitions. Excellente musicienne, Mme du Vernois, ravie des dispositions d’Aïcha, lui avait en outre découvert une voix magnifique ; et toutes deux chantonnaient à livre ouvert,

“en tournant les pages.

__ SsI-SALEM, AVEC UNE ASTUCE ET UNE APRETÉ SANS ÉGALES, DISCUTA TOUT PIED A PIED (P. 44).

Ce fut aussi de décembre à février que s'espacèrent les grands dîners donnés par Si-Salem. Il y en eut six,-et chacun d’eux nécessitait pour Aïcha une semaine de préparation et de labeur.

la cuisson des pâtisseries, à la disposition du couvert. Vingt personnes emplissaient chaque fois la salle à manger, l’agha

ayant tenu à ce que tous les officiers

supérieurs et les autorités civiles défilassent à sa table, ainsi que chacun des militaires, officier sulbaterne ou sousofficier, qui, fils à+papa, porteur d’un nom notoire, ou bien apparenté, pouvait par la suite, à un moment donné, lui être utile.

C’est ainsi qu'un sergent-aux ‘zouaves, fils d'un député de la gauche, et un jeune brigadier de chasseurs d’Afrique,

néveu de l’évêque de Persépolis, eurent dîner avec.

le singulier honneur de Mme la sous-intendante et Mme la colonelle.

Georges et Mobrouck assistèrent à chaque repas. Ils arrivaient en grande tenue, Allier, serré dans son dolman numéro un, gants blancs, garance large ; Mobrouck qui, lui, servait à titre d’indigène, portait l’élégant costume arabe, la petite veste rouge, courte et soutachée de noir, galonnée d’or à l'antique, le gilet bleu également soutaché, barré d’une large ceinture de soie cramoisie, la culotte blanche de fine toile, en forme de cloche, plissée à menus plis. De jolies bottes de cuir rouge, à éperons d’argent, lui faisaient un pied de femme, cambré et nerveux. Les deux hommes mettaient une coquetterie à leur toilette, rivalisant de soins. Une hostilité légère croissait entre eux, attisée par leurs prétentions inavouées, par la jalousie naissant de leur différence de grades, et surtout. par la

supériorité tacite que, malgré Sôrr galon de moins, Georges, en sa qualité de Fran-

çais, faisait sentir à l'officier indigène.

Au dernier de ces repas, un déjeuner

Elle combinait longuement les menus, veillait à

de citron.

donné le 28 février 1878 (Aïcha se souvint.

toujours de cette date), Georges et Mobrouck étaient placés l’un en face de l’autre, assis aux deux boûüts de la table. ;

Elle avait remarqué, à l’arrivée, la froideur avec laquelle ils s'étaient abordés ; elle sentait se poser sur elle alternativement, parfois ensemble, leurs regards parlants. Pourla première fois elle fut

émue, par la perception nette qu’un drame

intime —— comédie si d’autres s’en fussent aperçus — se jouait autour d'elle, et tout en veillant à ses devoirs de maîtresse de

maison, elle essayait de S’analyser elle-

même; en rougeur légère, son trouble lui monta du cœur aux joues; elle s’interrogeait vainement, ‘trouvait au fond de son amitié pour Georges et de son affection pour Mobrouck une égale quoique diverse douceur, et, rêveuse, elle goûtait une hésitation inconnue. Un dédoublement singulier, dont elle s’étonnait même, lui faisait cependant trouver pour chacun des convives, au moment précis, la parole voulue, le coup d’œil utile. Elle suivait la conversation, donnait aux serviteurs des ordres muets et, dans le brouhaha des voix, le ru avançait. > Quoique servi à la française, avec la verrerie et la vaisselle venues d'Alger, Si-Salem, sachant faire plaisir à la curiosité de ses hôtes, avait exigé que le menu fût exclusivement arabe. Depuis une heure les plats se succédaient; une délicieuse tourta, immense pâte feuilletée, légère, dorée, beurrée, pleine d’un hachis :

de viande; des ragoûts de mouton au riz, d'agneau aux tomates et aux œufs, de poulets aux quenelles de cervelles et Si-Salem, avec un appétit

de jeune homme, mangeait . de tout ;

il avait* seulement soin, par principe, devant tout ce monde, de ne boire que de. L'eau, tandis que bordeaux et cham-

pagne circulent à profusion. Soudain, au milieu de l’applaudissement général,

Œ re

D L'EAU SOUTERRAINE a

“un mouton se tout entier apparut, Hborté à à bout de bras par un nègre vigoureux, SUr un vaste plat de bois. Le méchoui, rissolé à point, exhalait une fumée odorante. -Si-Salem, une fois de plus, expliqua le mode de cuisson, pendant

qu'à la ronde, chacun prélevait à même, sur le mouton présenté par le nègre

impassible, un quartier de chair savou-

reuse et de peau croustillante..

. « Au- dessous d'un feu de or le méchoui devait lentement tourner, embroché d’un long pal supporté par deux fourches.

sait de peur bouillant avec une cuiller de bois... » Re

Mme à Vernois ; récria. Bien use ses pattes raides ét sa tête allon- gée, la pauvre bête couchée sur le flanc,

à demi népece, lui inspirât une certaine

pitié, il n’y avait pas à dire, c'était exquis! Aucun four, aucun gril ne vaudraient

“jamais cette cuisine patriarcale et primi-

tive. Nos ancêtres avaient du bon. La civi-

lisation, qui améliore certaines choses,

en gâte d’autres. Etc.

ON servait maintenant le co ce

Bros assaisonné aux raisins secs et au

Jait sucré. Puis, les pâtisseries défilèrent, ;

innombrables, beignets : au miel, à la confiture, à la rose. Mais on était rassasié. a

Les vins aussi produisaient leur effet ; ne conversation, générale et vague au début, -se fractionnait en petits colloques

: animés; on discutait entre VOISINS ; Georges

SE

et Mobrouck parlaient peu.

Aïcha, de son côté, s ‘absorbait,

réflexions confuses. Le double regard, qui sans cesse lui jetait à la dérobée une

Restos. muette, un désir pressant, lui : . causait. un émoi gênant, mais agréable.

: Elle craignait seulement qu’on püût lire

sur son visage les idées qu elle était inca-. pable de dire en elle-même. Mille sensa-

tions, jusque-là ‘demeurées incertaines, prenaient lentement corps, et dans son âme

* étonnée, la jeune fille, avec un ravissement

Ce +

De minute en minute on l’arro- .

son | tôle de maîtresse. de maison rempli, en

Ni 733 peureux, voyait éclore et s’ ouvrir une fleur inconnue.

Soudain, il y eut par hasard un brefintervalle de silence : un bruit sonore s’éleva.

Selon la coutume ancienne, Si-Salem louait le Seigneur, d’un estomac reconnaissant.

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