CHAPITRE TI
Du temps passa.
Mme Georges Allier, rentrée rue Godot-
de-Mauroy pour mettre une robe de
voyage et fermer ses malles, en était partie le soir même. Elle quitta sans regrets cet appartement, nid de passage, où elle avait été heureuse et où elle ne devait
jamais revenir. Un omnibus les emportait tous quatre vers la gare de Lyon,
Ils dîneraient ensemble, et puis Mme Allier
et Thérèse mettraient les jeunes mariés en wagon. En route pour l'Italie! Ils
avaient le temps d'y faire, du 15 septembre au 15 octobre, un délicieux voyage. Au retour, ils passeraient une quinzaine à
Paris, puis on s’embarquerait pour Alger.
Maintenant, grâce au parti que Georges
avait pris, ce n'était plus qu’un adieu
de six semaines. Par décision ministé-
rielle, due à l'entremise de l’oncle Émile
et de Si-Salem, le sous-lieutenant allait
être affecté d'office au 1% chasseurs
d'Afrique, qui réside à Mustapha.
— Vous nous arrangerez quelque chose de gentil, dit Aïcha. Nous nous en remet-
tons à vous. |
Thérèse et Mme Allier comptaient
partir à la fin du mois, elles passeraient :
d'abord huit jours à Dennemont dans l'Oise, chez leurs cousines.
— Juliette et Claire avaient de jolis
chapeaux ce matin, remarqua la jeune
femme. Vous n'avez pas vu, Georges?
Georges n’avait rien vu. Ça ne l’éton-
naît pas. Elle savait par expérience qu'il
Je
n'avait regardé qu’elle. Toute l’aprèsmidi, maintenant encore, ce regard l’avait pénétrée, la pénétrait, confuse.
- Le dîner au buffet, mal servi, fut quel-
| conque. Leur joie se mélangeait de cette
indéfinissable mélancolie qui précède toute séparation. L’adieu qu'ils allaient se dire était entre eux. Plus encore que le
départ imminent, Mme Allier et Thérèse sentaient d’ailleurs Georges et sa
femme lointains tous deux, emportés par le naturel égoïsme de l'amour, Ils
étaient en face les uns des autres, ils se parlaient, pourtant ils étaient à mille lieues. Quand la portière du wagon fut bien fermée, quand le train s’ébranla, Aïcha, — le dernier « au revoir» jeté aux amies debout, diminuant déjà sur le quai — se retourna en proie à une émotion inéprouvée encore. Ils étaient seuls.
Le cher regard à la fois suppliant et dominateur la fixait toujours. Elle était troublée jusqu’au fond de l'être, redevenue petite fille. Il lui semblait qu’elle commençait seulement à vivre. Une existence inconnue s’ouvrait mystérieusement devant elle. re
Les premiers jours, ce fut divin. Ils s’en allaient de ville en ville, mêlant au dialogue éperdu de leurs âmes tout ce que l’'admirable pays qu'ils traversaient contient de beauté, de lumière et de joie.
A Gênes, ce fut l’éblouissement de la mer bleue, le va-et-vient du port. Certaines ruelles étroites, avec leurs boutiques basses, à même le pavé, leur rappelèrent des coins d'Alger. Ils aimèrent les façades noires des hauts palais, le long des rues dallées.
A Pise, ils ne restèrent qu’un jour, mais délicieux. Arrivés à midi, ils prirent de suite une voiture, s’en allèrent, à travers les Cascine de San Rossore, jusqu’au Gombo, un solitaire petit pavillon royal, au milieu des bois qui descendent jusqu'à la plage. Il faisait un temps splendide. Les longues allées de pins-parasols se découpaient en noir sur un azur presque africain. Plus loin, c’étaient des taillis de verdure fraîche. |
Ils croisèrent une file de chameaux,
domestiqués là, qui portaient des ramées
sur leur dos. Le long chapelet vert du chargement ondulait à chaque pas. Aïcha, à la vue de leurs têtes solennelles, balancées au bout des longs cous goitreux, battit des mains, ravie. Ils allèrent jusqu’à un pont sur l’Arno. Le soleil se couchait dans une
mare de pourpred’oùmontaient des brumess :
d’or. La campagne se déploya féconde. Les .
tours de l’église de San Pierre A Grado dentelaient au loin l'incendie magnifique du ciel.
