‹ L'Eau souterraineChapitre 39 sur 48 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

violence de son désespoir était si vive qu'elle ne se sentait pas souffrir. Au delà

> - L'EAU SOUTERRAINE Sn Lorsqu'elle sortit de son évanouissement, elle fut étonnée de-se trouver éten-

due sur son lit, volets demi-clos, dans une

odeur d’éther. Qu’y avait-il? Subitement,,

à la vue du médecin-major penché à son

les plus petits détails, jusqu'au son de la « Ne craignez rien! Merci... » La

de certaines limites, l’excès du mal en abolit la conscience. Elle demeura toute la journée dans un abattement tel, la

» secousse avait été si brutale qu’on craignit.

- chevet, la vision affreuse se précisa ; tous

un instant pour sa raison. Enfin, les neris se détendirent, les larmes vinrent. Elle

pleura toute la nuit. Elle était sauvée.

Elle vécut comme dans un cauchemar les journées suivantes. Heureusement elle :

n'eut. d’abord à amies l’entouraient ; des camarades firent le nécessaire. Elle songea pourtant à faire

s'occuper de rien

télésraphier de suite à Fontainebleau.

: des

Ce qui permit à Mme Allier rentrée chez

elle de la veille, le vendredi à six heures, d'apprendre le lendemain soir, samedi, à dix heures, qu’elle n’avait plus de fils. Elle

relut plusieurs fois. Elle ne comprenait .

pas; puis le jour terrible, la nuit plutôt, se

fit. À soixante-deux ans elle demeurait :

seule. Après Thérèse, Georges. Elle em-

brassa farouchement son petit-fils, vou-.

lut partir de suite, malgré les objections |

de Tardier. Elle était atteinte en plein

dans une exaltation fébrile.

ÉCCŒUES Ce qui lui restait de vie se

Ce fut une triste chose, ce voyage noc-

turne, l'attente dans les gares froides, l’arrivée au petit jour par Versailles-

Chantiers. La ville dormait encore. Pasune

voiture. C'était lugubre. Rue de Satory,

ils sonnèrent longtemps. Le religieuse qui veillait le corps s'était endormie. Aïcha, -

écrasée de fatigue; après avoir sangloté

jusqu'au matin, venait de s’assoupir. La rencontre de ces deux femmes qui, joyeuses, s'étaient dit äu revoir trente.

heures avant, fut déchirante. Aïcha ouvrit k RE

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en.

- des larmes et les ténèbres du crêpe, puis, - plus vaguement encore, une voiture pleine de sanglots, l’église, des lumières, chants, tout cela, pour Aïcha comme pour

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à #n porte du salon, où le lit funèbre avait été

disposé sur un divan, mais Mme Allier ne : put supporter la vue de son fils, l'immobilité cadavérique de cette chose inerte, quittée vivante la veille. Il avait le visage

blême, d’une douceur et d’un calme étran-

ges. I rappelait si étonnamment Thérèse, que Tardier, ‘suffoquant, dut sortir en

hâte, le mouchoir aux dents.

Ce qui stivit, les pas pesants et les bruits sourds, bière quon apporte et cercueil qu’on emporté, la maison violée, les gens

des

. Mme Allier, fut une série de perceptions

l'abattement du coup le soir de l'enterrement,

et d'actes qui tenaient de lirréel et du songe. Mornes, elles demeuraient sous : ce fut seulement lorsqu'elles se retrouvèrent dans l'appartement vide, qu’elles sentirent leur douleur. Mmeé Allier,

“saisie de frissons, à la fois glacée et brüû-

Jante, se plaignit d’intolérables étouffe-

es |

méñts. Elle avait dû prendre froid l’avant-

dernière nuit, en accourant au reçu de la . dépêche.

A tout diré, la idrévate noüvelle avait brisé en elle le ressort moral. La nécessité d'agir, l'urgence des soins, secouèrent le désespoir d’Aïcha. Forcée de ‘Soceuper de sa belle-mère, elle songea moins à elle. Elle vécut ainsi huit jours, ne

: bougeant pas de la chambre de la malade,

Jui faisant avaler elle-même les potions,

guettant l’arrivée du docteur. Il donnait

de moins en moins d'espoir. Là congestion

pulmonaire g'aggravait. Et à cet âge-là..

Aïcha ñé se maintenait debout que par

les nerfs. Elle rappela par dépêche Tar-

diér, parti depuis deux jours à Fontainebléau pour voir son fils Louis. Elle se

* sentait à bout de forces. Mme Allier entéait

en agonie. Deux heures après l’arrivée du çapitaine et du petit Louis, elle rendit le

dernier soupir, sans avoir repris connais-.

sance. PE

La santé d’Aïcha ne résista pas à cet ébranlement; il eût accablé dé plus résis-

tantes. Une fièvre cérébrale la tint alitée

trois semaines. Lorsqu'elle put se lever, errer dans le vasté appartement, elle ne se réconnut pas elle-même ; son teint s'était

plombé, uné meurtrissure lui cerclait les

yeux, deux rides creusaient ses joues.

Ellé était incroyablement maigrie.

Alors, sans révolte, comme écrasée sous une meule inéluctable, pour la première fois depuis la minute tragique où Georges lui avait été enlevé, elle réfléchit. Elle ne Songeait pas às’irriter. Mekioub. C'était écrit. Elle se rappelait la chute de Georges, onze ans auparavant, au carrousel de Laghouat ; l’alezan cabré, renversé. Oui, C'était éCriL.

Une fatalité supérieure pèse sur tous

‘les êtres humains. Hier, elle avait un mari,

des parents, des amis, elle était belle, jeune; aujourd’hui, élle était vieillie de vingt ans, elle était seule... Son frère, son

neveu? Qu'en attendre sinon une compas- .

sion Vaine? Le reste de la famille? L’oncle Émile, les cousines Juliette et Claire?

Elle les voyait une fois l'an. Et puis, il n’y a qu'une parenté, celle du cœur. Hier, enfin, elle était riche; aujourd’hui, elle était pauvre. | De par la loi, Georgès et Mme Allièr étant morts intestats, la fortuné qui avait été la sienne, qui aurait dû être la sienne, s’en était alléé tout entière à son neveu, lé pétit Louis. Après dix ans de mariage, elle se trouvait à la rue, sans un sou, sinon l'insignifiante r'traite allouée aux veuves

dé capitaines. Une telle injustice, depuis,

a en partie disparu du Code. En 917, elle aurait eù droit à la moitié dé l’usufruit.

En 89, elle n’avait droit à rien. Donc, hiér, bonheur et luxe; aujourd’hui, äbandon, misère. Elle ne récriminait pas. C'était ainsi, Elle avisait, Que dévenir, qué faire?

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