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» L'EAU. SOUTERRAINE & ss
“hommes saluèrent avec un petit gèste à amitié. Une étrange noblesse parait la figure maigre de lagha. Il regardait lentement de côté et d'autre avec cette sérénité que donnent à l’âme l’usage des hommes et la fréquentation de la soli- tude. ; :
ILétait à Paris depuis trois semaines, il avait amené avec lui plusieurs caïds, deux ‘ou trois cadis et quelques serviteurs. Un
- officier de l'état-major du gouverneur
les promenait de place en place, leur faisait les honneurs de l'Exposition et de la ville. Voyage politique, aux frais
de l'Etat, bien entendu, et destiné à répandre ensuite en Algérie l'autorité du nom
français et les progrès de l’industrie. Si-
Salem avait depuis longtemps dressé ses
batteries. Si les promesses du maréchal de = Mac-Mahon n'étaient pas vaines, il en serait bientôt récompensé.
Sa nomination de commandeur, d’un à l’Officiel.
— Nous y sommes, fit : Mme Allier,
AA AL amicale et fûtée de la jeune Louise Duval Allier, la fille du conseiller, une gamine de onze ans, élevée là, très aimée des sœurs.
C'était à cause d’elle qu'on avait confié aux Dames de la Passion la mission d’ini-
tier Aïcha à sa religion nouvelle. Çà et
là, sur les bancs, la supérieure et quelques maîtresses, Mme Allier et le conseiller, en qualité de marraine et de parrain, se tenaient de l’autre côté de la balustrade, face à l'autel, où M. l’aumônier, en surplis de CARS et étole blanche, attendait. | La cérémonie commença. En vain Aïcha mettait une attention fébrile à chacun des gestes qu’elle avait à faire, à chacune des paroles qu’elle avait à dire, en vain tenta-t-elle d'écouter l’allocution obligatoire ; elle se dispersait en pensées diverses.. Comme la barbe de M. lau- ‘mônier était noire! Il devait la teindre.
Elle s’en était bien aperçue hier, à la confession... Une drôle dé chose, déci-
dément, la confession. Ça va bien quand
on est petite fille, jeune fille même, mais
JÉes pénétraient dans le parloir. La” quand on est mariée, ça doit devenir.
; Lee ° sœur tourière se précipita :
pl s,
: — Par ici, mesdames, par ici!
: Mme la supérieure les attendait dans un : petit salon, l’'aumônier et ces messieurs … étaient déjà à la chapelle. |
— Nous les V2 rejoignons, dit Thérèse.
À tout à l'heure, ma chatte. | Aïcha dès lors crut vivre en rêve. Un co singulier s’opérait en elle, elle se regardait agir. Mme la supérieure la baisa au front : « Ma chère enfant! » et
Jui fit, d’une voix lente et douce, agaçante
ne force d’être doucé, quelques exhorta-
tions.
Elle: enlévait son- as de -vio- Jettes, | s’enveloppait d'un voile blanc.
Odend elle pénétra dans la ‘chapelle, . d’abord elle ne ‘distingua rien. A peine, à travers le demi-jour, les taches de cou- leur des burnous de Si-Salem et de l’uni- : forme. de Géorges; puis, tandis qu’elle
se cost vêrs “Faute, la petite mine
nistre de
assez délicat! Est-ce que tout ce qui se passerait dans son ménage ne serait pas
affaire entre elle et Georges? En quoi
cela regarderait-il cé monsieur avec sa belle barbe noire? Ah! oui c’est le, mi-- Dieu... En même temps, la main tendue sur de elle dé-
. clara :
— Je reñonce à Satan, à ses pompes et :
à ses œuvres, et je m'attache à Jésus- Christ pour toujours. |
Ces mots, en eux-mêmes, lui parurent dénués.de sens. Satan et Jésus, à ses yeux d'Orientale inaccoutumée à incarner ses croyances en images, restaient des abs-
tractions. Elle prit la résolution d’être
‘ une honnête et bonne petite ménagère
et d'aimer. Georges éternellement. Elle eût voulu pouvoir se retourner, lui sourire. Que pensait-il à cette minute précise? S'il avait pu savoir à quel point cette batustrade d’autel les séparaït peu,
bien elle était et demeurait à lui!