Ils rentrèrent en ville par la place du Dôme, à temps pour admirer sur ‘les murs de l’église, du Baptistère et de la Tour létonnant reflet du crépuscule.
L'azur, verdi à l'occident, au-dessus des créneaux herbeux des remparts couleur de sang, s’assombrissait sous la tombée du soir. Et, par un étrange phénomène, Dôme, Baptistère et Tour demeuraient roses, diffusant un éclat tiède et doré. Ils semblaient rayonner le soleil et l’aurore, bus depuis des siècles. Ils étaient roses comme de l’albâtre transparent, derrière lequel une lumière palpiterait; roses comme de la chair que le jour traverse.
Au-dessus du Campo Santo, le disque blanc de la lune se dessinait. Leur cocher leur donna des conseils; s'ils voulaient, ils pourraient visiter le soir même, au clair de lune, c'était étonnant.
Le dîner fut exquis. Ils s’amusaient à la cuisine italienne : fritures, ragoûts et pâtes; ils savouraient le chianti piquant et parfumé. Quand ils sortirent du Grand Hôtel, la lune était dans son plein, les quais déserts des Lung’Arni allongeaient au-dessus du fleuve glacé d’argent leur pompeuse et funèbre rangée de lampadaires. Pise, pauvre et provinciale petite ville vivante, grande cité morte!
Des vias tortueuses les amenèrent à la place endormie, où seuls, les quatre monuments veillaient, fantômals, dans une lumière bleue. Le gardien, prévenu,
leur ouvrit les portes du Campo Santo.
élançant.
Entre le rectangle d’arcades
dans le pâle jour féerique leurs piliers de déntelle, la mince bande de terre, rap- … portée jadis de Palestine, exhalait une odeur d'herbe fleurie. Et le long des murs, soudain, les fresques s’animèrent. Les personnages d’histoire et de légende, tels que Benozzo Gozzoli les a peints, dans leurs costumes du temps, paruürent vivre, éclairés d’une atmosphère surnaturelle, à travers le décor des paysages, des palais et des temples. Le passé, subitement, fut le présent. Ils songèrent à la mort.
L'impression fut si forte qu'ils passèrent
rapidement devant le mur peint par Lorenzetti, heureusement dans l'ombre, ce fameux Triomphe de la Mort, où une chasse seigneuriale débouche, étonnée, devant des cercueils ouverts et pleins de
vers. Ils avaient hâte de rentrer dans la
vie; ils quittèrent le Campo Santo.
Puis, ce fut une huitaine passée à Florence. Ils ne sortaient pas des musées, mangeaient dans les petits restaurants, retournaient dans les églises à Sur.
heures, après la fermeture des musées:
Le matin, avant de sortir, ils lisaient leur Bædeker. Des idées nouvelles entraient en eux. Toute une éducation à faire, et
. qu’ils faisaient ensemble, tant bien que
mal, à bâtons rompus. Aïcha était insatiable. Elle ne cessait de demander un renseignement, un éclaircissement. Geor- :
ges, mal préparé par sa vie antérieure à ce
genre de culture, faisait de son mieux.
Ils achetèrent des livres. Lé moyen âge et la Renaissance s’ouvrirent devant eux, avec la pureté et la splendeur de leurs chefs-d'œuvre, toute une révélation d’existences industrieuses, passionnées et sanglantes. Ils ne passaient pas sans émotion le long du palais Strozzi ou d'Or San Michéle. Les Ufïhzi et Pitti intéresstrent moins que le Bargello. Il faut, pour comprendre certaines beautés, celle des tableaux par exemple, une initiation :
particulière. Au contraire, les bibelots, les curiosités les divertissaient, en les instruisant. Chaque soir, la journée rem-
plie, ils prenaient le tramway électrique du Dôme, et s’en allaient soit au Viale
. dei Colli, soit à la colline de Fiesole, d’où
l’on découvre Florence.
