‹ L'Eau souterraineChapitre 42 sur 48 · ES · texte numérisé non relu

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rer L'EAU SOUTERRAINE <

SOA ‘une étreinte affectueuse. Ii s’'informa de son voyage.

Du reste, pas un DE, Ii semblait que rien ne se fût passé, qu'ell: rentrât d’une courte absence. Il évita soigneusement toute a'lusion aux affreux mal-

heurs de sa fille. Il parlait en arabe, d’une Elle répondait

voix lente, comme usée.

en français, avec une envie de pleurer à chaque mot, touchée pourtant. A force de ne parler qu'une langue, lautre s'était endormie dans sa mémoire. Les paroles de

Si-Salem éveillaient en elle, confusément,

‘une récurrence lointaine. Des mots sor- : taient à démi de l'oubli, qu’elle craignait .d’estropier en les prononçant.

= Des serviteurs s’emparaient des colis quiet. | ds

Aïcha et son père traversaient la =... place du Commandement, gagnaient la vieille maison. Le bach- -agha portait un burnous blanc, tout “ble nulle décora- ‘tion.

se " Cette fois elle fur trouvait l'air vieilli.

C'était ‘toujours le même visage sec et ; brun, le menton dur avec son luisant de . … bronze, cette dignité du geste et cette finesse du regard. Mais un affaissement général courbait la taille, relâchait le ressort autrefois si vigoureux des muscles.

‘Elle retrouva la maison telle quelle Pavait quittée. : Pas un meuble n'avait changé de place. Le canapé et les fauteuils Louis XV arrondissaient toujours leur cercle prétentieux au milieu du

ae té dans leur neuf. On ne de asseyait te famais:

RE pas. déjeuné depuis”dix, ans, .—— buffet, “TE table et chaises Henri II, — semblait attendre des convives ; Si-Salem vivait à > l'arabe dans trois pièces aux murs nus, au sol de terre, jonché de tapis, de nattes et . ‘de coussins, j Mais ce qui lui parut le. plus médiocre et

NS

et des malles, les chargeaient sur un ha-.

de Mme Allier : «

- Noyer doré et coton-soie étaient res-

La salle à manger close, où l'on n'avait

5 dt | 79 le plus triste, ce fut sa chambre de jeune fille, avec sa couchette drapée d’une étoffe à raies et sa toilette exiguëé. Sous une housse, le piano, le fameux piano, jadis objet de sa convoitise, orgueil de la maison,

cachait sa forme démodée. Elle souleva

machinalement la housse. Le: clavier apparut, avec l’ivoire jauni de ses touches. Elles résonnaient faux. Pas un objet dont la vue ne fût cause d’un chagrin. Le velours du tabouret, de jaune, était devenu blanc; c'est là qu'elle était assise lorsque Thérèse, entrant sans bruit, l'avait baisée sur la nuque. Ah! cher visage, image adoucie de l’autre! Comme elle avait ensuite pleuré, joue contre joue !.….

Cher visage évanoui, ombre d’une ombre !

Et cette glace... Elles y faisaient ensemble des révérences lorsque la voix Thérèse, Aïcha, mes üilles ! » était venued’en bas, coupantleurs singeries, ouvrant l’avenir. Au fond de l’eau verdie, elle chercha vainement le reflet de son image disparue, cette brune Aïcha dont la chair avait une transparence lumineuse.

Ïl n'y avait dans le miroir hostile qu’une face au teint flétri, des yeux de souffrance, des lèvres décolorées. L'étoile

‘bleue du front, seule, n’avait pas changé.

L'ombre envahissait la pièce. Elle ne

voulut pas descendre dîner, se coucha

sans lumière et toute la nuit pleura, comme elle avait fait déjà, le soir tragique. La tête dans ses oreillers, elle pleurait à petits sanglots, à lentes larmes qui peu à peu la détendaient, emportaient et lavaient le plus amer de sa peine.

Le lendemain elle acheva le tour de la

maison, visita la cour, le jardin. Soit que

la crise d'hier et son sommeil du matin l’eussent un peu calmée, ou qu’il se levât, de ces humbles murs de terre et de ces arbres. qui l'avaient vue enfant, une influence apaisante, elle se sentit moins dépaysée.

Des liens invisibles qu'elle avait cru dénoués, et qui n'étaient pas relâchés,

l’unissaient encore à cette demeure où

‘elle avait grandi, à ces lieux où dans le

silence et la retraite elle allait vieillir. Une

Semaine se passa. Elle avait repris la direction du ménage, donné de l'air au salon, à la salle à manger. Les repas y furent servis à heure fixe.

vaisselle et la verrerie revirent le jour.

