CHAPITRE NH ASS
Lorsque la diligence eut dépassé Bo-
ghari, la ville nouvelle échelonnée le long de la route —1à aussi, le temps avait
marché! -— lorsque les murs de l’ancienne:
cité militaire, perchée sur son haut promontoire comme une sentinelle oubliée, et ceux du Ksar entassant en face leur désordre eurent disparu, Aïcha comprit que maintenant tout était dit. Sa vie ancienne était morte, bien morte. Derrière elle sombrait sa jeunesse, avec ses 1llusions, ses espérances, sa force, trente ans
d'existence heureuse où elle avait épuisé:
son lot d'énergie et sa part de bonheur
humain.
Et de tout cela, qui avait été sa fortune et sa joie, il ne lui restait rien que l’impalpable, le pesant fardeau du souvenir et de l’âge. | :
A ce moment la plaine de Bougzoul apparut, avec la tache claire le son caravansérail, l’'ondulation des grandes dunes dorées sous le soleil. Tentes de cuir aux toits coniques, une silhouette lointaine de berger demi-nu, toute chose sé dessinait, précise, dans une clarté vibrante et pure. | -
Le rappel d'un autre matin, baigné
comme celui-ci de lumière fraîche, lui traversa cruellement l’ésprit. Elle avait dix-huit ans,: elle quittait la pension Crawel. Thérèse et Mme Allier, rue Bab- Azoun, projetaient de venir la retrouver au printemps... Elle allait à Laghouat, comme aujourdhui. Elle y retrouvait Georges. Thérèse, Mme Allier, Georges!
L'ironie du contraste était si lancinante qu’elle se rencogna, les yeux fermés, dans l'angle de la diigence. Elle n'avait plus
de larmes. Ses paupières, roug.s et sèches,
la brûlaient. Elle eût voulu dormir, s'arrêter dé pénsér, d: souffrir.
Impossible. Ses idéés, mécaniquement,
| sr 3 LS tournaient dans le mêm: cercle de ran-.
cœurs et dé réminiscences. L'avenir? Il était trop incertain, trop vague pour qu’elle pût s’y r:poser librémént. Elle n'y
voyait que sujets de tristess> èt d’ennui.
Elle revenait au passé malgréelle, suivait, étape par étape
, la voie douloureuse. Dire
que cet écroulement, ces ruines tenaient en-moins de six semaines! Elle se revoyait dans l'appartement trop vaste de la rue
de Satory, dans ce désert qui avait été
peuplé de ses joies, Les quinze premiers .
jours èlle avait essuyé le fiel des curiosités
OPA et des consolations banales #4" CURE | Puis le vide s'était fait triste, ellé était pauvre. Son beau-frèré ?
Oui, il avait été afféctuéux, désintéressé même. Mais qué pouvait-il pour éll:?
Etait-ce sa faute, si, par la tolérance des mœurs et l'autorité de la loi, Mme Allier avait hérité de Georges, et lé petit Louis de sa grand’mère? Allait-il, au profit d’une étrangère, — c'était, d’après le Code, un étranger que le conjoint survivant,
disposer d’une fortune qui ne lui apparte-
-, elle ét. |
nait pas, dont il serait un jour comptable Fi
vis-à-vis de son fils?
Non. Tardier s 'était conduit en ot homme.
Il l'avait priée de Fe une et de mille francs économisés par elle et.
Georges. Quant au mobilier, il en avait
assez comme cela à Fontainebleau! Ke
Elle pouvait le garder aussi. Maïs qu’en faire? Prendre un appartement plus petit,
ù R CRUE HE AA son beau-frère ne songeant pas à lui offrir
l'hospitalité, et vendre le surplus? Elle l'écart, sans
fremit à la pensée de vivre à ressources. Sa pension, liquidée, ne s’élevait qu’à onze cents francs.
que l’idée de son père lui était venue.
Ershomatt AE ARS,
C'est alors.
TOMATE ; ‘ ? À ne LU
Si elle demandait à Si-Salem le vivre et
* le couvert, en rente fictive de sa dot, rente
"a que depuis des années il ne payait plus,
| en même temps à l'annonce dé la double catastrophe par des pare à ce point
d’hui?
