A CT
| St à habiller, deux femmes en train de les habiller; évoluant et tournant dans deux pièces très exiguës. Il était dix : heures. |
Georges, Si-Salem, M. Duval-Allier, s'impatientaient dans le salon voisin. Le mariage était à dix heures et demie à la mairie. Les autres témoins devaient rejoindre directement.
Mme Allier cependant avait presque achevé de revêtir une majestueuse robe de soie prune, couverte de dentelles noires.
Thérèse, tout en laçant son corset — plus que la jupe à passer et le corsage à mettre! — se multipliait avec les habilleuses autour d’Aïcha; .on n’avait apporté la robe terminée que le matin même, une heure avant, et Thérèse piquait une épingle ici, rectifrait un pli là.
— Dépêche-toi, dit Aïcha, je n'ai plus que mon voile...
Elle se tenait debout devant l’armoire à glace. Elle admirait la svelte et jolie femme qui lui faisait face; àvec un ravissement ingénu à sentir l’image émanée d'elle-même. A elle, cette taille ronde et ce corsage plein; à elle, l’ovale allongé du. visage, la pâleur chaude de cette peau brune, le fruit purpurin de ces lèvres.
Des voix s'élevèrent. Ces messieurs protestaient. On allait être ridiculement en retard! Et tous les invités qu’on avait convoqués à l'heure précise! Car, d’un commun accord, Si-Salem et les Allier avaient envoyé le plus grand nombre d'invitations possible. Dans le tumulte énorme de ce Paris d’Exposition, ce mariage exotique faisait son petit tapage relatif. Les journaux étaient pleins de la biographie et des portraits de Si-Salem dont la nomination de commandeur avait paru la veille à l’'Officiel. On annonçait que le gouvernement serait représenté. ci SR PEU
Le maire lui-même donnait, il prononcerait sans doute un discours. M. Duval- Allier, brochette cliquetante. de déco-
Eee
rations minuscules à la boutonnière, ne.
pouvait tenir en place. Georges alla mécaniquement de la porte à la fenêtre.
Trois landaus, rangés le long du trottoir, stationnaient. Seul, assis dans un fauteuil, Si-Salem gardait une rigidité flegmatique, le cou pris dans la moire éclatante de sa cravate neuve.
Là! on était prêt... Thérèse, chapeautée et gantée, plantait au voile les dernières épingles. Il était posé à merveille. Une grappe de fleurs naturelles le retenait en la pointe au milieu du front, cachant ainsi la fameuse petite étoile. Aïcha entra dans le salon; un éclat surnaturel irradiait de sa carnation mate. La pièce banale s’emplit de parfum et de lumière. Quoique extrêmement émue, elle n’en laissa rien paraître, sourit à la ronde. On pouvait partir. Are
Les landaus s’emplirent. Une haie de curieux salua le départ. On trouvait la mariée gentille. Le dolman bleu et le pantalon large de Georges firent impres- - Sion.
Lés burnous fins, la croix et la majesté de Si-Salem en imposaient. A la mairie, une foule élégante se pressait, le ban et l’arrière-ban des relations Allier, quantité de fournisseurs et de reporters.
On se montrait l'officier représentant
le président de la République; on colpor-
tait d’invraisemblables légendes sur le père, la fille : on appréciait diversement cette union « bien parisienne ». Le discours
di
> L'EAU SOUIERRAINE &
du maire fut écouté avec une badauderie bruyante, on en sténographia les clichés
les plus remarquables. A la chapelle, autre public, plus select mais moins nom- :
breux. L'’évêque de Persépolis offciait.
Nouvelle sténographie. Toutes ces par-
ticularités firent le soir même les frais Notes
de la chronique à mondaines.
la rubrique
Aïcha vivait ces minutes uniques d'une
vie presque automatique, qui n'excluait pas une profonde intensité nerveuse.
D'insignifiants détails se gravaient à tout jamais dans sa mémoire, d’infinies remarques, souvent risibles. A la sacristie, entre la souriante gravité de son père devenu machine à poignées de main, et l'épanouissement de Mme Allier, suant sous le faix des compliments et des embrassades, elle n’y voyait plus. Le visage heureux de Thérèse — chère sœur! — l'air d’ironie aimable de Claire et de Juliette Duval-Allier — ainsi elles étaient cousines maintenant! — tout se con-
fondait pour elle dans une agitation
fiévreuse, un bruissement vague. Elle sentait seulement la ferme main de Georges serrer doucement, interminablement la sienne. : A Et dans cette étreinte, il lui sem-
blait que sa vie passée et présente
sombrait délicieusement au fond d'un gouffre, tandis que sa vie future s'étayait avec force sur une base indestructible.
AC
MEÉne Chili : 21