Elle relégua les écuelles de terre et de bois.

qui servaient à Si-Salem. Le bach-aga

dut venir s’attabler en face d’elle. Ils

vivaient simplement, un plat français, un plat arabe.

La présence d’Aïcha ranima le vieillard.

Depuis son retour de Paris, il avait, en quelques mois, étonnamment baissé. Il est difficile d'apprécier l’âge exact des Arabes.

Ils n’ont pas d'état civil. Climat et genre de vie leur donnent à tous une allure semblable, la même maigreur nerveuse sous le hâle. Si-Salem, à la naissance

d’Aïcha, en 1859, pouvait avoir quarante-.

cinq ans. Il était jusqu’à soixante-quinze demeuré le même homme. A présent, le feu noir du regard s’éteignait subitement, l'huile manquait. La lampe était’ vide.

Deux ‘raisons, l'usure du corps, mais surtout celle de l’âme. Si-Salem ne désirait plus rien, toutes ‘ses ambitions rassasiées.

Il était au faîte. Quand de pareils esprits cessent d’être en mouvement, ils meurent.

L'arrivée de sa fille, le changement qui en résultait dans ses habitudes, lui redonnèrent un peu de vie. Le feu du regard se ralluma. |

Ils causèrent avec plus de Suites Aicha hasardait quelques phrases arabes. Le son.

rauque des mots l’étonnait au passage.

Le chatouillement de la prononciation gutturale ne lui était pas désagréable.

Si-Salem faisait des comptes. Somme

toute, Aïcha, pour Laghouat, était riche.

Y compris les huit mille francs produits par la vente du mobilier, elle possédait en tout dix-sept mille francs... « Elle devrait les lui confier. De quoi avait-elle besoin

L'ancienne

autrefois, de

près de lui? De robes, du linge,e elle # avait plus que le superflu. Qu'elle lui don:

nât cet argent! 11 le placerait dans une banque sûre. Allons, c'était dit. Puisqu'il . avait déjà trente mille francs à elle... »

Il mettait à la convaincre une insistance astucieuse. | RER La seule passion qui lui restât était le maniement de sa fortune. Il en trafquait d’une manière assez louche, ‘achetant, revendant des maisons, prêtant à la petite semaine avec une âpreté d'usurier té-.

roce. | De guerre lasse à avec cette tendance qu’elle avait à céder toujours, Aïcha consentit. Elle se réserverait seulement deux

mille francs, un en-cas pour ses toilettes.

Elle irait ainsi des années. Elle ne comptait

pas retourner au bal de longtemps ! Et de fait, elle ne se sentait aucune envie de 7 sortir. | \

Elle s’occupait à la maison, décidait des réformes, des améliorations. Elle installa une basse-cour. Le jardin était à l'abandon. Elle fit tailler les arbres, planter des choux, ces tomates, toutes sortes

de légumes dans cette terre qui ignore Fautresde.:

l'hiver et porte d’un bout à

l’année. Dans la cour intérieure, ‘des

femmes se mirent à tisser la laine. Comme R grands djerbis étalèrent

sur le métier leur trame grise, où des dessins éclatants naissaient. Même elle créa, dans une cabane vide, une repasse-.

rie où l'on put amidonner et plier le

linge.

Il n’y avait pas un mois qu'elle Gb là, soudain cette activité tomba. Elle se.

désintéressa de tous ces détails. Elle don-

nait des ordres en se levant, et le reste du

jour ne veillait à rien, ne VOA de Ÿ rien. 1 PA |

Elle passait de longues heures étendue 7.

sur des coussins. Elle se retrouvait, brisée, 4

au même point. Pourtant, ce n'étaient: |

plus ces regrets fébriles, cette précision de

souvenirs presque hallucinante. Une rèverie douloureuse l'engourdissait.

Elle à ur

avait de longues somnolences. une tristesse machinale et soumise. Des visites

qu’elle reçut alors ne lui apportèrent

aucune distraction.