Ils ne firent que traverser Sienne,
s’arrêtèrent dix jours à Rome. L’immense
ville était presque déserte. Le flot des voyägeurs arrive un peu plus tard, à la mi-octobre. Ils eurent plus de peine à se familiariser avec les beautés , dispersées de la capitale. Une voiture les promena pendant deux jours du Pincio à l’Aventin et du Janicule au Vatican. Ils n’entraient
nulle part, s'arrêtaient seulement aux
façades d’églises, aux ruines antiques,
donnaient un coup d’œil d'ensemble
et repartaient. Ils visitèrent ensuite plus en détail, s'émerveillèrent à la richesse emphatique de Saint-Pierre, à la grandiose simplicité du Forum et des Thermes.
La ville ancienne, plus que la ville des
papes, les étonna. Et puis tant de vie et tant de morts étaient entassées là!
Florence, à vrai dire, n’était qu’une heure
de jour, une heure intense et belle. Rome avait l’ampleur d’un long crépuscule, où le jour entier se résume.
Ils ne poussèrent point iusqu’à Naples,
‘ls voulaient voir Venise, qu’ils gagnèrent
» s'en
par Bologne et Ravenne. Mais ils étaient las des musées. D'abord la nouveauté, la
variété du spectacle leur avaient paru
des plus divertissantes. Aïcha prenait un vif plaisir à cette révélation d’une civilisation, d’une race ignorées. La comparaison de jadis et d'aujourd'hui, l’amu-
- sement aussi des coutumes qui différencient
ja vie quotidienne d’un peuple, tout lui avait été sujet de distractions, de joie.
- Pour Georges, en revanche, le voyage, qui avait eu d'abord l'avantage de diver-
sifier leur tendresse, avait à la longue l'inconvénient de la disperser. Il -souhaitait
une halte, un repos.
Venise leur donna cette semaine de calme intense, de pleine possession d’euxmêmes. ‘A travers la splendeur de l'été
perçait déjà la mélancolie glorieuse de
l'automne. Ils ne voulurent franchir le seuil d'aucune église, ils ne visitèrent pas même le palais des Doges. Toutes leurs journées s’écoulaient en gondole, sur les canaux et sur la mer.
Ils goûtaient la douceur de ne regarder qu'eux, allongés sur les coussins de crin noir dans le silencieux glissement de leur voiture flottante. Parfois, à la fraîcheur du soir, ils allaient respirer l'air salin des lagunes, ils fendaient une eau violette et dorée, dans la solennité du
Soleil couchant. Ou bien ils s’asseyaient,
ivres de lassitude heureuse, à une terrasse de café, sur la place Saint-Marc, et contemplaient sans rien dire l’étincellement de la mer, et les vieux palais roses et dorés de lumière.
Ils avaient voulu vivre pendant ces quelques semaines absolument séparés du reste du monde. Aucune lettre ne les avait suivis. Ils étaient partis sans plan, ils avaient erré à l'aventure. À peine si de loin en loin il: avaient donaé de lurs nouvelles, sur c2s Cartes postales qui portent des photographies, coins de villes ou tableaux célèbres Rentrés à Paris par Milan et le Saint-Gothard, ils trouvèrent à l’hôtel toute la correspon-
dance du mois.
Mme Allier et Thérèse avaient fait, elles aussi, bon voyage.
Alger était, hélas! bien chaud; pourtant, elles avaient retrouvé avec plaisir le vieux logis de la rue Bab-Azoun. Elles s'étaient déjà mises en campagne, on serait content delles. Elles avaient arrêté, rue Michelet, dans une maison neuve, un ravissant petit appartement au troisième.
Chambre à coucher, cabinet de toilette, seconde chambre à coucher « Est-ce qu'on savait? mon Dieu! ïl fallait bien prévoir... »
— Tu entends, ma chérie, dit Georges.
Voilà une grand’mère bien pressé».
— Lis vite, mais lis donc! répondit seulement Aïcha,
DE. VIEUX GÉNÉRAUX, DEPUIS LONGTEMPS ni DU SERVICE, A RAT POUR ELLE