œ port.
et qu'il payerait encore moins aujour-
Au boùt de quinze jours, elle eut + réponse du bach-agha. Il consentait. Sa
lettre, vague et pompeuse, due à la plume
d’un fourrier du bureau arabe, répondait
dénuées d'émotion qu’un moment Aïcha
hésita. Mais que devenir, <éule en France?
Elle se sentit une misérable épave. Où
ous ? Laghouat, du moins, offrait ie
Une fois résolue, ellé rétrouva son activité, sa décision. Elle mit de côté son linge
personnel, ses robes, quelques bibelots
intimes, de petites lampes, des livres.
Elle en fit plusieurs caisses, avec de
l’argenterie, divers objets qu’elle ne pou- vait se résignér à quitter. Puisellebrûlaellemême les effets de Georges. Tout le reste, à quoibons’ en embarrasser? Ces rideaux, | ces meubles, qui avaient fait partie de son
existence, allait- elle. les traîner avec elle
dans ce long voyage?-A quoi lui seraient-
ils utiles dans son existence nouvelle? Tout cela, maintenant, c'était le passé.
* Un passé mort. Ellesurveillacourageuse-
ment les employés de l’hôtel des ventes, le
déménagement, pièce à pièce, de ces lits,
de ces tables, de ces fauteuils, humbles compagnons de ses plaisirs ou de ses cha-
grins évanouis. Le surlendemain, tout passa aux enchères. Et tandis que, sans
. même retourner la tête, elle quittait Versailles, ce qui avait été le cadre de sa vie, meubles familiers, doués pourtant d’une âme obscure, achevait de <e disperser sous le marteau brutal du commissaire priseur. Ces reliques, où demeurait tant d'elle,
| tiendraient à d’autres, se méêleraient à d’autres joies, d’autres peines.
témoins . inanimés,
désormais ‘appar-
Elle passa deux jours à Fontainebleau,
. dansla maison où elle avait passé sept ans.
durable des pierres et des arbres,
avait habité trois moïs,
Le temps de dire adieu à son beau-
frère et à so neveu, le temps d’enfoncer
davantage dans la plaie le clou saignant du souvenir. Des choses ‘étaient demeurées semblables, d’autres avaient changé. /
Motifs divers, scuffrance identique. Ce quiavait disparu lui empoisonnait le passé, et ce qui subsistait, le présent. La beauté le château, la forêt, toute l’insouciante magnificence du grand décor insultait à son désespoir amer de passante.
Paris, qu’elle traversa, ne lui avait cffert également que crève-cœur. Ici, elle avant son mariage.
Ah! ces trois mois de visites; d’achits, de courses! Pauvre « maman », comme elle avait été bonne! Et Thérèse, la gentille sœur... La rue Godot-de-Mauroy était vide, comme une rue de cimetière. Aux fenêtres closes de leur ancien apparte-
ment, un rideau se souleva. Eile pressa
le pas, elle aurait eu horreur de voir à cette place une figure étrangère... Plus loin,
c'était la chapelle où elle avait été bapti-
cée, tel magasin où elle avait acheté une robe. qui plaisait à Georges, tel restaurant où elle avait déjeuné avec Georges. A chaque pas un souvenir joyeux qui ravivait sa désolation. |
Le buffet de la gare de Lyon, cù le soir de leur départ pour: l'Italie ils avaient dîné en famille ; le trajet jusqu’à Marseille, avec des paysages ensevelis depuis douze ans dans s1 mémoire, et qui au passage se levaient, intacts; jusqu’à la coïncidence du tateau, ce même À bd-el-Kader qui, en 82, l'avait amenée d'Alger et qui l'y ramenait aujourd'hui, tout lui fut sujet de comparaison douloureuse, tout ancrait en elle une acceptation découragée. Elle était victime de son destin. Elle subissait, avec un abattement plein de rage encore; la force obscure contre laquelle elle nè pouvait lutter.
Alger, avec sa double tombe de la rue
ELLE S'ÉTA- BLISSAIT SOUVENT