Au bout d’une quinzaine de cette prostration, l’être jeune qu’elle restait reprit ses droits. À trente et un ans, on n’est pas mûr pour l’abdication définitive. Ame

et corps ont une réserve, élan d'action,

hesoin de v:vre, de lutter encore. Le coup, chez Aïcha, avait été si rude qu'il avait

tué en elle, irrémédiablement, la vie du cœur. Elle n’aimerait plus. Mais un instinct la poussait irrésistiblement à se raccrocher aux choses : elle avait envie

de voir des gens, d’échanser des idées; il

fallait qu’elle s’agitât, qu’elle se donnât

enfin l'illusion de vivre. ”

Elle rendit les visites qu'on lui avait faites. Suretraite, au début, l'abattement et le chagrin dans lesquels on l'avait trouvée, $on nom, les relations et la fortune qu’on lui supposait, le prestige de

A TRAVERS LES VITRES BROUILLÉES DE SON COUPÉ COURAIT LA VISION RAPIDE DES RÉVERBÈRES

ses malheurs, tout contribuait à faire d'elle un personnage éminemment sympathique. La garnison entière parla d’elle.

On la trouvait si digne, et charmante!

Aucune des personnes qu’elle avait connues jadis n’habitaient plus Laghouat.

Du bon foubib, le médecin-major, son premier maître, et de Mme Moreau, nulle trace. Il n’en était pas plus question que s’ils n’eussent jamais existé. Sauf dans un coin bien étroit, bien poudreux de la mémoire d’Aïcha, leur souvenir avait disparu.

Mme du Verndis, Mme Cirier, cette jolie femme d’un capitaine du train, la sous-intendante et ses filles, — comment s’appelaient-elles, déjà ? — tout ce monde s'était également évanoui, dispersé. Pourtant, on se <ouvenait vaguement des noms. Leur passage était plus récent. À plusieurs reprises, avec l’incessante modification du va-et-vient militaire, cette petite société de Laghouat s'était entièrement rencuvelé»,

Il valait mieux pour Aïcha ne rencontrer que figures inconnues. Elle entrait dans un autre courant : ces relations varié:s

ui asportaient une diversion, une occu-

pation. La permanence du décor, l'identité de ces salons, qui, en changeant de propriétaire, n'avaient pas changé d'a:pect, cela suffisait pour qu’elle ne se sen‘ît pas une étrangère; elle se retrouvait chez elle, jouissait inconsciemment de l'ambiance familière, distraite qu’elle était par les visages nouveaux. La femme du

commandant supérieur s'appelait main-

tenant Mme Luret. Elle avait passé la quarantaine. Aïcha la visitait avec plaisir.

On ne jouait plus au crocket dans le jardin de l'hôtel : on causait dans le salon, en prenant du thé. La femme du médecinchef de l'hôpital était aussi des plus atmables. |

Il y eut encore quatre ou cinq dames, avec qui s'établirent des rapports suivis.

Aïcha, vers la fin de lhiver, prit un jour. Elle s’habillait alors avec soin, disposait coquettement un petit goûter.

Elle ne recevait que desintimes. Sauf aux approches du x janvier, où trois années de suite, presque toutez les femme: de garnison vinrent lui faire une visite ce politesse, son entourage était d’une huitaine de personnes. Elle s'était abonnée en quatrième main à la lecture du Figaro, reçu par le cercle militaire. Elle suivait ainsi et commentait ls France, Avec les souvenirs qu’elle gar-

faites continuaient de se

- Jour,

nouvelles de :

dait de dix ans de vie presque parisienne, il n’en failait pas p'us pour alimenter de

longues conversations. Elle vivait sur

son ancien fon's. La Française se Jro-

longeait en elle, grâce à cet entretien fac-

tice, où idées, préventions, phrases toutes

manifester,

comme brille un reflet z’étoile depuis longtemps éteinte.

Sans qu’elie s'en fût aperçue, les jours, les semaines, les mois avaient coulé. Parfois, de loin en loin, une lettre de Tardier : à chaque triste anniversaire, un mot ce la grosse écriture de Louis. Il y avait eu aussi quelques lettres de l'oncle Emile et

des cousines Juliette et Claire. Elle avait :

répondu. Puis les nouvelles s'étaient .

espacées. Elle s'était modele à sa forme d'existence actuelle. Elle Cemeurait, au dehors, l’Aïcha que l'éducation, les habitudes, le temps avaient faite. Au dedans, son chagrin s'était adouci, L’héréditaire passivité l'avait : ressaisie. une résignation complète l’envahissait. En même temps sa vie forcément plus sédentaire, adaptée

aux exigences du climat, aux coutumes ge

locales, la lente dis:olution du jour à faisaient leur œuvre. Elle avait toujours été dolente, elle devenait AS seuse. - |

Elle avait, dans ee de trois ans, rezagni tout l'embonpoint perdu, n mais sans | éclat de Sa, trentaine.

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