En guise de profession de foi, élle balbutiait cependant le texte latin, gible pour elle, du Credo.
M. l’aumônier maintenant lui versait sur
le front quelques gouttes d’eau bénite,
en murmurant telles : : ;
— Je te baptise au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
Puis gravement, il lui mettait quelques grains de sel sur la langue. Elle eut envie de cracher, puis de rire... La naïve ‘beauté du symbole lui échappa, cette évocation des souffrances et du martyre à quoi d’autres jadis s'étaient dévoués, qu'elle s’engageait à subir elle-même un jour, s’il le fallait, en paiement dela sainte croyance.
Mais on apportait des registres. Aïcha
les paroles sacramen-
constatait avec un amusement un peu
narquois qu’elle venait de changer son nom, condition nécessaire pour être agréée du Seigneur; elle s'appelait à présent Marie. Elle signa à son tour l'acte déjà
dûment paraphé. Elle était chrétienne. Elle
reçut avec gentillesse — tout en son-
geant : «Suis-je si transformée que cela? »
— les félicitations attendries de la supé-
rieure, ses compliments enthousiastes sur
le changement divin, l’heureuse métamorphose... Georges lui baisait la main. Elle fut, du coup, rappelée à la réalité. Une - gaieté d'enfant l’anima jusqu’au soir.
- À la porte du couvent, M. Duval-Allier prenait congé. Mais la compagnie de l'agha
Jui conférait un prestige; il se tourna vers.
Si-Salem, et lui touchant Cordialement l'épaule :
— Vous venez, mon cher? Te Vous 5 jetterais en passant au ministère.
Grave, Si-Salem caressait, en guise
d'adieu, le front de sa fille. Il ne s'était
pas départi, durant la cérémonie, de son
immobilité condescendante. On eût dit qu'il assistait à un spectacle quelconque,
représentation théâtrale ou visite de mu-
sée. Il y avait apporté la même dignité
inintelli-
l’allongeons dans la peine.
11 logeait à l'hôtel,
silencieuse, cette impassibilité que rien n’étonne. Cessimagrées, pour lui, n avaient point de valeur ; elles étaient une concession de plus à bios de sa vie, au pouvoir
supérieur de ses éternels ennemis, qu'il
valait mieux traiter en amis.
La journée fut un éclair, les amoureux ne .
s'étaient pas quittés. On ne bougea pas - de la maison. Ce furent mille folies à
passer en revue le trousseau, à déplier les robes, le linge. Idées d'habillage et vision de déshabillage. Georges était très rouge
Aïcha ne songeait guère à la cérémonie
du matin, à celle du lendemain. Cependant les heures volaient, le cours inflexible des heures, ce cours toujours
égal et qui ne le semble jamais; dans la
joie nous ne savons pas le ralentir et nous | À minuit, Mme Allier dut mettre son fils dehors.
rue de Richelieu, à dix minutes de leur appartement meublé,
rue Godot-de-Mauroy.
Aïcha dormit mal, il fallait d’ailleurs sé lever tôt. La messe de communion était
à sept heures. Ce fut Thérèse qui l’aida à
se vêtir. La robe blanche était préparée, ainsi que les dessous. C’étaient les mêmes.
qu’elle porterait pour son mariage à.
l'église. Demain! Et ce mariage- -là, c était
enfin le vrai! de
un peu comme un erépétition générale.
A la chapelle, elle eut pourtant une heure de réelle émotion. D’abord il faisait extrêmement chaud, l’étroit espace était bondé de parentes et d’amies sanglées dans de belles toilettes. Plus de
. Aujourd’hui elle se. fan- ss çait à Dieu. N'importe ça lui paraissait
vingt. petites élèv es prenaient pat à"
cette fêté annuelle de fa première COM: 275.
munion, toujours pompeusement. célébrée. Autant le baptême, hier, avait été À ee comme le serait e — autant, .
le couvent, toutes portes *e
solitaire et recueilli, demain la messe. nuptiale, aujourd’hui, ouvertes, retentissait de chants et “d’or-
gues, dans l’odeur suffocante des fleurs …
Dur
et l’ardeur étincelante des cierges.
st dé fre
Les y 3
“ ALGER NE FUT BIENIOT PLUS QU'UNE LARGE TACHE BLANCHE, PUIS UN POINT, PUIS RIEN (P. 72) De! À j à
RL, L'Eau souterraine. 4 4 L ; 1 L
puis, hier, elle était seule en scène, n'ayant à analyser que ses propres sentiments; aujourd’hui, elle baignaït dans une atmosphère d’exaltation générale.
Sous le voile qui la couvrait toute, à peine si elle paraissait plus grande que quelques-unes des communiantes, à taille raide d’asperge. Georges, lui-même, eut peine à la reconnaître dans la lente pro-
cession des voiles blancs. Elle se mêlait
au recueillement de ses jeunes compagnes, elle participait à leur fièvre heureuse.
Tout contribuait à son attendrissement, l’insupportable température due à l’entassement des spectateurs et des fidèles, au rayonnement des lampes, des girandoles et des cierges, au’ parfum violent des guirlandes de roses et des gerbes amoncelées. Une petite fille à côté d’elle pleurait silencieusement. Elle remarqua aussi l’expression ardente de foi qui illuminait le museau malicieux de son amie, Louise. Ce fut donc avec un élan religieux de l'âme, une conviction, momentanée mais absolue, une abolition complète, qu’elle s’agenouilla à son rang, reçut l'hostie. L’effort qu'elle fit en avalant, pour la préserver de l'atteinte involontaire des dents, nuisit un peu à son extase.
Les longueurs de la messe la rebutèrent aussi. Enfin le dernier cantique était chanté, la chapelle se vida.
Elle éprouvait une impression régulière de béatitude, et comme une langueur avec un allègement infini; elle ctait très lasse et cependant elle ne ressentait aucune fatigue. Il lui sembla avoir des ailes. Elle se promena longuement dans le jardin avec Georges. Son amour s'était, on eût dit, modifié, épuré.
Une allégresse chaste la transportait, à la pensée du lendemain. Un vent frais avait balayé tout l’obscur de ses pensées profanes d’enfant. :
Aussi, quoique catholique pratiquant, quoique très galant homme, Georges, devant cette innocence éblouie, ne put-il dissimuler entièrement une instinctive
mauvaise humeur, jalousie irraisonnée d'amoureux qui se sent vaguement frustré, : et né VEUT EpARASERSAveC
“personne.
Ce léger malentendu attrista le déjeuner qu’'Aïcha fit au couvent, en compagnie des élèves.
Louise eut beau imaginer mille farces; l’enthousiame était tombé. La fatigue causée par la confirmation de l’aprèsmidi acheva de leffacer. Elle subit comme une corvée le long office, l’age-
nouillement sous l'imposition des ‘mains
du confirmateur, la claque traditionnelle et l’onction d’huile sainte — voilà qu'il lui fallait encore changer de nom!
elle s'appelait Marie maintenant! — puis le frottement du tampon d’ouate et de linge portés par le premier'et le deuxième servant. Une idée absurbe lui traversa l'esprit. |
— $i l'huile doit être vraiment efficace, si tout cela n’est pas une com die, la petite étoile bleue aura disparu.
Elle s’efforçait, depuis trois mois, d'éliminer l'ancien tatouage, ou tout au
moins de l’atténuer, grâce à de longues
et multiples applications de pommades, d'onguents. Son premier soin fut, sortie de la chapelle, de s'arrêter devant une glace.
Elle avait. le front rouge, mais là
petite étoile bleue n'en paraissait que
plus, l'ombre ancienne était torjours là
Aussitôt, ce qui lui restait de recueille-
ment s’évanouit.
Elle ne sentit plus que sa lassitude, avec l'attente fébrile, l’anxieux désir que tout cela fût terminé. Elle souhaïtait prononcer à l'instant le ow2 irrévocable.
Avec cette effrayante régularité qui
fait que demain succède à aujourd’hui, comme aujourd'hui à hier, l'heure attendue par les fiancés, l'heure passagère arriva.
C'était dans
rue Godot-de-Mauroy, un effarement,
une bousculade sans nom. Trois femmes
l'appartement de la.
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